Qui vive ?  Le communisme !

 

 

« une question intimidante, une question que personne encore au monde n’a pu jamais laisser sans réponse, jusqu’à son dernier souffle : Qui vive ?… » Julien Gracq

 

«  La fin de l’histoire de l’égoïsme absolu marquera la délivrance vers le communisme, [… cet ] idéal politico-social d’un organisme commun à tous dans l’avenir. » Richard Wagner (1849-1871)

« Je pense toujours à l’avenir communiste. […] En un sens, je suis communiste. » Gerard Manley Hopkins (1871)

« Il a existé des communes et des communistes de tout temps ; il en existera toujours. » John Steinbeck (1936)

« Je suis communiste par sympathie et conviction. Je suis, de toute certitude, pour un communisme intelligent. »  James Agee (1939)

« Commun, du lat. communis, adj., se dit de toute chose à laquelle chacun peut participer : exemple : la Commune de Paris » (Paris, 1971)

« Le communisme est le contraire exact d’une utopie, il est le vrai nom du réel comme impossible. » Alain Badiou (2011)

« Si on veut être un intellectuel aujourd’hui, on ne peut pas ne pas être communiste. » Bernard Sobel (2011)

 

Bulletin hebdomadaire sur l’actualité politique

diffusé le dimanche soir (pour s’inscrire, expédier “subscribe” à “2009_request@egalite68.fr”)

Rédaction : François Nicolas [ƒNi]

 


 

Numéro 6 : 9 octobre 2011

 

(fichier format pdf à télécharger : http://www.egalite68.fr/Qui-vive/6.pdf)

 

 

« Il m’intéresserait de voir éclore et s’épanouir la variété africaine du communisme. Il nous proposerait sans doute des variantes utiles, précieuses, originales et nos vieilles sagesses nuanceraient, j’en suis sûr, ou compléteraient bien des points de la doctrine. » Aimé Césaire (1956)

 

Sommaire :

États-Unis......................................................................................................................................... 2

Les « indignés » traversent l’Atlantique…...................................................................................... 2

Afrique............................................................................................................................................. 4

Le Cameroun................................................................................................................................. 4

La France d’aujourd’hui !............................................................................................................... 6

Effervescence lycéenne.................................................................................................................. 6

Suite de l’initiative des instituteurs à Asnières…............................................................................. 6

Destruction systématique du pays................................................................................................... 7

Toulouse : « L’égalité de traitement entre les gens est un principe essentiel »................................. 8

Analyse du capitalisme................................................................................................................... 10

Derniers éclairages d’Artus/Natixis............................................................................................... 10

Mémoire du communisme............................................................................................................... 12

Aimé Césaire................................................................................................................................ 12

Divers............................................................................................................................................. 13

Citation-Brecht de la semaine....................................................................................................... 13

Humour....................................................................................................................................... 13

« Esquisse du communisme (les singularités de sa dialectique égalité/liberté) » (suite)................... 14

L’exemple de mai 1968............................................................................................................... 14

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États-Unis

Les « indignés » traversent l’Atlantique…

Je n’ai malheureusement pas eu le temps d’explorer en détail le web pour « enquêter » sur cette initiative, apparemment bien intéressante à différents titres, en particulier celui de se produire au cœur de l’empire américain…

Je vais essayer de travailler dans ce sens pour le prochain Qui-vive.

Les « faiblesses » ou « manques » de ce mouvement son évidentes. Le plus intéressant est de pointer ce qui peut ici faire brèche : par exemple l’abstention déclarée aux prochaines présidentielles. Noter la référence (indirecte, via l’Espagne malheureusement) la place Tahrir : c’est quand même la première fois (me semble-t-il) que des Américains déclarent être politiquement guidés par des Égyptiens…

Le Monde 5 octobre

TéMOIGNAGES

" Un vent se lève pour la première fois depuis la Grande Dépression "

Le mouvement Occupons Wall Street prend une ampleur inédite aux Etats-Unis. Que veulent ces jeunes gens qui campent dans les centres financiers des grandes villes ? Paroles d'" indignés " américains

 

Mais d'où sont-ils donc sortis ? L'idée du mouvement d'"occupation" de Wall Street, désormais relayé dans les centres financiers de nombreuses villes américaines, a été lancée par une fondation nommée Adbusters ("casseurs de pub"). Créée à Vancouver, au Canada, elle se définit comme un réseau anticonsumériste d'activistes innovants, utilisant les moyens de communication contemporains pour faire front au matraquage d'informations et de publicités qui, selon elle, asservit des citoyens réduits à l'état de seuls consommateurs. Ils ne disent pas d'"abrutis", mais en dernière page du premier numéro du journal que publient les "indignés" américains (The Occupied Wall Street Journal), un article explique la naissance, le fonctionnement et les buts du mouvement par ce titre : "L'occupation expliquée aux nigauds"...

Venu de Stafford Springs, petite ville du Connecticut à 400 kilomètres de là, Chris Grohs, 29 ans, est fondeur dans une PME. Son aspiration : "Aller vers un système où les puissances financières ne dominent pas tout, où les salariés ont aussi leur mot à dire." Citant la société Mondragon, une fédération de coopératives ouvrières au Pays basque espagnol, il cherche le mot : on lui suggère celui de "coopérative". Oui, c'est ça ! Brusquement, l'Espagne, ou plutôt la Puerta del Sol, à Madrid, et aussi l'occupation de la place Tahrir, au Caire, qui a fait tomber le despote Hosni Moubarak, sont d'ailleurs devenues des références revendiquées comme telles par le mouvement. Elles induisent l'idée de ne pouvoir agir que hors des cadres institutionnels et développent le sentiment d'appartenance à un mouvement "mondial".

Place de la Liberté, comme les "indignés" appellent le lieu qu'ils "occupent", Chris Grohs gère l'infirmerie de fortune. Il a servi en Afghanistan, en 2002, puis en Irak, d'août 2003 à avril 2004, comme aide-soignant dans la 82e division aéroportée américaine. Depuis, il est actif parmi les anciens combattants antiguerre. "J'avais des doutes sur l'Afghanistan. Mais l'Irak ? J'ai tout de suite compris que c'était une opération au profit des intérêts pétroliers et de l'industrie de l'armement, des gens qui ne pensent qu'à leurs bénéfices sans aucun souci pour leur coût humain." Est-il politiquement engagé ? Il regarde autour de lui, comme s'il craignait d'être entendu. "Je suis candidat démocrate au poste de planificateur urbain de ma municipalité", une fonction élective (le scrutin aura lieu le 8 novembre).

Kyle Kneitinger, un étudiant de 22 ans de Buffalo, dans l'Etat de New York, comprendrait cette attitude. "Les élections locales restent les seules où on peut être utile. Au-dessus, cela ne sert plus à rien. J'ai voté à tous les scrutins depuis ma majorité. Je ne voterai pas en 2012. C'est dénué de sens, vu la capacité des lobbies à faire obstruction à la démocratie. Les choses ne bougeront que si les gens se mobilisent." Ce sentiment d'inutilité de l'action au sein de ce qu'ils appellent "le système" ressort comme le principal liant entre les adhérents.

Marié, deux enfants en bas âge, Rafael Gomez, un New-Yorkais de 32 ans d'origine dominicaine, est doctorant en études latino-américaines. Il arbore sur son tee-shirt une grande photo de Barack Obama, barrée du signal routier "interdit de stationner". Hispanique et noir, il a voté pour lui il y a trois ans. "En conscience, je ne le ferai plus jamais." Tout y passe, de la politique étrangère ("Obama a poursuivi les guerres") à la gestion de la crise ("Il s'est entouré de gens de Wall Street"). Prisons, éducation, Guantanamo, immigration : rien ne trouve grâce à ses yeux. "Les gens commencent à comprendre qu'Obama n'est pas le problème : tout notre système politique est dans l'impasse. On n'a le choix qu'entre le mal et le pire."

