Qui vive ? Le communisme !
![]()
« une question intimidante, une question que personne encore au
monde n’a pu jamais laisser sans réponse, jusqu’à son dernier souffle :
Qui vive ?… » Julien Gracq
« La fin de l’histoire de l’égoïsme absolu marquera la
délivrance vers le communisme, [… cet ] idéal politico-social d’un organisme
commun à tous dans l’avenir. »
Richard Wagner (1849-1871)
« Je pense toujours à l’avenir communiste. […] En un sens, je
suis communiste. » Gerard Manley Hopkins (1871)
« Il a existé des communes et des communistes de tout
temps ; il en existera toujours. »
John Steinbeck (1936)
« Je suis communiste
par sympathie et conviction. Je suis, de toute certitude, pour un communisme
intelligent. » James Agee (1939)
« Commun, du lat. communis, adj., se dit de toute chose à laquelle chacun peut
participer : exemple : la Commune de Paris » (Paris, 1971)
« Le communisme est le contraire exact d’une utopie, il est le
vrai nom du réel comme impossible. » Alain Badiou (2011)
« Si on veut être un intellectuel aujourd’hui, on ne peut pas
ne pas être communiste. » Bernard Sobel (2011)
Bulletin hebdomadaire sur l’actualité
politique
diffusé
le dimanche soir (pour s’inscrire, expédier “subscribe” à “2009_request@egalite68.fr”)
Rédaction :
François Nicolas [ƒNi]
Numéro 6 : 9 octobre 2011
(fichier format
pdf à télécharger : http://www.egalite68.fr/Qui-vive/6.pdf)
« Il
m’intéresserait de voir éclore et s’épanouir la variété africaine du
communisme. Il nous proposerait sans doute des variantes utiles, précieuses,
originales et nos vieilles sagesses nuanceraient, j’en suis sûr, ou
compléteraient bien des points de la doctrine. » Aimé Césaire (1956)
Sommaire :
États-Unis......................................................................................................................................... 2
Les « indignés » traversent l’Atlantique…...................................................................................... 2
Afrique............................................................................................................................................. 4
Le Cameroun................................................................................................................................. 4
La France d’aujourd’hui !............................................................................................................... 6
Effervescence lycéenne.................................................................................................................. 6
Suite de l’initiative des instituteurs à Asnières…............................................................................. 6
Destruction systématique du pays................................................................................................... 7
Toulouse : « L’égalité de traitement entre les gens
est un principe essentiel »................................. 8
Analyse du capitalisme................................................................................................................... 10
Derniers éclairages d’Artus/Natixis............................................................................................... 10
Mémoire du communisme............................................................................................................... 12
Aimé Césaire................................................................................................................................ 12
Divers............................................................................................................................................. 13
Citation-Brecht de la semaine....................................................................................................... 13
Humour....................................................................................................................................... 13
« Esquisse du communisme (les singularités de sa
dialectique égalité/liberté) » (suite)................... 14
L’exemple de mai 1968............................................................................................................... 14
*******
Je n’ai malheureusement pas eu le temps d’explorer en détail le web
pour « enquêter » sur cette initiative, apparemment bien intéressante
à différents titres, en particulier celui de se produire au cœur de l’empire
américain…
Je vais essayer de travailler dans ce sens pour le prochain Qui-vive.
Les « faiblesses » ou « manques » de ce
mouvement son évidentes. Le plus intéressant est de pointer ce qui peut ici
faire brèche : par exemple l’abstention déclarée aux prochaines
présidentielles. Noter la référence (indirecte, via l’Espagne malheureusement)
la place Tahrir : c’est quand même la première fois (me semble-t-il) que des
Américains déclarent être politiquement guidés par des Égyptiens…
Le Monde 5 octobre
TéMOIGNAGES
" Un vent se lève pour la
première fois depuis la Grande Dépression "
Le mouvement Occupons Wall Street prend une
ampleur inédite aux Etats-Unis. Que veulent ces jeunes gens qui campent dans
les centres financiers des grandes villes ? Paroles d'" indignés "
américains
Mais d'où sont-ils donc sortis ?
L'idée du mouvement d'"occupation" de Wall Street, désormais relayé
dans les centres financiers de nombreuses villes américaines, a été lancée par
une fondation nommée Adbusters ("casseurs de pub"). Créée
à Vancouver, au Canada, elle se définit comme un réseau anticonsumériste d'activistes
innovants, utilisant les moyens de communication contemporains pour faire front
au matraquage d'informations et de publicités qui, selon elle, asservit des
citoyens réduits à l'état de seuls consommateurs. Ils ne disent pas
d'"abrutis", mais en dernière page du premier numéro du journal que
publient les "indignés" américains (The Occupied Wall Street
Journal), un article explique la naissance, le fonctionnement et les buts du
mouvement par ce titre : "L'occupation expliquée aux nigauds"...
Venu de Stafford Springs, petite
ville du Connecticut à 400 kilomètres de là, Chris Grohs, 29 ans, est fondeur
dans une PME. Son aspiration : "Aller vers un système où les puissances
financières ne dominent pas tout, où les salariés ont aussi leur mot à
dire." Citant la société Mondragon, une fédération de
coopératives ouvrières au Pays basque espagnol, il cherche le mot : on lui
suggère celui de "coopérative". Oui, c'est ça ! Brusquement,
l'Espagne, ou plutôt la Puerta del Sol, à Madrid, et aussi l'occupation de la
place Tahrir, au Caire, qui a fait tomber le despote Hosni Moubarak, sont d'ailleurs
devenues des références revendiquées comme telles par le mouvement. Elles
induisent l'idée de ne pouvoir agir que hors des cadres institutionnels et
développent le sentiment d'appartenance à un mouvement "mondial".
Place de la Liberté, comme les
"indignés" appellent le lieu qu'ils "occupent", Chris Grohs
gère l'infirmerie de fortune. Il a servi en Afghanistan, en 2002, puis en Irak,
d'août 2003 à avril 2004, comme aide-soignant dans la 82e division aéroportée
américaine. Depuis, il est actif parmi les anciens combattants antiguerre. "J'avais
des doutes sur l'Afghanistan. Mais l'Irak ? J'ai tout de suite compris que
c'était une opération au profit des intérêts pétroliers et de l'industrie de
l'armement, des gens qui ne pensent qu'à leurs
bénéfices sans aucun souci pour leur coût humain." Est-il
politiquement engagé ? Il regarde autour de lui, comme s'il craignait d'être
entendu. "Je suis candidat démocrate au poste de planificateur urbain
de ma municipalité", une fonction élective (le scrutin aura lieu le 8
novembre).
Kyle Kneitinger, un étudiant de 22
ans de Buffalo, dans l'Etat de New York, comprendrait cette attitude. "Les
élections locales restent les seules où on peut être utile. Au-dessus, cela ne
sert plus à rien. J'ai voté à tous les scrutins depuis ma majorité. Je ne
voterai pas en 2012. C'est dénué de sens, vu la capacité des lobbies à
faire obstruction à la démocratie. Les choses ne bougeront que si les gens se
mobilisent." Ce sentiment d'inutilité de l'action au sein de ce qu'ils
appellent "le système" ressort comme le principal liant
entre les adhérents.
Marié, deux enfants en bas âge,
Rafael Gomez, un New-Yorkais de 32 ans d'origine dominicaine, est doctorant en
études latino-américaines. Il arbore sur son tee-shirt une grande photo de
Barack Obama, barrée du signal routier "interdit de stationner".
Hispanique et noir, il a voté pour lui il y a trois ans. "En
conscience, je ne le ferai plus jamais." Tout y
passe, de la politique étrangère ("Obama a poursuivi les guerres") à la gestion
de la crise ("Il s'est entouré de gens de Wall Street"). Prisons,
éducation, Guantanamo, immigration : rien ne trouve grâce à ses yeux. "Les
gens commencent à comprendre qu'Obama n'est pas le problème : tout notre
système politique est dans l'impasse. On n'a le choix qu'entre le mal et le
pire."