Kyle Kneitinger est aussi l'un des premiers "occupants" de Wall Street, dès le 17 septembre : "Si j'étais en couple, j'hésiterais à faire des enfants... Pour quel avenir ? Dans ma ville, la pauvreté s'étend que c'en est une pure honte ! Je bosse au salaire minimum pour financer mon quotidien : 7,50 dollars de l'heure - 5,60 euros - . Je bénéficie de l'assurance santé de mon père, sinon je n'en aurais pas. J'adore mes études - l'ingénierie électrique - , mais je ne sais pas si je trouverai un boulot ensuite. Pour les jeunes, c'est devenu très dur." Le temps est passé où, au sortir de l'université, on savait trouver un emploi. Les jeunes sont les premières victimes du chômage structurel qui s'ancre aux Etats-Unis, suscitant chez eux un sentiment d'abandon inédit. Venue du Maryland, Victoria Sobl, 21 ans, mère péruvienne, père russe, née aux Etats-Unis, abonde : "Mes parents ont travaillé dur pour que j'aie une meilleure vie qu'eux. Maintenant ils me disent que j'aurai moins de chance qu'ils n'en ont eue. Ils voudraient que je termine mes études, mais ils comprennent très bien que je sois ici."

Le mouvement "est encore dans la prime enfance. On doit grandir, mieux comprendre les enjeux. On existe dans plus de 60 villes maintenant, notre forme de protestation devient un modèle. L'essentiel est là", dit Kyle Kneitinger. "On se construit en marchant, affirme Rafael Gomez. Avant l'Egypte et l'Espagne, il y a eu Seattle, le mouvement antimondialisation, les Zapatistes. Moi, je pense que même des membres du Tea Party opposés au renflouement des banques pourraient faire du chemin avec nous. Malheureusement, ils sont financés par de gros intérêts. Mais plein de gens éduqués sans travail nous rejoignent." Il aime ce "mouvement sans leader, le plus démocratique jamais né aux Etats-Unis". Un mouvement qui commence à se structurer.

Victoria Sobl a fait un peu de comptabilité. La voilà bombardée membre du "comité finances". "Les donations affluent, on a déjà reçu 35 000 dollars." Un banquier se gausserait de la somme. Les avocats du mouvement travaillent sans percevoir d'honoraires, pendant qu'elle engrange pour des lendemains plus difficiles. L'avenir ? Elle montre une camionnette sur le bas-côté. On y lit : "WikiLeaks, Top Secret Mobile Information Unit". L'avenir, assure-t-elle, est chez ceux qui révèlent les caves du "système". Elle cite WikiLeaks et OpenSecrets, le site qui recense l'activité des lobbyistes aux Etats-Unis. "Ils montrent la voie."

Mais quelle voie, précisément ? Ces "indignés" ne connaissent que ce qu'ont vécu leurs parents, la mémoire de la "bonne vie", quand le pouvoir d'achat augmentait régulièrement et que l'endettement était supportable ; puis la chute. Leur sentiment général est qu'une oligarchie s'est emparée de leur pays et du monde. Une caste qui fonde sa richesse sur l'indifférence aux autres et ne respecte rien, surtout pas les hommes. Certes, leur culture politique et leur apparente crédulité étonneront plus d'un Européen habitué aux références spontanées à l'histoire contemporaine. Mais, une fois passé l'étonnement convenu, il faut bien se demander, comme le fit Edgar Morin dès 1970 dans son Journal de Californie (Seuil), qu'est-ce qui donne à cette mobilisation cet aspect libre, sympathique, si disponible à la parole des autres - bref, avide de comprendre plus que d'asséner des vérités. Ce qui, peut-être, caractérise le mieux la mobilisation des "indignés" américains est qu'ils ne savent pas bien où ils vont ni comment ils y vont et qu'ils s'en réjouissent plutôt. C'est si bon d'"échanger".

Salarié d'une association d'aide aux handicapés, Jason McGaughey, 26 ans, de Bloomington (Indiana), pronostique que le mouvement "va grandir. On espère énormément de monde le 15, pour la journée de mobilisation internationale. Puis viendra le rapport de la commission - sur la réduction des déficits publics aux Etats-Unis - , qui annoncera les coupes claires dans les budgets sociaux. On prépare la riposte. Les idées voient le jour en marchant. A New York, toute décision en assemblée générale doit être adoptée à 90 % des voix. Pour le moment, c'est utile. Dans ce pays, l'idée même de société solidaire a été détruite. Il faut reconstruire. Un vent se lève pour la première fois depuis la Grande Dépression - des années 1930 - . Quand on aura grandi, on passera sûrement à l'étape suivante : se structurer, adopter un programme peut-être. Mais là, c'est trop tôt."

Il a donc tellement de temps devant lui ? "Eduquer les gens prendra longtemps." Puis, se ravisant : "Bien sûr, on peut imaginer des évolutions dramatiques, des pays européens qui s'effondrent avec un impact très lourd pour l'Amérique. Les banques feront encore payer leurs pertes au peuple. Ça pourrait être terrible..."

Sylvain Cypel

Afrique

Le Cameroun

Comment la France a systématiquement détruit la possibilité d’une indépendance réelle, en particulier en assassinant les cadres africains non alignés sur le néo-colonialisme…

La France continue d’autant plus de le nier que sa politique néo-coloniale actuelle (Côte d’Ivoire, Libye, Syrie, Palestine…) prolonge tout ceci dans les nouvelles conditions du XXI° siècle…

Le Monde 5 octobre

La guerre coloniale du Cameroun a bien eu lieu

Il est temps d'en finir avec la falsification de l'Histoire

 

A moins d'un improbable coup de théâtre, Paul Biya, 78 ans, président du Cameroun depuis 1982, sera "réélu" pour un nouveau septennat le 9 octobre prochain. Malgré les fraudes électorales, les journalistes emprisonnés, les opposants menacés et une corruption omniprésente, il aura droit aux félicitations de Paris, comme cela a toujours été le cas depuis trente ans.

Paul Biya est arrivé au pouvoir sans jamais avoir été élu, ni s'être jamais présenté à la moindre élection. Il a simplement été désigné par son prédécesseur Ahmadou Ahidjo, qui gouverna lui aussi son pays d'une main de fer. A l'origine de ce demi-siècle de dictature, on trouve une guerre. Une terrible guerre coloniale menée par l'armée française, une guerre cachée et encore taboue aujourd'hui, qu'il nous appartient à nous, Camerounais comme Français, de regarder en face.

Avant et après la proclamation officielle de l'indépendance de ce pays, le 1er janvier 1960, Paris a tout essayé pour briser les mouvements qui, portés principalement par l'Union des populations du Cameroun (UPC), réclamaient une indépendance réelle respectant la souveraineté populaire. Dans ce territoire placé sous la tutelle de l'ONU en 1946 - mais administré par la France et le Royaume-Uni -, la IVe République, sous les ordres de François Mitterrand, Gaston Defferre ou Pierre Messmer, a déclenché une véritable guerre au milieu des années 1950. Bâillonnement de l'opposition, création de milices sanguinaires, torture à grande échelle, déplacement des populations, guerre psychologique, assassinats : les méthodes de la "guerre révolutionnaire" - et parfois les hommes chargés de les appliquer - sont les mêmes que celles mises en oeuvre au même moment en Algérie.

La Ve République du général de Gaulle a poursuivi la même politique de répression après l'"indépendance" confiée au candidat choisi par Paris, le président Ahmadou Ahidjo. En accentuant encore la guerre à l'ouest du pays à l'aide de bombardements intensifs, qui mirent à feu et à sang toute la région "bamiléké". Combien de morts ce terrible conflit a-t-il provoquées ? De 61 000 à 76 000, comme l'estimait l'ambassade du Royaume-Uni en 1964 ? 120 000, comme le rapportait deux ans plus tôt André Blanchet, alors journaliste au Monde ? Davantage, comme l'affirment certains commentateurs ?

Dénoncée depuis des décennies et aujourd'hui largement documentée, cette guerre reste un tabou français. Le mot lui-même, pourtant utilisé à l'époque par les militaires pour décrire leur action, est banni du vocabulaire officiel, qui ne retient que les mots de "troubles", d'"émeutes", de "guerre civile" et, parfois, d'affrontements "ethniques". En 1972, la France de Pompidou interdisait Main basse sur le Cameroun (éd. Maspero), l'essai de l'écrivain camerounais Mongo Beti, qui dénonçait déjà ces atrocités et la responsabilité de Paris.

On retrouve cette négation, officiellement exprimée, dans la bouche de François Fillon en mai 2009. Interrogé sur ces "événements" et, notamment, sur l'"assassinat par l'armée française de certains nationalistes camerounais", le premier ministre osa dire que "tout cela" relevait "de la pure invention". L'armée française a pourtant, d'après ses propres archives, assassiné Ruben Um Nyobé, secrétaire général et leader charismatique de l'UPC, en septembre 1958. Ses services secrets ont, comme l'ont avoué plusieurs de leurs responsables, fait empoisonner à Genève Félix-Roland Moumié, président de l'UPC, en octobre 1960. L'aviation française a, toujours d'après les archives françaises, tiré à l'ouest du Cameroun des centaines de milliers de cartouches entre décembre 1959 et septembre 1960... Que M. Fillon aille vérifier par lui-même : les archives françaises regorgent de "pures inventions" de ce type.

Si, encore aujourd'hui, le gouvernement français ment aussi effrontément, c'est parce que ce passé reste d'une actualité brûlante. M. Biya, formé à l'Ecole nationale de la France d'outre-mer au moment où la répression battait son plein au Cameroun, avant d'entrer au cabinet d'Ahidjo, de devenir son secrétaire général puis son premier ministre, est toujours au pouvoir aujourd'hui.

Soutenu à bout de bras par la France malgré une répression aussi sournoise que permanente des mouvements populaires, il a autoritairement modifié la Constitution camerounaise en 2008 pour briguer un nouveau septennat. Au même moment, alors que la jeunesse camerounaise se soulevait contre ce coup d'Etat constitutionnel et contre la misère entretenue par le régime, son armée et sa police noyaient la révolte dans le sang, faisant plus d'une centaine de morts. Sans aucune réaction ou presque de la communauté internationale.

Nicolas Sarkozy martèle depuis des années que la France ne doit plus se "repentir". "Nul, affirmait-il dans son fameux discours de Dakar en 2007, ne peut demander aux fils de se repentir des fautes de leurs pères." Mais personne ne demande cela. Ce dont il s'agit, c'est d'en finir avec la falsification de l'Histoire: la France de 2011 doit admettre qu'elle a mené une guerre au Cameroun. Elle doit ouvrir entièrement ses archives, soutenir les travaux des chercheurs français et camerounais qui veulent connaître leur histoire, et participer, avec les autorités camerounaises, à la sauvegarde des archives de ce conflit, qui pourrissent à grande vitesse au Cameroun.

En février 2005, l'ambassadeur de France en Algérie a reconnu la "tragédie inexcusable" des massacres de Sétif et Guelma en 1945. La même année, Jacques Chirac est allé à Madagascar reconnaître la responsabilité de la France dans la terrible répression de 1947. Qui ira au Cameroun pour dire - simplement dire - une réalité historique : la France y a mené une guerre ? Cette démarche impliquera sans doute de reconnaître que cette guerre a enfanté une dictature implacable, c'est-à-dire une autre forme de guerre, permanente, contre un peuple entier. Mais à l'heure où les dirigeants français prétendent promouvoir la démocratie dans le monde arabe, ne serait-il pas cohérent de reconnaître la responsabilité majeure de la "patrie des droits de l'homme" dans la guerre qui a embrasé le Cameroun et y a installé depuis cinq décennies une dictature sanglante typique de la Françafrique ?

 

Thomas Deltombe, Manuel Domergue et Jacob Tatsitsa François GèzeAmbroise Kom Achille Mbembe Odile Tobner

Auteurs de " Kamerun ! Une guerre cachée aux origines de la Françafrique (1948-1971) " (La Découverte, 2001)

PDG des Editions La Découverte

Professeur des universités

Professeur de science politique à l'université du Witwatersrand (Johannesburg)

Ecrivain

La France d’aujourd’hui !

Effervescence lycéenne

Quelque chose comme un frémissement chez les lycéens, ce qui est toujours significatif d’un climat idéologique général…

Le Monde 8 octobre

Les lycéens manifestent contre la "casse de l'école"

Une quinzaine de lycées parisiens ont été bloqués, jeudi 6 octobre, rapportent les organisations lycéennes FIDL et UNL, qui dénoncent la "rentrée la plus catastrophique du gouvernement". Peu après 10 heures, une manifestation improvisée est partie de la place de la Nation pour rejoindre celle de la Bastille. Le cortège réunissait plusieurs centaines de jeunes venus des lycées Ravel, Hélène-Boucher, Voltaire, Dorian, Arago et Claude-Monet notamment. Des mobilisations ont été signalées devant d'autres établissements - les lycées Rodin et Fénelon à Paris, le lycée Eugène-Ionesco à Issy-les-Moulineaux (Hauts-de-Seine). Contacté, le rectorat de Paris évoque des "barrages filtrants" installés dans une dizaine d'établissements "sur 172 dans l'académie. Tous ont été levés rapidement."

Entre la journée de mobilisation du 27 septembre et celle prévue le 11 octobre, "les lycéens n'entendent pas relâcher la pression", explique Victor Colombani, président de l'UNL. "Notre mobilisation est l'expression d'un refus global des conditions d'études insupportables imposées par le gouvernement : classes à 35 élèves, professeurs non remplacés, mal formés, élèves sans affectation..." Rien à voir, soutient-il, avec les blocages observés la semaine dernière dans les académies de Paris, Besançon et Lille notamment, pour protester contre la prétendue réduction d'un mois des vacances d'été. Une rumeur relayée sur Internet et par SMS. "Depuis une dizaine de jours, le mouvement est localisé et parfois violent. Les organisations lycéennes tentent de lui donner un sens, un cadre", soutient Philippe Tournier, du SNPDEN-UNSA, principal syndicat des chefs d'établissement.

Mattea Battaglia

Suite de l’initiative des instituteurs à Asnières…

Communiqué (voir précédent Qui-vive) que je répercute bien volontiers.

Noter la coupure dans le pays de l’école en deux (logique de développement séparé – apartheid – qui est l’avenir du capitalisme chez nous).

Par-delà la modestie « locale » de l’initiative, il est intéressant de remarquer qu’elle valide l’idée qu’on peut toujours faire quelque chose en n’importe quelle situation, en particulier qu’on peut toujours y déclarer quelque chose et, qu’à soi seule, cette simple pratique change bien la situation en question (même si bien sûr elle ne la bouleverse pas).

Nouvelles de la mobilisation contre les suppressions de postes d’enseignant spécialisé sur Asnières

Une pétition signée par les enseignants et les parents a été remise jeudi 6 octobre à l’inspectrice par une délégation d’enseignants et de parents accompagnée d’une vingtaine de manifestants.