Kyle Kneitinger est aussi l'un des
premiers "occupants" de Wall Street, dès le 17 septembre : "Si
j'étais en couple, j'hésiterais à faire des enfants... Pour quel avenir ? Dans
ma ville, la pauvreté s'étend que c'en est une pure honte ! Je bosse au
salaire minimum pour financer mon quotidien : 7,50 dollars de l'heure - 5,60
euros - . Je bénéficie de l'assurance santé de mon père, sinon je n'en aurais
pas. J'adore mes études - l'ingénierie électrique - , mais je ne sais pas si je
trouverai un boulot ensuite. Pour les jeunes, c'est devenu très dur." Le temps
est passé où, au sortir de l'université, on savait trouver un emploi. Les
jeunes sont les premières victimes du chômage structurel qui s'ancre aux Etats-Unis,
suscitant chez eux un sentiment d'abandon inédit. Venue du Maryland, Victoria
Sobl, 21 ans, mère péruvienne, père russe, née aux Etats-Unis, abonde : "Mes
parents ont travaillé dur pour que j'aie une meilleure vie qu'eux. Maintenant
ils me disent que j'aurai moins de chance qu'ils n'en ont eue. Ils voudraient
que je termine mes études, mais ils comprennent très bien que je sois
ici."
Le mouvement "est encore dans
la prime enfance. On doit grandir, mieux comprendre les enjeux. On existe dans
plus de 60 villes maintenant, notre forme de protestation devient un modèle.
L'essentiel est là", dit Kyle Kneitinger. "On se construit en
marchant, affirme Rafael Gomez. Avant l'Egypte et l'Espagne,
il y a eu Seattle, le mouvement antimondialisation, les Zapatistes. Moi, je
pense que même des membres du Tea Party opposés au renflouement des banques pourraient
faire du chemin avec nous. Malheureusement, ils sont financés par de gros
intérêts. Mais plein de gens éduqués sans travail nous rejoignent." Il aime ce "mouvement
sans leader, le plus démocratique jamais né aux Etats-Unis". Un mouvement
qui commence à se structurer.
Victoria Sobl a fait un peu de
comptabilité. La voilà bombardée membre du "comité finances". "Les
donations affluent, on a déjà reçu 35 000 dollars." Un banquier
se gausserait de la somme. Les avocats du mouvement travaillent sans percevoir
d'honoraires, pendant qu'elle engrange pour des lendemains plus difficiles.
L'avenir ? Elle montre une camionnette sur le bas-côté. On y lit :
"WikiLeaks, Top Secret Mobile Information Unit". L'avenir,
assure-t-elle, est chez ceux qui révèlent les caves du "système". Elle cite
WikiLeaks et OpenSecrets, le site qui recense l'activité des lobbyistes aux
Etats-Unis. "Ils montrent la voie."
Mais quelle voie, précisément ? Ces
"indignés" ne connaissent que ce qu'ont vécu leurs parents, la
mémoire de la "bonne vie", quand le pouvoir d'achat augmentait
régulièrement et que l'endettement était supportable ; puis la chute. Leur sentiment
général est qu'une oligarchie s'est emparée de leur pays et du monde. Une caste
qui fonde sa richesse sur l'indifférence aux autres et ne respecte rien,
surtout pas les hommes. Certes, leur culture politique et leur apparente
crédulité étonneront plus d'un Européen habitué aux références spontanées à
l'histoire contemporaine. Mais, une fois passé l'étonnement convenu, il faut
bien se demander, comme le fit Edgar Morin dès 1970 dans son Journal de
Californie (Seuil), qu'est-ce qui donne à cette mobilisation cet
aspect libre, sympathique, si disponible à la parole des autres - bref, avide
de comprendre plus que d'asséner des vérités. Ce qui, peut-être, caractérise le
mieux la mobilisation des "indignés" américains est qu'ils ne savent
pas bien où ils vont ni comment ils y vont et qu'ils s'en réjouissent plutôt.
C'est si bon d'"échanger".
Salarié d'une association d'aide aux
handicapés, Jason McGaughey, 26 ans, de Bloomington (Indiana), pronostique que
le mouvement "va grandir. On espère énormément de monde le 15, pour la
journée de mobilisation internationale. Puis viendra le rapport de la
commission - sur la réduction des déficits publics aux
Etats-Unis - , qui annoncera les coupes claires dans les budgets sociaux. On
prépare la riposte. Les idées voient le jour en marchant. A New York, toute décision
en assemblée générale doit être adoptée à 90 % des voix. Pour le moment, c'est
utile. Dans ce pays, l'idée même de société solidaire a été détruite. Il
faut reconstruire. Un vent se lève pour la première fois depuis la Grande Dépression
- des années 1930 - . Quand on aura grandi, on passera sûrement à
l'étape suivante : se structurer, adopter un programme peut-être. Mais là,
c'est trop tôt."
Il a donc tellement de temps devant
lui ? "Eduquer les gens prendra longtemps." Puis, se
ravisant : "Bien sûr, on peut imaginer des évolutions dramatiques, des
pays européens qui s'effondrent avec un impact très lourd pour l'Amérique. Les
banques feront encore payer leurs pertes au peuple. Ça pourrait être terrible..."
Sylvain Cypel
Comment la France a systématiquement détruit la possibilité d’une
indépendance réelle, en particulier en assassinant les cadres africains non
alignés sur le néo-colonialisme…
La France continue d’autant plus de le nier que sa politique
néo-coloniale actuelle (Côte d’Ivoire, Libye, Syrie, Palestine…) prolonge tout
ceci dans les nouvelles conditions du XXI° siècle…
Le Monde 5 octobre
La guerre coloniale du Cameroun a
bien eu lieu
Il est temps d'en finir avec la falsification de
l'Histoire
A moins d'un improbable coup de théâtre, Paul Biya, 78
ans, président du Cameroun depuis 1982, sera "réélu" pour un nouveau
septennat le 9 octobre prochain. Malgré les fraudes électorales, les
journalistes emprisonnés, les opposants menacés et une corruption omniprésente,
il aura droit aux félicitations de Paris, comme cela a toujours été le cas
depuis trente ans.
Paul Biya est arrivé au pouvoir sans jamais avoir été
élu, ni s'être jamais présenté à la moindre élection. Il a simplement été
désigné par son prédécesseur Ahmadou Ahidjo, qui gouverna lui aussi son pays
d'une main de fer. A l'origine de ce demi-siècle de dictature, on trouve une
guerre. Une terrible guerre coloniale menée par l'armée française, une
guerre cachée et encore taboue aujourd'hui, qu'il nous appartient à nous,
Camerounais comme Français, de regarder en face.
Avant et après la proclamation officielle de
l'indépendance de ce pays, le 1er janvier 1960, Paris a tout essayé pour briser
les mouvements qui, portés principalement par l'Union des populations du
Cameroun (UPC), réclamaient une indépendance réelle respectant la
souveraineté populaire. Dans ce territoire placé sous la tutelle de l'ONU
en 1946 - mais administré par la France et le Royaume-Uni -, la IVe République,
sous les ordres de François Mitterrand, Gaston Defferre ou Pierre
Messmer, a déclenché une véritable guerre au milieu des années 1950.
Bâillonnement de l'opposition, création de milices sanguinaires, torture à
grande échelle, déplacement des populations, guerre psychologique, assassinats
: les méthodes de la "guerre révolutionnaire" - et parfois les hommes
chargés de les appliquer - sont les mêmes que celles mises en oeuvre au même
moment en Algérie.
La Ve République du général de Gaulle a poursuivi la même
politique de répression après l'"indépendance" confiée au candidat
choisi par Paris, le président Ahmadou Ahidjo. En accentuant encore la guerre à
l'ouest du pays à l'aide de bombardements intensifs, qui mirent à feu et à sang
toute la région "bamiléké". Combien de morts ce terrible conflit
a-t-il provoquées ? De 61 000 à 76 000, comme l'estimait l'ambassade du
Royaume-Uni en 1964 ? 120 000, comme le rapportait deux ans plus tôt André
Blanchet, alors journaliste au Monde ? Davantage, comme l'affirment certains
commentateurs ?
Dénoncée depuis des décennies et aujourd'hui largement
documentée, cette guerre reste un tabou français. Le mot lui-même, pourtant
utilisé à l'époque par les militaires pour décrire leur action, est banni du
vocabulaire officiel, qui ne retient que les mots de "troubles", d'"émeutes", de "guerre
civile" et, parfois, d'affrontements
"ethniques". En 1972, la France de Pompidou interdisait Main
basse sur le Cameroun (éd. Maspero), l'essai de l'écrivain camerounais
Mongo Beti, qui dénonçait déjà ces atrocités et la responsabilité de Paris.
On retrouve cette négation, officiellement exprimée,
dans la bouche de François Fillon en mai 2009. Interrogé sur ces "événements" et,
notamment, sur l'"assassinat par l'armée française de certains nationalistes
camerounais", le premier ministre osa dire que "tout
cela" relevait "de la pure invention". L'armée
française a pourtant, d'après ses propres archives, assassiné Ruben Um
Nyobé, secrétaire général et leader charismatique de l'UPC, en septembre 1958.
Ses services secrets ont, comme l'ont avoué plusieurs de leurs responsables, fait
empoisonner à Genève Félix-Roland Moumié, président de l'UPC, en octobre 1960.
L'aviation française a, toujours d'après les archives françaises, tiré à
l'ouest du Cameroun des centaines de milliers de cartouches entre décembre 1959
et septembre 1960... Que M. Fillon aille vérifier par lui-même : les archives
françaises regorgent de "pures inventions" de ce type.
Si, encore aujourd'hui, le gouvernement français
ment aussi effrontément, c'est parce que ce passé reste d'une actualité
brûlante. M. Biya, formé à l'Ecole nationale de la France d'outre-mer au moment
où la répression battait son plein au Cameroun, avant d'entrer au cabinet
d'Ahidjo, de devenir son secrétaire général puis son premier ministre, est
toujours au pouvoir aujourd'hui.
Soutenu à bout de bras par la France malgré une
répression aussi sournoise que permanente des mouvements populaires, il a
autoritairement modifié la Constitution camerounaise en 2008 pour briguer un
nouveau septennat. Au même moment, alors que la jeunesse camerounaise se
soulevait contre ce coup d'Etat constitutionnel et contre la misère entretenue
par le régime, son armée et sa police noyaient la révolte dans le sang, faisant
plus d'une centaine de morts. Sans aucune réaction ou presque de la communauté
internationale.
Nicolas Sarkozy martèle depuis des années que la
France ne doit plus se "repentir". "Nul,
affirmait-il dans son fameux discours de Dakar en 2007, ne peut demander aux
fils de se repentir des fautes de leurs pères." Mais
personne ne demande cela. Ce dont il s'agit, c'est d'en finir avec la
falsification de l'Histoire: la France de 2011 doit admettre qu'elle a mené une
guerre au Cameroun. Elle doit ouvrir entièrement ses archives, soutenir les
travaux des chercheurs français et camerounais qui veulent connaître leur
histoire, et participer, avec les autorités camerounaises, à la sauvegarde des
archives de ce conflit, qui pourrissent à grande vitesse au Cameroun.
En février 2005, l'ambassadeur de France en Algérie a
reconnu la "tragédie inexcusable" des
massacres de Sétif et Guelma en 1945. La même année, Jacques Chirac est allé à
Madagascar reconnaître la responsabilité de la France dans la terrible
répression de 1947. Qui ira au Cameroun pour dire - simplement dire - une réalité
historique : la France y a mené une guerre ? Cette démarche impliquera sans
doute de reconnaître que cette guerre a enfanté une dictature implacable,
c'est-à-dire une autre forme de guerre, permanente, contre un peuple entier.
Mais à l'heure où les dirigeants français prétendent promouvoir la démocratie
dans le monde arabe, ne serait-il pas cohérent de reconnaître la responsabilité
majeure de la "patrie des droits de l'homme" dans la guerre qui a
embrasé le Cameroun et y a installé depuis cinq décennies une dictature
sanglante typique de la Françafrique ?
Thomas Deltombe, Manuel Domergue et Jacob Tatsitsa
François GèzeAmbroise Kom Achille Mbembe Odile Tobner
Auteurs de " Kamerun ! Une guerre cachée aux
origines de la Françafrique (1948-1971) " (La Découverte, 2001)
PDG des Editions La Découverte
Professeur des universités
Professeur de science politique à l'université du
Witwatersrand (Johannesburg)
Ecrivain
Quelque chose comme un
frémissement chez les lycéens, ce qui est toujours significatif d’un climat
idéologique général…
Le Monde 8 octobre
Les
lycéens manifestent contre la "casse de l'école"
Une quinzaine de lycées parisiens ont été bloqués,
jeudi 6 octobre, rapportent les organisations lycéennes FIDL et UNL, qui
dénoncent la "rentrée la plus catastrophique du gouvernement". Peu après
10 heures, une manifestation improvisée est partie de la place de la
Nation pour rejoindre celle de la Bastille. Le cortège réunissait plusieurs
centaines de jeunes venus des lycées Ravel, Hélène-Boucher, Voltaire, Dorian,
Arago et Claude-Monet notamment. Des mobilisations ont été signalées devant
d'autres établissements - les lycées Rodin et Fénelon à Paris, le lycée
Eugène-Ionesco à Issy-les-Moulineaux (Hauts-de-Seine). Contacté, le rectorat de
Paris évoque des "barrages filtrants" installés
dans une dizaine d'établissements "sur 172 dans l'académie. Tous ont
été levés rapidement."
Entre la journée de mobilisation du 27 septembre et
celle prévue le 11 octobre, "les lycéens n'entendent pas relâcher la
pression", explique Victor Colombani, président de l'UNL. "Notre
mobilisation est l'expression d'un refus global des conditions d'études insupportables
imposées par le gouvernement : classes à 35 élèves, professeurs non remplacés,
mal formés, élèves sans affectation..." Rien à voir, soutient-il, avec
les blocages observés la semaine dernière dans les académies de Paris,
Besançon et Lille notamment, pour protester contre la prétendue réduction d'un
mois des vacances d'été. Une rumeur relayée sur Internet et par SMS. "Depuis
une dizaine de jours, le mouvement est localisé et parfois violent. Les
organisations lycéennes tentent de lui donner un sens, un cadre", soutient
Philippe Tournier, du SNPDEN-UNSA, principal syndicat des chefs
d'établissement.
Mattea
Battaglia
Communiqué (voir précédent Qui-vive) que je répercute bien
volontiers.
Noter la coupure dans le pays de l’école en deux (logique de
développement séparé – apartheid – qui est l’avenir du capitalisme chez nous).
Par-delà la modestie « locale » de l’initiative, il est
intéressant de remarquer qu’elle valide l’idée qu’on peut toujours faire
quelque chose en n’importe quelle situation, en particulier qu’on peut toujours
y déclarer quelque chose et, qu’à soi seule, cette simple pratique change bien
la situation en question (même si bien sûr elle ne la bouleverse pas).
Nouvelles de la
mobilisation contre les suppressions de postes
d’enseignant spécialisé sur Asnières
Une pétition signée par les enseignants et les parents a été
remise jeudi 6 octobre à l’inspectrice par une délégation d’enseignants et de
parents accompagnée d’une vingtaine de manifestants.
Cette pétition a été signée par environ 1 300
personnes, et a touché la plupart des écoles d’Asnières. Asnières est une
ville coupée en deux, un quartier extrêmement bourgeois et un quartier
populaire. La pétition a été lancée dans une école d’un quartier très
populaire, mais a été reprise dans les quartiers huppés. Par exemple 6
enseignants sur 11 de l’école la plus bourgeoise d’Asnières ont spontanément,
contre l’avis de leur directrice, fait signer les parents dans la rue et ont recueilli
50 signatures. Des directeurs d’école en Z.E.P pour l’instant pas touchés par
ses suppressions étaient présents et solidaires. Une poignée de parents étaient
présents.
Bref l’inspectrice se trouve face à une mobilisation globale
de la circonscription. Tout ceci était très bon enfant, les enseignants du
primaire ne sont pas par nature agressifs. Dans le quotidien ce sont des gens
qui doivent être très humains, conscients qu’avec les enfants la violence ne
résout rien et ne fait en général que provoquer encore plus de violence. C’est
peut-être pour cela que l’esprit des instituteurs-professeurs des écoles est
très loin d’un militantisme actif. Tous les jours, nous ne proposons pas des
idées ou des concepts pour résoudre des problèmes, nous sommes face à des
petits êtres de chair, avec lesquels nous devons faire. Je pense que c’est
aussi pourquoi ils théorisent très peu, ne réfléchissent pas dans leur
militantisme, discutent peu de cela, ne trouvent pas le temps pour discuter.