Cette pétition a été signée par environ 1 300 personnes, et a touché la plupart des écoles d’Asnières. Asnières est une ville coupée en deux, un quartier extrêmement bourgeois et un quartier populaire. La pétition a été lancée dans une école d’un quartier très populaire, mais a été reprise dans les quartiers huppés. Par exemple 6 enseignants sur 11 de l’école la plus bourgeoise d’Asnières ont spontanément, contre l’avis de leur directrice, fait signer les parents dans la rue et ont recueilli 50 signatures. Des directeurs d’école en Z.E.P pour l’instant pas touchés par ses suppressions étaient présents et solidaires. Une poignée de parents étaient présents.

Bref l’inspectrice se trouve face à une mobilisation globale de la circonscription. Tout ceci était très bon enfant, les enseignants du primaire ne sont pas par nature agressifs. Dans le quotidien ce sont des gens qui doivent être très humains, conscients qu’avec les enfants la violence ne résout rien et ne fait en général que provoquer encore plus de violence. C’est peut-être pour cela que l’esprit des instituteurs-professeurs des écoles est très loin d’un militantisme actif. Tous les jours, nous ne proposons pas des idées ou des concepts pour résoudre des problèmes, nous sommes face à des petits êtres de chair, avec lesquels nous devons faire. Je pense que c’est aussi pourquoi ils théorisent très peu, ne réfléchissent pas dans leur militantisme, discutent peu de cela, ne trouvent  pas le temps pour discuter.

Cette initiative au départ du terrain a associé les représentants syndicaux ; l’inspectrice a reçu longuement la délégation (1 heure). Bien entendu, il ne faut pas s’attendre à une évolution dans les prochains mois. La délégation a dit qu’elle fera le point courant novembre, et que nous continuerons à être mobilisés.

Cette pétition montre tout de même qu’une initiative spontanée d’un enseignant qui défend une revendication précise et justifiée peut susciter une nouvelle dynamique au niveau local.

Destruction systématique du pays

Comment, cette fois par la géographie, disloquer un pays - par la tenaille d’un majorant (l’Europe) et d’un minorant (la région) – en vue d’un capitalisme déchaîné…

Le Monde 5 octobre

Mais où est donc passée la France ?

Les programmes de géographie l'ont éludée.

 

Mis en oeuvre à partir de cette rentrée scolaire, les nouveaux programmes de géographie de la classe de 1re ont été publiés dans l'indifférence générale, alors même qu'il s'agit d'un enjeu d'importance majeure pour la formation des jeunes Français et l'idée que nous pouvons nous faire de la France, de la République, de son territoire et de la société qui l'habite. On sait pourtant, ou on devrait le savoir, que l'enseignement de l'histoire et la géographie de la France a joué et joue encore un rôle important dans la manière dont se forge notre identité nationale. Une identité ouverte, évolutive mais qui ne doit pas pour autant dépendre de l'air du temps interprété par un quarteron d'inspecteurs généraux de l'éducation nationale peu ou mal encadrés par ceux dont la responsabilité est de veiller à l'adéquation entre le contenu des programmes scolaires et l'idée qu'une collectivité souhaite se faire d'elle-même. La " géographie de la France " n'est plus depuis longtemps celle d'un espace dont le mont Blanc est le point culminant et où la Loire prend sa source au mont Gerbier des Joncs, mais l'analyse raisonnée d'un territoire national produit, entretenu et renouvelé par une société qui elle-même s'est densifiée et transformée. Autrement dit, la géographie de la France ne peut prétendre être uniquement un savoir positif et objectif ; elle est aussi pour partie - mais une partie politiquement déterminante - une idée que nous souhaitons collectivement proposer à nous-mêmes et aux jeunes que nous avons la charge de former.

Or, à lire les nouveaux programmes de géographie de 1re, on reste pantois devant l'élision du niveau national : l'entité " France ", celle de la République française, a purement et simplement disparu au profit de deux autres niveaux : le niveau européen, d'un côté, et celui des territoires qui composent la France, de l'autre, la part belle étant faite aux " territoires de proximité ". Il est permis de penser que la France ne se résume pas uniquement à l'addition ou à la juxtaposition des territoires qui la composent et que si, effectivement, on peut observer un recul du niveau national - l'Etat lui-même ayant transféré plusieurs de ses compétences ou prérogatives à des niveaux inférieurs ou à celui de l'Union européenne -, ce niveau existe toujours et constitue une partie importante du ciment qui lie une société. Le constat mérite d'être fait sans qu'on passe automatiquement pour un souverainiste.

A tout le moins, cet effacement aurait mérité un véritable débat politique et démocratique, car assurément, la question de l'identité nationale appelait une réflexion collective et non un médiocre travail d'experts sans vision générale et enfermés dans des enjeux disciplinaires de nature secondaire. Quant à la consultation des enseignants qui a suivi, faite dans des délais anormalement limités, elle n'a été qu'un simulacre, ce qui en dit long sur l'idée que ceux qui nous gouvernent se font des professeurs : des intermédiaires, sortes d'opérateurs-relais, chargés de faire passer une vision très discutable de la géographie comme de l'histoire, et non des intellectuels pouvant avoir l'ambition de penser leur discipline, au contact qu'ils sont de la réalité sociale que constituent les élèves d'aujourd'hui et leurs familles. Au-delà de la question de l'infaisabilité du nouveau programme d'histoire, cette indifférence de la hiérarchie au considérable potentiel que constitue le corps des professeurs d'histoire-géographie est probablement pour beaucoup dans le malaise qui alimente une fronde montante contre une réforme certes ambitieuse, mais mal pensée, sans appréciation des enjeux réels, et conduite avec une précipitation excessive.

On peut défendre l'idée qu'il est nullement incompatible de se sentir européen, de vivre dans des régions bien vivantes, de s'intéresser à son ou ses territoires de proximité et de penser que le niveau national signifie encore quelque chose, ne serait-ce qu'une certaine manière de vivre ensemble, qui ne ressemble pas tout à fait à celle des Allemands, des Britanniques, des Espagnols ou des Luxembourgeois. Et que ce vivre-ensemble ne peut se résumer au seul portage de la dette publique accumulée par un Etat de plus en plus empêtré dans ses contradictions et impuissant au point de payer des fonctionnaires littéralement irresponsables pour rédiger en toute bonne conscience l'acte de décès par omission de l'entité nationale.

Bref, ce nouveau programme de géographie de la classe de 1re est très représentatif d'une certaine désorientation collective et exemplaire de tout ce qu'il ne faut pas faire : une carence préoccupante d'interrogation sur l'objectif fondamental de formation des citoyens ; une absence inquiétante de mise en débat d'une question aussi importante ; une prise de pouvoir de la discipline au détriment de l'intérêt de la formation des jeunes : s'il est normal que les programmes scolaires s'appuient sur les avancées de la science, ils ne doivent pas pour autant devenir des béquilles pour les disciplines en mal d'affirmation.

Si l'école n'enseigne pas l'idée républicaine en lien avec un territoire, une société et son histoire, qui le fera ? La France est-elle devenue un niveau si obsolète que l'éducation nationale en arrive à le passer par pertes et profits ? On ne peut que souhaiter que les politiques se saisissent, même tardivement, d'un enjeu au moins aussi important que la plupart des questions qui agitent la scène politique française depuis plusieurs mois. Mais il s'agit, il est vrai, d'un enjeu de long terme et l'on sait que la France contemporaine éprouve une difficulté croissante à se penser positivement dans la longue durée.

En cédant, en histoire à la tyrannie contemporaine de la mémoire et en géographie à la démagogie territoriale de la quotidienneté et de la proximité qui conduit à consacrer chaque individu comme centre du monde, les nouveaux programmes de la classe de 1re illustrent cruellement l'impuissance de nos " experts " à penser cette version française de la démocratie que l'on appelle République.

Rémy Knafou, Professeur émérite de géographie à l'université Paris-I-Panthéon-Sorbonne

Toulouse : « L’égalité de traitement entre les gens est un principe essentiel »

http://ouvriersgensdici.free.fr

 

L’égalité de traitement entre les gens est un principe essentiel.

Pour faire vivre ce principe, soyons capables d’empêcher l’application du CESEDA et de gagner son abrogation !

1) Une loi d’exception, c’est une loi qui n’est faite que pour une partie de la population d’un pays.

Cela crée entre les gens d’un même pays des droits différents : l’égalité de traitement est jeté à la poubelle, remplacée par un tri administratif. Une telle loi crée une méfiance, une séparation, un fossé, une incompréhension entre les gens. Police et justice sont mobilisées pour encadrer la population concernée, et imposer l’application de la loi, ce qui dans les faits se traduit par une véritable persécution et un traitement hors du droit général.

La loi CESEDA est une loi d’exception : elle justifie la traque des personnes maintenues sans-papiers et elle permet de traiter de manière différenciée des gens qui vivent dans le même pays suivant leur nationalité ou leur origine. Tout le monde en connaît les effets : l’état ne reconnaît plus la vie de gens qui vivent, travaillent, étudient, se soignent ou se réfugient ici. C’est le refus de donner des titres de séjour, c’est la possibilité d’enlever ces titres après des années de présence, c’est l’enfermement de gens qui n’ont commis aucun délit contre quiconque, et c’est l’expulsion. Des milliers de vie sont rayées juridiquement, ne sont plus reconnues, elles sont mises entre les mains de la police qui peut de plus en plus en disposer comme elle l’entend !

Cette loi existe depuis 2004, sous la gauche elle s’appelait RESEDA. Elle devient, année après année, de plus en plus dure et criminelle.

 

2) Quand on accepte une loi d’exception, elle devient peu à peu la règle générale, la norme à appliquer partout.

Le CESEDA a profondément transformé le pays, en bafouant le respect des gens, en instaurant dans le quotidien de chacun l’idée que des vies ne comptent pas, qu’une vie n’est pas égale à une autre vie. On est passé de la sinistre proposition de "l’immigration choisie" à la pratique de "l’élève choisi", du "malade choisi", de "l’ouvrier choisi"... Les exceptions légalisées par le CESEDA contre la partie non européenne et rom de la population se sont peu à peu généralisées dans tous les domaines. Des exemples :

·       La loi justifie qu’on peut laisser des gens mourir alors qu’on sait les soigner : des gens gravement malades sont expulsés et donc voués à la mort dans leur pays d’origine. En faisant une telle loi l’état se dédouane de toute responsabilité quand à la protection des gens faibles et souffrants. Cela permet par ailleurs d’expliquer à tout le monde "qu’il n’y a pas d’argent pour la santé", donc d’instaurer petit à petit, mais très vite, le fait que tout le monde ne puisse pas se soigner de la même façon ! Même si en même temps il y a des millions qui sont débloqués pour bombarder des populations (Afghanistan, Libye...) qui n’ont jamais demander qu’on s’occupe d’elles de la sorte ! des centaines de gens sont tués dans les bombardements.

·       les décisions de police passent de plus en plus avant la justice ;

·       La mise en place des 35.000 expulsions par an justifie et banalise les contrôles au faciès, qui normalement sont interdits (une véritable chasse à l’homme est mise en place par la PAF, police aux "frontières") ;

·       Les gens qui travaillent ou cherchent du travail sont devenus des suspects : les papiers sont envoyés en Préfecture pour vérification, les employés deviennent des auxiliaires de police ;

·       Les mineurs ne sont plus protégés, la FRANCE les expulse illégalement. Pour les autres, français ou étrangers, on leur construit des prisons spéciales au détriment d’un travail éducatif et d’une protection de la jeunesse ;

·       La mise en place du CESEDA et son acceptation par la population permet aux différents gouvernements de dire que "si il y a problème", c’est la faute des gens eux-mêmes : ainsi ceux qui brûlent dans un immeuble vétuste n’auraient que le résultat de leur présence ici ; de même que si des enfants ont des problèmes à l’école, c’est parce qu’ils n’auraient pas la "bonne origine" : ainsi l’état n’est plus jamais responsable de ce qui arrive aux gens : c’est l’existence des gens eux-mêmes qui pose problème (il n’y a pas de problème de pauvreté, mais des problèmes avec les pauvres ; pas de problème avec l’avenir des jeunes, mais des problèmes avec la jeunesse ; quand les Roms fuient la persécution très dure dans leur pays (villages incendiés), ici aussi il faut les traquer, les rafler, séparés les enfants des parents, et les expulser parce que c’est leur existence même qui pose problème aux Etats).

·       Quand la loi d’exception devient la norme, cela implique aussi d’accepter que les puissants soient traités à part, en privilégiés.

 

3) Que peut-on faire ?

·       Se prononcer soi-même sur quel pays on veut, quels droits pour les gens : On le voit bien, le CESEDA ne concerne pas uniquement les gens sans-papiers ou étrangers et il ne s’agit pas de s’apitoyer ou de "soutenir" les gens attaqués, mais bien de soi-même prendre position pour combattre le CESEDA sur le fond, c’est-à-dire la conception du pays et le type de société qu’il instaure. Il ne s’agit pas non plus de s’en remettre à d’autres pour agir ou penser à notre place. On n’en est plus à la représentation, mais bien à la décision personnelle de chacun, qui engage envers soi-même et envers les autres.

·       Tenir ensemble des principes qui parlent et agissent pour tous, comme le principe d’égalité de traitement. C’est à partir de là qu’on peut penser et intervenir dans les situations précises. Faire vivre un principe pour tous dans une situation particulière, voilà le point qui transforme la situation, de façon réelle et durable, et non comme coup d’éclat médiatique, soufflé après lequel on est encore plus à plat.

·       Nous avons la pratique de ce travail. Nous savons en particulier que le faire avancer, c’est une affaire entre les gens eux-mêmes, une affaire de convictions et de décision, et non une affaire entre les gens et l’Etat. Il existe des lieux pour traiter ces points et les faire avancer. Ils sont ouverts à tous ceux qui veulent, librement, y travailler

 

LE RASSEMBLEMENT DU PAYS POUR TOUS

Analyse du capitalisme

Derniers éclairages d’Artus/Natixis

Je continue de privilégier ces analyses qui ont la vertu d’être synthétiques, claires, tranchées et instruites…

Il ne s’agit, bien sûr, que d’éclairages très conjoncturels, internes à la problématique « démocrapitaliste »…

L’Italie après la Grèce…


Nécessité d’un fédéralisme européen…

Mémoire du communisme

« Ceux qui furent aux choses n’en disent point l’usure ni la cendre. » Saint-John-Perse

Aimé Césaire

Dans la lettre qu’Aimé Césaire expédie le 24 octobre 1956 à Maurice Thorez pour lui annoncer qu’il démissionne du PCF (parti dont il était membre depuis l’après-guerre), Césaire critique sévèrement le stalinisme – l’insurrection de Hongrie n’avait pas encore démarrée (cela se passera en novembre) mais on se situe bien sûr après le rapport Khrouchtchev que Césaire cite longuement – et surtout le PCF pour sa collusion avec le colonialisme français, en particulier en Algérie (le PCF venait de voter à Guy Mollet les pleins pouvoirs en Algérie !).

Voici quelques extraits :

« La question coloniale ne peut pas être traitée comme une partie d’un ensemble plus important, une partie sur laquelle d’autres pourront transiger ou passer tel compromis qu’il leur semblera juste de passer eu égard à une situation générale qu’ils auront seuls à apprécier.