Cette initiative au départ du terrain a associé les
représentants syndicaux ; l’inspectrice a reçu longuement la délégation (1
heure). Bien entendu, il ne faut pas s’attendre à une évolution dans les
prochains mois. La délégation a dit qu’elle fera le point courant novembre, et
que nous continuerons à être mobilisés.
Cette pétition montre tout de même qu’une initiative
spontanée d’un enseignant qui défend une revendication précise et justifiée
peut susciter une nouvelle dynamique au niveau local.
Comment, cette fois par la géographie, disloquer un pays - par la
tenaille d’un majorant (l’Europe) et d’un minorant (la région) – en vue d’un
capitalisme déchaîné…
Le Monde 5 octobre
Mais où est donc passée la France
?
Les programmes de géographie l'ont éludée.
Mis en oeuvre à partir de cette rentrée scolaire, les
nouveaux programmes de géographie de la classe de 1re ont été publiés dans
l'indifférence générale, alors même qu'il s'agit d'un enjeu d'importance
majeure pour la formation des jeunes Français et l'idée que nous pouvons nous
faire de la France, de la République, de son territoire et de la société qui
l'habite. On sait pourtant, ou on devrait le savoir, que l'enseignement de l'histoire
et la géographie de la France a joué et joue encore un rôle important dans la
manière dont se forge notre identité nationale. Une identité ouverte, évolutive
mais qui ne doit pas pour autant dépendre de l'air du temps interprété par un
quarteron d'inspecteurs généraux de l'éducation nationale peu ou mal encadrés
par ceux dont la responsabilité est de veiller à l'adéquation entre le contenu
des programmes scolaires et l'idée qu'une collectivité souhaite se faire
d'elle-même. La " géographie de la France " n'est plus depuis
longtemps celle d'un espace dont le mont Blanc est le point culminant et où la
Loire prend sa source au mont Gerbier des Joncs, mais l'analyse raisonnée d'un
territoire national produit, entretenu et renouvelé par une société qui
elle-même s'est densifiée et transformée. Autrement dit, la géographie de la
France ne peut prétendre être uniquement un savoir positif et objectif ; elle
est aussi pour partie - mais une partie politiquement déterminante - une idée
que nous souhaitons collectivement proposer à nous-mêmes et aux jeunes que nous
avons la charge de former.
Or, à lire les nouveaux programmes de géographie de
1re, on reste pantois devant l'élision du niveau national : l'entité "
France ", celle de la République française, a purement et simplement
disparu au profit de deux autres niveaux : le niveau européen, d'un côté, et
celui des territoires qui composent la France, de l'autre, la part belle étant
faite aux " territoires de proximité ". Il est permis de penser que
la France ne se résume pas uniquement à l'addition ou à la juxtaposition des territoires
qui la composent et que si, effectivement, on peut observer un recul du niveau
national - l'Etat lui-même ayant transféré plusieurs de ses compétences ou prérogatives
à des niveaux inférieurs ou à celui de l'Union européenne -, ce niveau existe
toujours et constitue une partie importante du ciment qui lie une société. Le
constat mérite d'être fait sans qu'on passe automatiquement pour un
souverainiste.
A tout le moins, cet effacement aurait mérité un
véritable débat politique et démocratique, car assurément, la question de
l'identité nationale appelait une réflexion collective et non un médiocre
travail d'experts sans vision générale et enfermés dans des enjeux
disciplinaires de nature secondaire. Quant à la consultation des enseignants
qui a suivi, faite dans des délais anormalement limités, elle n'a été qu'un
simulacre, ce qui en dit long sur l'idée que ceux qui nous gouvernent se font
des professeurs : des intermédiaires, sortes d'opérateurs-relais, chargés de
faire passer une vision très discutable de la géographie comme de l'histoire,
et non des intellectuels pouvant avoir l'ambition de penser leur discipline, au
contact qu'ils sont de la réalité sociale que constituent les élèves
d'aujourd'hui et leurs familles. Au-delà de la question de l'infaisabilité du
nouveau programme d'histoire, cette indifférence de la hiérarchie au
considérable potentiel que constitue le corps des professeurs
d'histoire-géographie est probablement pour beaucoup dans le malaise qui
alimente une fronde montante contre une réforme certes ambitieuse, mais mal
pensée, sans appréciation des enjeux réels, et conduite avec une précipitation
excessive.
On peut défendre l'idée qu'il est nullement
incompatible de se sentir européen, de vivre dans des régions bien vivantes, de
s'intéresser à son ou ses territoires de proximité et de penser que le niveau
national signifie encore quelque chose, ne serait-ce qu'une certaine manière de
vivre ensemble, qui ne ressemble pas tout à fait à celle des Allemands, des
Britanniques, des Espagnols ou des Luxembourgeois. Et que ce vivre-ensemble ne
peut se résumer au seul portage de la dette publique accumulée par un Etat de
plus en plus empêtré dans ses contradictions et impuissant au point de payer
des fonctionnaires littéralement irresponsables pour rédiger en toute bonne
conscience l'acte de décès par omission de l'entité nationale.
Bref, ce nouveau programme de géographie de la classe
de 1re est très représentatif d'une certaine désorientation collective et
exemplaire de tout ce qu'il ne faut pas faire : une carence préoccupante
d'interrogation sur l'objectif fondamental de formation des citoyens ; une
absence inquiétante de mise en débat d'une question aussi importante ; une
prise de pouvoir de la discipline au détriment de l'intérêt de la formation des
jeunes : s'il est normal que les programmes scolaires s'appuient sur les
avancées de la science, ils ne doivent pas pour autant devenir des béquilles
pour les disciplines en mal d'affirmation.
Si l'école n'enseigne pas l'idée républicaine en lien
avec un territoire, une société et son histoire, qui le fera ? La France
est-elle devenue un niveau si obsolète que l'éducation nationale en arrive à le
passer par pertes et profits ? On ne peut que souhaiter que les politiques se
saisissent, même tardivement, d'un enjeu au moins aussi important que la
plupart des questions qui agitent la scène politique française depuis plusieurs
mois. Mais il s'agit, il est vrai, d'un enjeu de long terme et l'on sait que la
France contemporaine éprouve une difficulté croissante à se penser positivement
dans la longue durée.
En cédant, en histoire à la tyrannie contemporaine de
la mémoire et en géographie à la démagogie territoriale de la quotidienneté et
de la proximité qui conduit à consacrer chaque individu comme centre du monde,
les nouveaux programmes de la classe de 1re illustrent cruellement
l'impuissance de nos " experts " à penser cette version française de
la démocratie que l'on appelle République.
Rémy Knafou, Professeur émérite de
géographie à l'université Paris-I-Panthéon-Sorbonne
http://ouvriersgensdici.free.fr
L’égalité de traitement entre les
gens est un principe essentiel.
Pour faire vivre ce principe, soyons
capables d’empêcher l’application du CESEDA et de gagner son abrogation !
1) Une loi d’exception, c’est une loi qui n’est
faite que pour une partie de la population d’un pays.
Cela crée entre les gens d’un même pays des droits
différents : l’égalité de traitement est jeté à la poubelle, remplacée par
un tri administratif. Une telle loi crée une méfiance, une séparation, un
fossé, une incompréhension entre les gens. Police et justice sont mobilisées
pour encadrer la population concernée, et imposer l’application de la loi, ce
qui dans les faits se traduit par une véritable persécution et un traitement
hors du droit général.
La loi CESEDA est une loi d’exception : elle
justifie la traque des personnes maintenues sans-papiers et elle permet de
traiter de manière différenciée des gens qui vivent dans le même pays suivant
leur nationalité ou leur origine. Tout le monde en connaît les effets :
l’état ne reconnaît plus la vie de gens qui vivent, travaillent, étudient, se
soignent ou se réfugient ici. C’est le refus de donner des titres de séjour,
c’est la possibilité d’enlever ces titres après des années de présence, c’est
l’enfermement de gens qui n’ont commis aucun délit contre quiconque, et c’est
l’expulsion. Des milliers de vie sont rayées juridiquement, ne sont plus
reconnues, elles sont mises entre les mains de la police qui peut de plus en
plus en disposer comme elle l’entend !
Cette loi existe depuis 2004, sous la gauche elle
s’appelait RESEDA. Elle devient, année après année, de plus en plus dure et
criminelle.