Ici il est clair que je fais allusion au vote du Parti communiste français sur l’Algérie, vote par lequel le Parti accordait au gouvernement Guy Mollet-Lacoste les pleins pouvoirs pour sa politique en Afrique du Nord. »

Césaire prend alors bien soin de ne pas jeter le communisme dans l’eau du bain stalinien, et ce sont ces derniers énoncés qui m’intéresse tout particulièrement dans cette rubrique :

« Ce n’est ni le marxisme ni le communisme que je renie, c’est l’usage que certains ont fait du marxisme et du communisme que je réprouve. Ce que je veux, c’est que marxisme et communisme soient mis au service des peuples noirs, et non les peuples noirs au service du marxisme et du communisme.

[…]

Il existe un communisme chinois. Sans très bien le connaître, j’ai à son égard un préjugé des plus favorables. Et j’attends de lui qu’il ne verse pas dans les monstrueuses erreurs qui ont défiguré le communisme européen. Mais il m’intéresserait aussi et plus encore, de voir éclore et s’épanouir la variété africaine du communisme. Il nous proposerait sans doute des variantes utiles, précieuses, originales et nos vieilles sagesses nuanceraient, j’en suis sûr, ou compléteraient bien des points de la doctrine. »

 

Divers

Citation-Brecht de la semaine

Citation un peu sévère, il est vrai, pour nos « indignés » européens et américains : les temps diffèrent, quoique…

« Il est agréable de parler avec des trémolos de la méritoire pureté de ses sentiments. Et presque aussi agréable et facile de s’indigner de ceux des autres. Mais cela n’a, mon cher, rien de pur et de méritoire. S’indigner, c’est l’habitude des aigris et la vengeance des laquais. » (Sur le patriotisme de l’habitude, 1919)

Humour

Manif des sages-femmes

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« Esquisse du communisme (les singularités de sa dialectique égalité/liberté) » (suite)

 [ƒNi] Suites d’une réflexion prévue entre trois grandes parties. Ici le premier chapitre de la deuxième partie…

I. Esquisse d’une articulation communiste entre égalité et liberté

I.1 Hypothèse de départ (http://www.egalite68.fr/Qui-vive/2.htm)

I.2 Esquisse mathématique (http://www.egalite68.fr/Qui-vive/3.htm)

I.3 Retour à notre espace de travail (http://www.egalite68.fr/Qui-vive/4.htm)

I.4 Esquisse d’une articulation entre égalité commune et liberté en commun (http://www.egalite68.fr/Qui-vive/5.htm)

II. Différentes étapes du processus communiste

II.1 L’exemple de mai 1968

 

II. Différentes étapes du processus communiste

 

Dans le processus esquissé précédemment, notre rétroaction va bien sûr prendre la forme non pas d’un moment unique où la liberté rétroagit sur l’égalité mais celle de nombreuses étapes. Notre dernier diagramme ne doit pas être lu comme chronologiquement ordonné : dans l’interaction du principe d’égalité et de la liberté commune construite, il y a certes du temps qui passe (le temps précisément du processus communiste qu’il s’agit ici de radiographier comme articulation dynamique) – à ce titre, notre précédent diagramme figure une boucle de ce processus – mais tout processus effectif mobilise plusieurs tours (en droit un nombre infini…) en sorte que la dynamique « complète » va prendre la forme, classique, d’une spirale : un processus communiste relève en droit d’une spirale infinie.

 

Comment esquisser de telles étapes dans le cadre de notre petite esquisse ?

 

En ce point, ma méthode d’investigation va être d’analyser la dynamique interne de mai 68 à la lumière d’une nouvelle notion mathématique catégorielle – celle de quotient - venant compléter celles déjà introduites de produit et de somme.

L’exemple de mai 1968

Je privilégie ici l’exemple de mai 68 – j’aurais pu prendre celui de la Commune de Paris ou celui de la Révolution culturelle chinoise… - car il s’agit aussi en ce texte de clarifier les enjeux idéologico-politiques du livret d’Égalité ’68 (tétralogie musicale à laquelle je travaille à l’horizon du 50° anniversaire des événements de 1968).

Mon abord de mai 68 est interne à la chose : j’ai vécu ces événements « de l’intérieur », à Paris – j’étais alors élève de l’École Polytechnique, en un temps où cette école était encore située sur la Montagne Sainte-Geneviève, au cœur donc du Quartier Latin – et comme militant, successivement des Comités Vietnam de Base (CVB) – j’y militais depuis 1966, j’étais alors au Lycée Louis-le-Grand, lui-même au Quartier Latin – puis au Mouvement de soutien aux luttes du peuple - organisation de masse de l’Union des Jeunesses Communistes marxistes-léninistes (UJC-ml [1]).

J’ai donc vécu toute cette période en militant, qui découvrait la politique en cette circonstance, en même temps qu’il l’inventait avec ses camarades (cette politique « marxiste-léniniste » était une invention radicale, une rupture plutôt qu’un prolongement de celle du PCF).

À ce titre en particulier, je ne me suis jamais reconnu dans l’énoncé de Paul Nizan ouvrant Aden-Arabie : « J’avais vingt ans. Je ne laisserai personne dire que c’est le plus bel âge de la vie » puisque cette période (1966-1968) qui encadre exactement mes propres vingt ans a constitué un foyer lumineux pour toute mon existence.

Questions de chronologie

Ma propre lecture des événements de 1968 déplace sensiblement la chronologie convenue.

La chronologie conformiste de mai 68 origine « les événements 68 » - je conserve l’appellation consacrée -  dans le mouvement du 22 mars à Nanterre (c’est là que la figure de Cohn-Bendit apparaît sur le devant de la scène médiatique), situe le début des événements proprement dits le vendredi 3 mai (occupation de la Sorbonne), inscrit leur grand tournant le jeudi 30 mai (manifestation gaulliste réactionnaire sur les Champs-Élysées) et les clôture par les élections législatives des dimanches 23 et 30 juin.

À cette périodisation convenue, j’opposerai la suivante – je ne fais ici qu’exposer les dates, sans les motiver (ce qui déborderait les enjeux propres de ce travail).

Préfiguration

La préfiguration des événements est bien antérieure au 22 mars ; elle prend une double figure – dualité qui, comme on va le voir, va être au cœur de mai 68 :

      du côté ouvriers, le premier élan se situe à partir de janvier dans une série d’émeutes ouvrières et de grèves spontanées, souvent avec occupation, dont l’usine Garnier de Redon (17 janvier) puis celle de la Saviem à Caen (26 janvier) peuvent être prises pour emblème ;

      du côté des étudiants, l’élan précurseur se situe à mon sens le mercredi 21 février et prend la forme d’une manifestation parisienne clandestine organisée par les CVB et venant violemment braver l’interdit gouvernemental de manifester qu’avaient pour leur part respecté aussi bien le CVN (Comité Vietnam National) que l’UNEF.

Début

Le début proprement dit des événements de mai 68 peut à mon sens être rattaché au mercredi 1° mai ; il s’abrite au sein même de la manifestation internationale organisée par la CGT et le PCF.

Rappelons d’abord qu’en 1968 cette manifestation du Premier mai renouait avec une tradition interrompue depuis quinze ans et représentait donc une significative renaissance dans le contexte de l’époque.

Dans cette manifestation, dont l’organisation avait été soigneusement cadenassée par le service d’ordre du PCF et de la CGT, les militants marxistes-léninistes avaient décidé d’intervenir, se réunissant d’abord sur le parcours (devant le Cirque d’Hiver) puis défilant en queue de cortège jusqu’au point d’arrivée, place de la Bastille.

Ce qui m’incite à situer ce jour-là le début de mai 1968 tient moins à ce que je viens de rapporter qu’à l’épisode qui a suivi la dispersion de la manifestation sur la place et qui a vu les différents manifestants, désormais « étudiants m-l » et « ouvriers syndicalistes » mélangés et brassés [2], entamer d’interminables discussions politiques, à la fois spontanées et tendues (puisque polarisées par les points de vue politiques respectifs), créant ainsi ce qu’on appelait alors une situation de « démocratie de masse » tout à fait nouvelle. J’ai gardé, à bientôt cinquante ans de distance, la sensation enthousiasmante d’un tel moment, signant que « quelque chose se passait là » qui n’avait aucun équivalent immédiat dans d’autres péripéties de l’époque– mais bien sûr je ne pouvais sur le coup me douter qu’il s’agissait là rien de moins que de l’envoi des événements qui allaient suivre.

 

Ainsi, mai 68 s’initie par la violence offensive d’une manifestation en février (plutôt que par une libération sexuelle étudiante, provoquant devant les caméras un ministre pudibond) et débute par l’invention d’une « démocratie de masse » confrontant politiquement ouvriers et étudiants (plutôt que par l’occupation d’une faculté). Comme on va y revenir plus longuement – essentiellement dans la troisième grande partie de ce texte -, le partage des « interprétations » idéologico-politiques de 68 en deux grandes orientations (selon qu’elles mettent au poste de commandement l’affirmation de l’égalité ou celle de la liberté) est de rigueur et ce partage prend légitimement la forme spécifique de périodisations sensiblement différentes.

Alii…

Tout de même il faudrait discuter la suite de la périodisation de mai-juin : ses grandes scansions, ses emblèmes (les barricades ?, les occupations d’usines ?, Grenelle ?, Flins ?…). Le lieu n’est pas ici d’y procéder mais sur chacun de ces points, ma propre vision des choses ne s’accorde guère au récit convenu qui en est aujourd’hui massivement proposé, il est vrai sous la figure tutélaire de l’histrion Cohn-Bendit, le sociologue libertaire devenu parlementaire néo-libéral…

Fin

Je mentionnerai, pour mémoire, un dernier point de partage : il me semble qu’une juste périodisation de mai 68 sous le signe de l’égalité doit inclure son ombre portée pendant l’été, période qui a vu l’élan 68 atteindre en particulier les campagnes – comme on sait, l’enjeu politique d’une participation des paysans au processus politique émancipateur est central pour tout processus communiste (la Commune de Paris l’avait bien montré et la Révolution chinoise avait mis ce point précis au cœur de sa dynamique). Bref, à mon sens mai 68 se parachève sur l’enquête militante organisée pendant l’été par l’ex-UJC-ml en direction des paysans plutôt que par le triomphe du parlementarisme lors des législatives. [3]

Au total…

Fixons, au total, le partage proposé de la périodisation selon ces deux grandes orientations avant de revenir à notre « problème » de l’heure.

Orientation

« libertaire »

Égalité

Prémices

Mouvement étudiant du 22 mars (Nanterre)

- du côté ouvrier : janvier et une série de grèves ouvrières sauvages et avec occupation (Redon, Caen…)

- du côté étudiants : 21 février (manifestation clandestine et violente, partageant les rangs des militants pro-Vietnam)

Début

Vendredi 3 mai : occupation de la Sorbonne

Dimanche 1° mai : manifestation violemment scindée et vaste « démocratie de masse » suite à sa dispersion

Fin

Élections législatives fin juin

Été 68 : incorporation politique de la question paysanne

Plusieurs processus parallèles

Le point d’où partir pour notre esquisse est le suivant : si le mercredi premier mai a bien « fait événement » par le brassage singulier auquel il a donné lieu pendant quelques heures place de la Bastille, brassage interactif des « éléments » de la manifestation (individus) par décomposition de ses « parties » (partis ! et organisations diverses) constituées, il faut bien admettre que cet « événement » n’a pas eu de conséquences apparentes dans l’immédiat.

Cette impression personnelle ineffaçable qu’une généricité s’inventait là, au gré de groupes instables et volatiles discutant avec vigueur de l’état du monde et de la France [4], me reste difficile à partager : elle n’est jamais mentionnée dans les récits officiels et peu ou pas de militants semblent en porter comme moi le souvenir : serait-ce ma fraîcheur militante teintée d’une certaine forme de naïveté qui m’aurait fait y être plus sensible que d’autres militants de l’époque plus aguerris ?

Il est frappant, en effet, que la suite des événements a pris la forme d’un déploiement séparé :

      d’un côté constitution d’un mouvement étudiant prenant le Quartier latin pour base (à partir du vendredi 3 mai) ;

      d’un autre côté, constitution non pas tant d’un mouvement ouvrier comme tel mais de nombreux mouvements locaux prenant la forme, usine par usine, de grèves avec occupation (à partir du mardi 14 mai).

Ce qui m’intéresse ici, du point de notre fil conducteur (esquisse d’une articulation communiste entre égalité et liberté), ce sont alors deux choses :

1.     Une séparation de fait des mouvements étudiants et ouvriers (produisant donc des « libérations » séparées quoiqu’en résonance) ;

2.     Une dissymétrie frappante : là où le mouvement étudiant se constitue immédiatement comme « un » mouvement, le mouvement d’occupation ouvrière conduit à une pluralisation sans nombre de mouvements ouvriers, spécifiés à chaque usine sans que cette prolifération de mouvements se donne ses moyens propres de se compter pour un (coordination…). C’est bien sûr en ce point que la CGT va jouer son rôle classiquement réactionnaire de syndicat : constatant l’existence d’occupations qu’elle n’a à aucun moment encouragées, elle va s’avancer comme représentante de l’unité de la chose ; elle va s’employer à figurer l’un prêt-à-porter de ce multiple.

On se retrouve donc bientôt, cahin-caha, avec d’un côté un mouvement étudiant se comptant lui-même pour un, au gré de manifestations violentes (les étudiants, occupant leurs facultés, écoles, lycées et même conservatoires [5], en sortent régulièrement, circulent entre les lieux et se retrouvent dans la rue pour s’opposer à la police) et de l’autre une myriade de mouvements ouvriers, propres à chaque usine et attachés à l’occupation inventive de leur lieu de travail plutôt qu’à se coordonner ou se compter globalement pour un dans la rue.

 

Bien vite, le processus global intitulé « mai 68 » va également prendre la forme de grandes manifestations unitaires – la première a lieu le lundi 13 mai – qui vont rassembler, en un cortège unique, le mouvement étudiant global et les mouvements ouvriers locaux (lesquels, d’ailleurs, participeront à ces grandes manifestations sous forme de délégations, une bonne partie des ouvriers en grève restant plutôt à occuper leur lieu de travail, ce qui au total configurera des modalités de joie et d’enthousiasme qualitativement différentes entre occupations ouvrières des usines et occupations étudiantes des facultés [6]).

Le point est que de grandes manifestations dites « unitaires » vont venir scander « mai 68 » en rassemblant les différentes composantes qui ont émergé du mouvement.

La manifestation comme « somme »…

Posons qu’une manifestation est une « somme » (au sens catégoriel précédemment décrit) : elle est en effet une opération massive de mise en série [7], ne serait-ce qu’en raison de sa forme essentiellement linéaire (une manifestation, quoique plus ou moins large, se caractérise avant tout par sa longueur et son parcours, deux caractéristiques qui relèvent clairement d’une dimension linéaire unique). À ce titre, une manifestation est ordonnée : elle a une tête (convoitée), une queue (qui peut l’être également mais pour d’autres raisons, relevant en général du service d’ordre…), un milieu, un ordre intérieur de succession, etc.