2) Quand on accepte une loi d’exception, elle
devient peu à peu la règle générale, la norme à appliquer partout.
Le CESEDA a profondément transformé le pays, en
bafouant le respect des gens, en instaurant dans le quotidien de chacun l’idée
que des vies ne comptent pas, qu’une vie n’est pas égale à une autre vie. On
est passé de la sinistre proposition de "l’immigration choisie" à la
pratique de "l’élève choisi", du "malade
choisi", de "l’ouvrier choisi"... Les exceptions
légalisées par le CESEDA contre la partie non européenne et rom de la
population se sont peu à peu généralisées dans tous les domaines. Des
exemples :
·
La loi justifie qu’on peut laisser des gens mourir
alors qu’on sait les soigner : des gens gravement malades sont expulsés et
donc voués à la mort dans leur pays d’origine. En faisant une telle loi l’état
se dédouane de toute responsabilité quand à la protection des gens faibles et
souffrants. Cela permet par ailleurs d’expliquer à tout le monde "qu’il
n’y a pas d’argent pour la santé", donc d’instaurer petit à petit,
mais très vite, le fait que tout le monde ne puisse pas se soigner de la même
façon ! Même si en même temps il y a des millions qui sont débloqués pour
bombarder des populations (Afghanistan, Libye...) qui n’ont jamais demander
qu’on s’occupe d’elles de la sorte ! des centaines de gens sont tués dans
les bombardements.
·
les décisions de police passent de plus en plus avant
la justice ;
·
La mise en place des 35.000 expulsions par an justifie
et banalise les contrôles au faciès, qui normalement sont interdits (une
véritable chasse à l’homme est mise en place par la PAF, police aux
"frontières") ;
·
Les gens qui travaillent ou cherchent du travail sont
devenus des suspects : les papiers sont envoyés en Préfecture pour
vérification, les employés deviennent des auxiliaires de police ;
·
Les mineurs ne sont plus protégés, la FRANCE les
expulse illégalement. Pour les autres, français ou étrangers, on leur construit
des prisons spéciales au détriment d’un travail éducatif et d’une protection de
la jeunesse ;
·
La mise en place du CESEDA et son acceptation par la
population permet aux différents gouvernements de dire que "si il y a
problème", c’est la faute des gens eux-mêmes : ainsi ceux
qui brûlent dans un immeuble vétuste n’auraient que le résultat de leur
présence ici ; de même que si des enfants ont des problèmes à l’école,
c’est parce qu’ils n’auraient pas la "bonne origine" : ainsi
l’état n’est plus jamais responsable de ce qui arrive aux gens : c’est
l’existence des gens eux-mêmes qui pose problème (il n’y a
pas de problème de pauvreté, mais des problèmes avec les pauvres ; pas de
problème avec l’avenir des jeunes, mais des problèmes avec la jeunesse ;
quand les Roms fuient la persécution très dure dans leur pays (villages
incendiés), ici aussi il faut les traquer, les rafler, séparés les enfants des
parents, et les expulser parce que c’est leur existence même qui pose
problème aux Etats).
·
Quand la loi d’exception devient la norme, cela
implique aussi d’accepter que les puissants soient traités à part, en
privilégiés.
3) Que peut-on faire ?
·
Se prononcer soi-même sur quel pays on veut, quels
droits pour les gens : On le voit bien, le CESEDA ne
concerne pas uniquement les gens sans-papiers ou étrangers et il ne s’agit pas
de s’apitoyer ou de "soutenir" les gens attaqués, mais bien de
soi-même prendre position pour combattre le CESEDA sur le fond, c’est-à-dire la
conception du pays et le type de société qu’il instaure. Il ne s’agit pas
non plus de s’en remettre à d’autres pour agir ou penser à notre place. On n’en
est plus à la représentation, mais bien à la décision personnelle
de chacun, qui engage envers soi-même et envers les autres.
·
Tenir ensemble des principes qui parlent et
agissent pour tous, comme le principe d’égalité de traitement. C’est à
partir de là qu’on peut penser et intervenir dans les situations précises.
Faire vivre un principe pour tous dans une situation particulière, voilà le
point qui transforme la situation, de façon réelle et durable, et non comme
coup d’éclat médiatique, soufflé après lequel on est encore plus à plat.
·
Nous avons la pratique de ce travail. Nous savons en
particulier que le faire avancer, c’est une affaire entre les gens
eux-mêmes, une affaire de convictions et de décision, et non une affaire entre
les gens et l’Etat. Il existe des lieux pour traiter ces points et les
faire avancer. Ils sont ouverts à tous ceux qui veulent, librement, y
travailler
LE RASSEMBLEMENT DU PAYS POUR TOUS
Je continue de privilégier ces analyses qui ont la vertu d’être
synthétiques, claires, tranchées et instruites…
Il ne s’agit, bien sûr, que d’éclairages très conjoncturels,
internes à la problématique « démocrapitaliste »…


« Ceux qui furent
aux choses n’en disent point l’usure ni la cendre. » Saint-John-Perse
Dans la lettre qu’Aimé Césaire expédie le 24 octobre 1956 à
Maurice Thorez pour lui annoncer qu’il démissionne du PCF (parti dont il était
membre depuis l’après-guerre), Césaire critique sévèrement le stalinisme –
l’insurrection de Hongrie n’avait pas encore démarrée (cela se passera en
novembre) mais on se situe bien sûr après le rapport Khrouchtchev que Césaire
cite longuement – et surtout le PCF pour sa collusion avec le colonialisme
français, en particulier en Algérie (le PCF venait de voter à Guy Mollet les
pleins pouvoirs en Algérie !).
Voici quelques extraits :
« La question coloniale ne peut pas être traitée
comme une partie d’un ensemble plus important, une partie sur laquelle d’autres
pourront transiger ou passer tel compromis qu’il leur semblera juste de passer
eu égard à une situation générale qu’ils auront seuls à apprécier.
Ici il est clair que je fais
allusion au vote du Parti communiste français sur l’Algérie, vote par lequel le
Parti accordait au gouvernement Guy Mollet-Lacoste les pleins pouvoirs pour sa
politique en Afrique du Nord. »
Césaire prend alors bien soin de ne pas jeter le communisme
dans l’eau du bain stalinien, et ce sont ces derniers énoncés qui m’intéresse
tout particulièrement dans cette rubrique :
« Ce n’est ni le marxisme ni le communisme que je
renie, c’est l’usage que certains ont fait du marxisme et du communisme que je
réprouve. Ce que je veux, c’est que marxisme et communisme soient mis au
service des peuples noirs, et non les peuples noirs au service du marxisme et
du communisme.
[…]
Il existe un communisme chinois. Sans très bien le
connaître, j’ai à son égard un préjugé des plus favorables. Et j’attends de lui
qu’il ne verse pas dans les monstrueuses erreurs qui ont défiguré le communisme
européen. Mais il m’intéresserait aussi et plus encore, de voir éclore et
s’épanouir la variété africaine du communisme. Il nous proposerait sans doute
des variantes utiles, précieuses, originales et nos vieilles sagesses
nuanceraient, j’en suis sûr, ou compléteraient bien des points de la doctrine. »
Citation un peu sévère, il est vrai, pour nos
« indignés » européens et américains : les temps diffèrent,
quoique…
« Il est agréable de parler avec des trémolos de la
méritoire pureté de ses sentiments. Et presque aussi agréable et facile de
s’indigner de ceux des autres. Mais cela n’a, mon cher, rien de pur et de
méritoire. S’indigner, c’est l’habitude des aigris et la vengeance des
laquais. » (Sur le patriotisme de l’habitude, 1919)
Manif des sages-femmes

[ƒNi] Suites d’une réflexion prévue entre trois grandes
parties. Ici le premier chapitre de la deuxième partie…
I. Esquisse d’une articulation communiste
entre égalité et liberté
I.1 Hypothèse de départ (http://www.egalite68.fr/Qui-vive/2.htm)
I.2 Esquisse mathématique (http://www.egalite68.fr/Qui-vive/3.htm)
I.3 Retour à notre espace de travail (http://www.egalite68.fr/Qui-vive/4.htm)
I.4 Esquisse d’une articulation
entre égalité commune et liberté en commun (http://www.egalite68.fr/Qui-vive/5.htm)
II. Différentes étapes du processus communiste
II.1 L’exemple de mai 1968
II. Différentes étapes du processus communiste
Dans le processus esquissé précédemment, notre rétroaction
va bien sûr prendre la forme non pas d’un moment unique où la liberté rétroagit
sur l’égalité mais celle de nombreuses étapes. Notre dernier diagramme ne doit
pas être lu comme chronologiquement ordonné : dans l’interaction du
principe d’égalité et de la liberté commune construite, il y a certes du temps
qui passe (le temps précisément du processus communiste qu’il s’agit ici de
radiographier comme articulation dynamique) – à ce titre, notre précédent
diagramme figure une boucle de ce processus – mais tout processus effectif
mobilise plusieurs tours (en droit un nombre infini…) en sorte que la dynamique
« complète » va prendre la forme, classique, d’une spirale : un
processus communiste relève en droit d’une spirale infinie.
Comment esquisser de telles étapes dans le cadre de notre
petite esquisse ?
En ce point, ma méthode d’investigation va être d’analyser
la dynamique interne de mai 68 à la lumière d’une nouvelle notion mathématique
catégorielle – celle de quotient -
venant compléter celles déjà introduites de produit et de somme.
Je privilégie ici l’exemple de mai 68 – j’aurais pu prendre
celui de la Commune de Paris ou celui de la Révolution culturelle chinoise… -
car il s’agit aussi en ce texte de clarifier les enjeux idéologico-politiques
du livret d’Égalité ’68 (tétralogie
musicale à laquelle je travaille à l’horizon du 50° anniversaire des événements
de 1968).
Mon abord de mai 68 est interne à la chose : j’ai vécu
ces événements « de l’intérieur », à Paris – j’étais alors élève de
l’École Polytechnique, en un temps où cette école était encore située sur la
Montagne Sainte-Geneviève, au cœur donc du Quartier Latin – et comme militant,
successivement des Comités Vietnam de Base (CVB) – j’y militais depuis 1966,
j’étais alors au Lycée Louis-le-Grand, lui-même au Quartier Latin – puis au
Mouvement de soutien aux luttes du peuple - organisation de masse de l’Union
des Jeunesses Communistes marxistes-léninistes (UJC-ml [1]).
J’ai donc vécu toute cette période en militant, qui
découvrait la politique en cette circonstance, en même temps qu’il l’inventait
avec ses camarades (cette politique « marxiste-léniniste » était une
invention radicale, une rupture plutôt qu’un prolongement de celle du PCF).
À ce titre en particulier, je ne me suis jamais reconnu dans
l’énoncé de Paul Nizan ouvrant Aden-Arabie : « J’avais vingt ans. Je ne laisserai personne dire que
c’est le plus bel âge de la vie »
puisque cette période (1966-1968) qui encadre exactement mes propres vingt ans
a constitué un foyer lumineux pour toute mon existence.
Ma propre lecture des événements de 1968 déplace
sensiblement la chronologie convenue.
La chronologie conformiste de mai 68 origine « les
événements 68 » - je conserve l’appellation consacrée - dans le mouvement du 22 mars à Nanterre
(c’est là que la figure de Cohn-Bendit apparaît sur le devant de la scène médiatique),
situe le début des événements proprement dits le vendredi 3 mai (occupation de
la Sorbonne), inscrit leur grand tournant le jeudi 30 mai (manifestation
gaulliste réactionnaire sur les Champs-Élysées) et les clôture par les
élections législatives des dimanches 23 et 30 juin.
À cette périodisation convenue, j’opposerai la suivante – je
ne fais ici qu’exposer les dates, sans les motiver (ce qui déborderait les
enjeux propres de ce travail).
La préfiguration des événements est bien antérieure au 22
mars ; elle prend une double figure – dualité qui, comme on va le voir, va
être au cœur de mai 68 :
— du
côté ouvriers, le premier élan se situe à partir de janvier dans une série
d’émeutes ouvrières et de grèves spontanées, souvent avec occupation, dont
l’usine Garnier de Redon (17 janvier) puis celle de la Saviem à Caen (26 janvier)
peuvent être prises pour emblème ;
— du
côté des étudiants, l’élan précurseur se situe à mon sens le mercredi 21
février et prend la forme d’une manifestation parisienne clandestine organisée
par les CVB et venant violemment braver l’interdit gouvernemental de manifester
qu’avaient pour leur part respecté aussi bien le CVN (Comité Vietnam National)
que l’UNEF.
Le début proprement dit des événements de mai 68 peut à mon
sens être rattaché au mercredi 1° mai ; il s’abrite au sein même de la
manifestation internationale organisée par la CGT et le PCF.
Rappelons d’abord qu’en 1968 cette manifestation du Premier
mai renouait avec une tradition interrompue depuis quinze ans et représentait
donc une significative renaissance dans le contexte de l’époque.
Dans cette manifestation, dont l’organisation avait été
soigneusement cadenassée par le service d’ordre du PCF et de la CGT, les
militants marxistes-léninistes avaient décidé d’intervenir, se réunissant
d’abord sur le parcours (devant le Cirque d’Hiver) puis défilant en queue de
cortège jusqu’au point d’arrivée, place de la Bastille.
Ce qui m’incite à situer ce jour-là le début de mai 1968
tient moins à ce que je viens de rapporter qu’à l’épisode qui a suivi la
dispersion de la manifestation sur la place et qui a vu les différents
manifestants, désormais « étudiants m-l » et « ouvriers
syndicalistes » mélangés et brassés [2],
entamer d’interminables discussions politiques, à la fois spontanées et tendues
(puisque polarisées par les points de vue politiques respectifs), créant ainsi
ce qu’on appelait alors une situation de « démocratie de masse » tout
à fait nouvelle. J’ai gardé, à bientôt cinquante ans de distance, la sensation
enthousiasmante d’un tel moment, signant que « quelque chose se passait
là » qui n’avait aucun équivalent immédiat dans d’autres péripéties de
l’époque– mais bien sûr je ne pouvais sur le coup me douter qu’il s’agissait là
rien de moins que de l’envoi des événements qui allaient suivre.
Ainsi, mai 68 s’initie par la violence offensive d’une
manifestation en février (plutôt que par une libération sexuelle étudiante,
provoquant devant les caméras un ministre pudibond) et débute par l’invention
d’une « démocratie de masse » confrontant politiquement ouvriers et
étudiants (plutôt que par l’occupation d’une faculté). Comme on va y revenir
plus longuement – essentiellement dans la troisième grande partie de ce texte
-, le partage des « interprétations » idéologico-politiques de 68 en
deux grandes orientations (selon qu’elles mettent au poste de commandement
l’affirmation de l’égalité ou celle de la liberté) est de rigueur et ce partage
prend légitimement la forme spécifique de périodisations sensiblement
différentes.
Tout de même il faudrait discuter la suite de la
périodisation de mai-juin : ses grandes scansions, ses emblèmes (les
barricades ?, les occupations d’usines ?, Grenelle ?,
Flins ?…). Le lieu n’est pas ici d’y procéder mais sur chacun de ces
points, ma propre vision des choses ne s’accorde guère au récit convenu qui en
est aujourd’hui massivement proposé, il est vrai sous la figure tutélaire de
l’histrion Cohn-Bendit, le sociologue libertaire devenu parlementaire
néo-libéral…
Je mentionnerai, pour mémoire, un dernier point de partage :
il me semble qu’une juste périodisation de mai 68 sous le signe de l’égalité
doit inclure son ombre portée pendant l’été, période qui a vu l’élan 68
atteindre en particulier les campagnes – comme on sait, l’enjeu politique
d’une participation des paysans au processus politique émancipateur est central
pour tout processus communiste (la Commune de Paris l’avait bien montré et la
Révolution chinoise avait mis ce point précis au cœur de sa dynamique). Bref, à
mon sens mai 68 se parachève sur l’enquête militante organisée pendant l’été
par l’ex-UJC-ml en direction des paysans plutôt que par le triomphe du
parlementarisme lors des législatives. [3]
Fixons, au total, le partage proposé de la périodisation
selon ces deux grandes orientations avant de revenir à notre
« problème » de l’heure.
|
Orientation |
« libertaire » |
Égalité |
|
Prémices |
Mouvement étudiant du 22 mars (Nanterre) |
- du côté ouvrier : janvier et une série de grèves ouvrières sauvages et avec occupation (Redon, Caen…) - du côté étudiants : 21 février (manifestation clandestine et violente, partageant les rangs des militants pro-Vietnam) |
|
Début |
Vendredi 3 mai : occupation de la Sorbonne |
Dimanche 1° mai : manifestation violemment scindée et vaste « démocratie de masse » suite à sa dispersion |
|
Fin |
Élections législatives fin juin |
Été 68 : incorporation politique de la question paysanne |
Le point d’où partir pour notre esquisse est le
suivant : si le mercredi premier mai a bien « fait événement »
par le brassage singulier auquel il a donné lieu pendant quelques heures place
de la Bastille, brassage interactif des « éléments » de la
manifestation (individus) par décomposition de ses « parties »
(partis ! et organisations diverses) constituées, il faut bien admettre
que cet « événement » n’a pas eu de conséquences apparentes dans
l’immédiat.
Cette impression personnelle ineffaçable qu’une généricité
s’inventait là, au gré de groupes instables et volatiles discutant avec vigueur
de l’état du monde et de la France [4],
me reste difficile à partager : elle n’est jamais mentionnée dans les
récits officiels et peu ou pas de militants semblent en porter comme moi le
souvenir : serait-ce ma fraîcheur militante teintée d’une certaine forme
de naïveté qui m’aurait fait y être plus sensible que d’autres militants de
l’époque plus aguerris ?
Il est frappant, en effet, que la suite des événements a
pris la forme d’un déploiement séparé :
— d’un
côté constitution d’un mouvement étudiant prenant le Quartier latin pour base
(à partir du vendredi 3 mai) ;
— d’un
autre côté, constitution non pas tant d’un
mouvement ouvrier comme tel mais de nombreux mouvements locaux prenant la
forme, usine par usine, de grèves avec occupation (à partir du mardi 14 mai).
Ce qui m’intéresse ici, du point de notre fil conducteur
(esquisse d’une articulation communiste entre égalité et liberté), ce sont
alors deux choses :
1.
Une séparation de fait des mouvements étudiants et
ouvriers (produisant donc des « libérations » séparées quoiqu’en
résonance) ;
2.
Une dissymétrie frappante : là où le mouvement
étudiant se constitue immédiatement comme « un » mouvement, le
mouvement d’occupation ouvrière conduit à une pluralisation sans nombre de mouvements
ouvriers, spécifiés à chaque usine sans que cette prolifération de mouvements
se donne ses moyens propres de se compter pour un (coordination…). C’est bien
sûr en ce point que la CGT va jouer son rôle classiquement réactionnaire de
syndicat : constatant l’existence d’occupations qu’elle n’a à aucun moment
encouragées, elle va s’avancer comme représentante de l’unité de la
chose ; elle va s’employer à figurer l’un prêt-à-porter de ce multiple.
On se retrouve donc bientôt, cahin-caha, avec d’un côté un mouvement étudiant se comptant lui-même pour un, au
gré de manifestations violentes (les étudiants, occupant leurs facultés,
écoles, lycées et même conservatoires [5],
en sortent régulièrement, circulent entre les lieux et se retrouvent dans la
rue pour s’opposer à la police) et de l’autre une myriade de mouvements
ouvriers, propres à chaque usine et attachés à l’occupation inventive de leur
lieu de travail plutôt qu’à se coordonner ou se compter globalement pour un
dans la rue.
Bien vite, le processus global intitulé « mai 68 »
va également prendre la forme de grandes manifestations unitaires – la première
a lieu le lundi 13 mai – qui vont rassembler, en un cortège unique, le
mouvement étudiant global et les mouvements ouvriers locaux (lesquels,
d’ailleurs, participeront à ces grandes manifestations sous forme de
délégations, une bonne partie des ouvriers en grève restant plutôt à occuper
leur lieu de travail, ce qui au total configurera des modalités de joie et
d’enthousiasme qualitativement différentes entre occupations ouvrières des
usines et occupations étudiantes des facultés [6]).
Le point est que de grandes manifestations dites
« unitaires » vont venir scander « mai 68 » en rassemblant
les différentes composantes qui ont émergé du mouvement.
Posons qu’une manifestation est une « somme » (au
sens catégoriel précédemment décrit) : elle est en effet une opération
massive de mise en série [7],
ne serait-ce qu’en raison de sa forme essentiellement linéaire (une
manifestation, quoique plus ou moins large, se caractérise avant tout par sa
longueur et son parcours, deux caractéristiques qui relèvent clairement d’une
dimension linéaire unique). À ce titre, une manifestation est ordonnée :
elle a une tête (convoitée), une queue (qui peut l’être également mais pour
d’autres raisons, relevant en général du service d’ordre…), un milieu, un ordre
intérieur de succession, etc.
Deux orientations se présentent ainsi pour composer une
manifestation, c’est-à-dire pour « sommer » les composantes de
l’heure : soit tenir que la manifestation somme des individus (dans ce
cas, chacun se place où il veut, comme il veut ; il n’y a pas de
sous-cortèges constitués, de délégations en tant que telles occupant tel ou tel
segment de la manifestation) ; soit tenir qu’elle somme des composantes
préalablement constituées comme telles (des regroupements préexistants, des
comités de grève, des délégations de tel lieu, ou, plus parlementairement, des
partis politiques et syndicats configurés de longue date). Dans ce second cas,
un enjeu traditionnel de constitution de la manifestation s’attache à son ordre
de défilement : comment classer les différents groupes sociaux, les
différents pays, les différentes délégations parlementaires et syndicales,
etc. [8]
L’orientation la plus fréquente – qui fut l’orientation
exclusive pendant les manifestations « unitaires » de 68 (les
manifestations spontanées – à commencer par celle du vendredi 3 mai puis celles
qui ont suivi dans le Quartier latin à partir du lundi 6 mai, - relevant par contre du premier type)
- était la seconde : ces manifestations étaient en effet soigneusement
ordonnées par les différents appareils syndicaux (Unef, Snes-sup, Cgt, etc.) et
chacune affichait, en tête de gondole, la brochette des
« personnalités » (Cohn-Bendit, Sauvageot et Geismar / Seguy…)
censées représenter les différentes composantes du mouvement global.
Ces manifestations se présentaient donc comme « la
somme » des différents mouvements particuliers qui avaient émergé en mai,
somme qui venait à son tour figurer aux yeux de quiconque l’ensemble de ce qui
se passait sous la figure unique « du mouvement mai 68 » (« mai 68 » devenant ainsi le nom propre
de ce qui s’y passait).
Un premier problème est alors le suivant : une telle
manifestation-somme ou somme-manifeste, qui se présente, peu ou prou, comme
moment nécessaire dans l’édification d’une liberté collective, injecte une part
irréductible d’inégalité dans un mouvement qui, peu ou prou, s’est initié sous
le signe de l’égalité de ses membres. Cette part inégalitaire injectée par toute
manifestation peut être formellement décrite par son caractère spatialement ordonné : toute
manifestation, on l’a dit, adopte une forme linéairement ordonnée (que ne
connaît pas, par contre, le rassemblement : d’où l’intérêt spécifique du
Premier mai 68 – et plus largement de tout moment de dispersion d’une
manifestation – puisque l’ordre linéaire de la manifestation, cadenassé par le
service d’ordre PCF-CGT, s’est trouvé dissous selon le désordre inhérent à une
occupation spontanée de la place de la Bastille).
Plus intrinsèquement, cette part inégalitaire s’attache au
caractère politiquement dirigé de toute manifestation organisée et programmée.
Ce caractère tendanciellement inégalitaire était à l’œuvre
dans ces grandes manifestations unitaires de mai 68 mais, s’il était l’enjeu de
bagarres politiques entre appareils (l’ordre présenté se trouvant ensuite
représenté et amplifié par la télévision, les radios et la presse), il
n’intéressait guère les membres des différents mouvements apparus depuis
quelques jours ou semaines.
D’où pour nous cette question théorique : comment
traiter du point de l’égalité principielle
l’édification d’une telle liberté collective lorsque son développement endogène
conduit - par exemple par son processus propre de « manifestation »
sur la voie publique - à limiter, circonscrire, endiguer, canaliser le principe
d’égalité dont procède cette édification même ?
Ainsi, dans l’exemple de mai 68 qui nous occupe ici, le
principe d’égalité a bien été à l’origine de ce qui s’est passé sur la place de
la Bastille le 1° mai (la dispersion a « égalisé » les éléments de la
manifestation ce qui a ouvert un lieu susceptible d’accueillir l’émergence
d’une inopinée « démocratie de masse »), à la Sorbonne à partir du 3
mai, dans chaque usine décidant sur ses propres forces (et nullement à la suite
d’une directive syndicale) de se mettre en grève et de l’occuper (décision
essentielle : la grève n’était plus un moment de dispersion - chacun dans
sa famille, l’appareil syndical restant seul mobilisé - mais bien le moment d’édification d’un
collectif de type nouveau : si le collectif ouvrier existait préalablement
comme collectif objectif de travail, il devenait, grâce à cette décision constituante
de la grève, un collectif pensant et agissant pour lui-même, un collectif
subjectivement libre).
Disons-le : cette question « théorique » -
comment passer au filtre du principe égalité le vaste collectif s’affirmant comme libre sujet politique d’un type
nouveau lors de manifestations unitaires venant sommer les collectifs
disparates émergés dans/par le mouvement même ? – n’a pas été
véritablement « pratiquée »
et pensée en mai 68.
Certains militants politiques de mai 68 diront, dans
l’après-coup, que ce mouvement a posé ce type de question sans y apporter de
réponse en sorte que pour eux la tâche de l’heure – celle des années 70 – sera
précisément de tenter d’y apporter des réponses.
Ainsi, une manière de thématiser cette question dans les
conditions idéologico-politiques de l’époque a été pour l’UCF-ml de tenir que
la question posée était celle d’un parti de type nouveau (qui se démarque du
PCF sans se contenter d’en être la variante pro-chinoise) et que les tâches
politiques de l’heure étaient précisément de poser cette question au sein des
mouvements de masse innombrables de l’époque.
Au regard de notre petite tentative de formalisation, on
peut dire que c’était là mettre « un parti communiste de type
nouveau » en position de diriger les « sommes-manifestes » en
question. C’était poser qu’il importait de les diriger d’une manière
radicalement neuve en sorte que la liberté collective qui s’y éprouvait puisse
stratégiquement demeurer guidée par l’égalité principielle qui en constituait le
principe originel.
Que veut dire dans ce cas « diriger » une telle
édification, que veut dire dans notre exemple « diriger » une telle
« somme-manifeste » pour l’articuler à l’égalité de départ ?
C’est en ce point que je propose de reprendre appui sur la
mathématique, en l’occurrence la mathématique catégorielle qui nous a déjà
fourni les notions de produit et de somme, en mobilisant cette fois la notion supplémentaire
de quotient.
Je rappelle ici ma méthode d’investigation et la raison
d’être de cet appel aux mathématiques.
Les mathématiques - délimitées, circonscrites (en
l’occurrence quelques linéaments précis d’une théorie mathématique spécifiée et
non pas « la mathématique en général ») – nous servent de fil
analytique. Elles ne sont pas ici à proprement parler formalisatrices (nos
questions idéologico-politiques ne sont pas considérées comme possible modèle [9]
pour une théorisation mathématique). Elles nous servent simplement de guide
d’analyse selon une dynamique globalement fictionnelle (plutôt que localement
métaphorique) : suivons le fil propre du travail mathématique sur des
notions catégorielles, faisons comme si
le rapport idéologio-politique entre nos propres catégories de pensée pouvait
être analogue aux rapports mathématiques entre les notions de produit, de somme,
de quotient (et bientôt – ce sera
l’objet de notre grande troisième partie – de singularité), et voyons si cette fiction [10]
nous permet d’identifier de nouveaux problèmes, de nouvelles questions, de
nouvelles pistes de travail pour nous, bref : stimule notre dynamique autonome de pensée.
Comment en effet, travailler sur le type de questions
idéologico-politiques qui m’intéressent ici ? La littérature existante est
pour le moins rare et l’expérience atteste qu’il faut inventer de nouvelles
méthodes pour s’attaquer à de nouvelles questions, et ce « avec les moyens
du bord ». D’où pour ma part ce recours aux mathématiques, et à ces
mathématiques…
La mathématique catégorielle dialectise la notion de produit à deux notions différentes, non à une seule :
celle de somme (ou coproduit) - on l’a vu - et celle de quotient. Ceci m’incite donc à nous demander : cette
notion catégorielle de quotient
peut-elle permettre d’approfondir notre compréhension d’une rétroaction
communiste d’une liberté-somme sur l’égalité-produit initiale ?
Présentons pour cela succinctement la notion mathématique de
quotient.
[1] À la fin des
années 60, ceux qu’on appellera « les maoïstes » se nommaient entre
eux marxistes-léninistes
(« m-l » en abrégé). Après 68, cette nébuleuse se répartira,
essentiellement dit, en trois grandes tendances :
1.
les « maos » de la GP (Gauche
Prolétarienne : La cause du peuple),
plus idéologiques que politiques, plus spontanéistes que disciplinés, qui vont
bien vite abandonner une politique émancipatrice lorsqu’ils en découvriront les
dures exigences au long cours ;
2.
les « pro-chinois » du PCMLF (Parti
communiste marxiste-léniniste de France : Humanité rouge), attachés à mimer le PCF en une version décalquée
de Pékin plutôt que de Moscou ;
3.
les marxistes-léninistes de l’UCF-ml (Union des
communistes de France marxistes-léninistes), attachés à édifier « un parti
communiste de type nouveau » - la difficulté essentielle consistant alors
à comprendre ce que « de type nouveau » voulait politiquement dire
dans la situation de l’époque.
J’ai été militant de cette dernière organisation
jusqu’à sa dissolution en 1985 (sans avoir jamais frayé avec les deux autres
tendances).
[2] d’autant
plus mélangés que le papier que nous distribuions avait pour titre :
« Vive la CGT de lutte de classe ! »…
[3] C’est à ce
titre que le Postlude de ma tétralogie mobilisera cette séquence estivale.
Voici le plan d’Égalité ’68 :
Prélude
I : 21 février
(manifestation violente)
II : 1° mai
(« démocratie de masse »)
III : un jour de mai
(étudiants/ouvriers)
IV : un jour de juin
(réunion politique)
Postlude
[4] J’y trouve
formellement un équivalent musical dans Farben de Schoenberg (voir La singularité Schoenberg)
[5] Voir le
colloque « Mai 68 et la musique » (mai 2008) : http://www.entretemps.asso.fr/68
[6] Rendre ce
point sensible constitue un des enjeux musicaux et dramaturgiques du troisième
volet (madrigal dramatique) de ma tétralogie…
[7]
Rappelons : le produit est plutôt
producteur d’une mise en parallèle…
[8] À ce titre,
la manifestation du Premier mai 1968 était fortement structurée par la
succession de délégations nationales, Vietnam en tête…
[9] au sens
logico-mathématique du mot modèle
c’est-à-dire ce qui constitue un espace concret devant servir de base pour une
formalisation mathématique, soit un « modèle » à copier et non pas, à
l’inverse, un « modèle réduit » (comme il est malheureusement devenu
le cas au prix d’un retournement calamiteux pour la pensée – voir ici Le
concept de modèle d’Alain Badiou dont il
convient de rappeler que cette proposition est exactement contemporaine de la
séquence politico-idéologique 1968 puisque cette publication correspond à une
intervention au « cours de philosophie pour scientifiques »
qu’Althusser organisait à l’Ens, intervention commencée le lundi 29 avril 1968
et qui n’a pu se conclure le lundi 13 mai en raison… des événements qui nous
occupent ici).
J’en profite d’ailleurs pour relever que l’importance
mathématique de la théorie des catégories était explicitement relevée par le
philosophe dès l’époque (voir la note 12) et n’a donc pas attendu Logiques
des mondes pour être philosophiquement
prise en compte…
Où l’on voit que ma méthode est bien double :
« à la lumière des mathématiques et à l’ombre de la philosophie… »
[10] Pour
simplifier, j’indexe le comme si à une
fiction et le simple comme à une
métaphore. On pourrait bien sûr m’objecter alors que « ma » fiction
n’est qu’une métaphore filée mais il ne me semble pas que filer une métaphore
constitue exactement la même opération que construire une fiction…