Deux orientations se présentent ainsi pour composer une manifestation, c’est-à-dire pour « sommer » les composantes de l’heure : soit tenir que la manifestation somme des individus (dans ce cas, chacun se place où il veut, comme il veut ; il n’y a pas de sous-cortèges constitués, de délégations en tant que telles occupant tel ou tel segment de la manifestation) ; soit tenir qu’elle somme des composantes préalablement constituées comme telles (des regroupements préexistants, des comités de grève, des délégations de tel lieu, ou, plus parlementairement, des partis politiques et syndicats configurés de longue date). Dans ce second cas, un enjeu traditionnel de constitution de la manifestation s’attache à son ordre de défilement : comment classer les différents groupes sociaux, les différents pays, les différentes délégations parlementaires et syndicales, etc. [8]

L’orientation la plus fréquente – qui fut l’orientation exclusive pendant les manifestations « unitaires » de 68 (les manifestations spontanées – à commencer par celle du vendredi 3 mai puis celles qui ont suivi dans le Quartier latin à partir du lundi 6 mai,  - relevant par contre du premier type) - était la seconde : ces manifestations étaient en effet soigneusement ordonnées par les différents appareils syndicaux (Unef, Snes-sup, Cgt, etc.) et chacune affichait, en tête de gondole, la brochette des « personnalités » (Cohn-Bendit, Sauvageot et Geismar / Seguy…) censées représenter les différentes composantes du mouvement global.

Ces manifestations se présentaient donc comme « la somme » des différents mouvements particuliers qui avaient émergé en mai, somme qui venait à son tour figurer aux yeux de quiconque l’ensemble de ce qui se passait sous la figure unique « du mouvement mai 68 » (« mai 68 » devenant ainsi le nom propre de ce qui s’y passait).

 

Un premier problème est alors le suivant : une telle manifestation-somme ou somme-manifeste, qui se présente, peu ou prou, comme moment nécessaire dans l’édification d’une liberté collective, injecte une part irréductible d’inégalité dans un mouvement qui, peu ou prou, s’est initié sous le signe de l’égalité de ses membres. Cette part inégalitaire injectée par toute manifestation peut être formellement décrite  par son caractère spatialement ordonné : toute manifestation, on l’a dit, adopte une forme linéairement ordonnée (que ne connaît pas, par contre, le rassemblement : d’où l’intérêt spécifique du Premier mai 68 – et plus largement de tout moment de dispersion d’une manifestation – puisque l’ordre linéaire de la manifestation, cadenassé par le service d’ordre PCF-CGT, s’est trouvé dissous selon le désordre inhérent à une occupation spontanée de la place de la Bastille).

Plus intrinsèquement, cette part inégalitaire s’attache au caractère politiquement dirigé de toute manifestation organisée et programmée.

Ce caractère tendanciellement inégalitaire était à l’œuvre dans ces grandes manifestations unitaires de mai 68 mais, s’il était l’enjeu de bagarres politiques entre appareils (l’ordre présenté se trouvant ensuite représenté et amplifié par la télévision, les radios et la presse), il n’intéressait guère les membres des différents mouvements apparus depuis quelques jours ou semaines.

 

D’où pour nous cette question théorique : comment traiter du point de l’égalité principielle l’édification d’une telle liberté collective lorsque son développement endogène conduit - par exemple par son processus propre de « manifestation » sur la voie publique - à limiter, circonscrire, endiguer, canaliser le principe d’égalité dont procède cette édification même ?

 

Ainsi, dans l’exemple de mai 68 qui nous occupe ici, le principe d’égalité a bien été à l’origine de ce qui s’est passé sur la place de la Bastille le 1° mai (la dispersion a « égalisé » les éléments de la manifestation ce qui a ouvert un lieu susceptible d’accueillir l’émergence d’une inopinée « démocratie de masse »), à la Sorbonne à partir du 3 mai, dans chaque usine décidant sur ses propres forces (et nullement à la suite d’une directive syndicale) de se mettre en grève et de l’occuper (décision essentielle : la grève n’était plus un moment de dispersion - chacun dans sa famille, l’appareil syndical restant seul mobilisé -  mais bien le moment d’édification d’un collectif de type nouveau : si le collectif ouvrier existait préalablement comme collectif objectif de travail, il devenait, grâce à cette décision constituante de la grève, un collectif pensant et agissant pour lui-même, un collectif subjectivement libre).

Disons-le : cette question « théorique » - comment passer au filtre du principe égalité le vaste collectif s’affirmant comme libre sujet politique d’un type nouveau lors de manifestations unitaires venant sommer les collectifs disparates émergés dans/par le mouvement même ? – n’a pas été véritablement « pratiquée »  et pensée en mai 68.

Certains militants politiques de mai 68 diront, dans l’après-coup, que ce mouvement a posé ce type de question sans y apporter de réponse en sorte que pour eux la tâche de l’heure – celle des années 70 – sera précisément de tenter d’y apporter des réponses.

Ainsi, une manière de thématiser cette question dans les conditions idéologico-politiques de l’époque a été pour l’UCF-ml de tenir que la question posée était celle d’un parti de type nouveau (qui se démarque du PCF sans se contenter d’en être la variante pro-chinoise) et que les tâches politiques de l’heure étaient précisément de poser cette question au sein des mouvements de masse innombrables de l’époque.

Au regard de notre petite tentative de formalisation, on peut dire que c’était là mettre « un parti communiste de type nouveau » en position de diriger les « sommes-manifestes » en question. C’était poser qu’il importait de les diriger d’une manière radicalement neuve en sorte que la liberté collective qui s’y éprouvait puisse stratégiquement demeurer guidée par l’égalité principielle qui en constituait le principe originel.

 

Que veut dire dans ce cas « diriger » une telle édification, que veut dire dans notre exemple « diriger » une telle « somme-manifeste » pour l’articuler à l’égalité de départ ?

 

C’est en ce point que je propose de reprendre appui sur la mathématique, en l’occurrence la mathématique catégorielle qui nous a déjà fourni les notions de produit et de somme, en mobilisant cette fois la notion supplémentaire de quotient.

 

Je rappelle ici ma méthode d’investigation et la raison d’être de cet appel aux mathématiques.

Les mathématiques - délimitées, circonscrites (en l’occurrence quelques linéaments précis d’une théorie mathématique spécifiée et non pas « la mathématique en général ») – nous servent de fil analytique. Elles ne sont pas ici à proprement parler formalisatrices (nos questions idéologico-politiques ne sont pas considérées comme possible modèle [9] pour une théorisation mathématique). Elles nous servent simplement de guide d’analyse selon une dynamique globalement fictionnelle (plutôt que localement métaphorique) : suivons le fil propre du travail mathématique sur des notions catégorielles, faisons comme si le rapport idéologio-politique entre nos propres catégories de pensée pouvait être analogue aux rapports mathématiques entre les notions de produit, de somme, de quotient (et bientôt – ce sera l’objet de notre grande troisième partie – de singularité), et voyons si cette fiction [10] nous permet d’identifier de nouveaux problèmes, de nouvelles questions, de nouvelles pistes de travail pour nous, bref : stimule notre dynamique autonome de pensée.

Comment en effet, travailler sur le type de questions idéologico-politiques qui m’intéressent ici ? La littérature existante est pour le moins rare et l’expérience atteste qu’il faut inventer de nouvelles méthodes pour s’attaquer à de nouvelles questions, et ce « avec les moyens du bord ». D’où pour ma part ce recours aux mathématiques, et à ces mathématiques…

 

La mathématique catégorielle dialectise la notion de produit à deux notions différentes, non à une seule : celle de somme (ou coproduit) - on l’a vu - et celle de quotient. Ceci m’incite donc à nous demander : cette notion catégorielle de quotient peut-elle permettre d’approfondir notre compréhension d’une rétroaction communiste d’une liberté-somme  sur l’égalité-produit initiale ?

 

Présentons pour cela succinctement la notion mathématique de quotient.

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[1] À la fin des années 60, ceux qu’on appellera « les maoïstes » se nommaient entre eux marxistes-léninistes (« m-l » en abrégé). Après 68, cette nébuleuse se répartira, essentiellement dit, en trois grandes tendances :

1.     les « maos » de la GP (Gauche Prolétarienne : La cause du peuple), plus idéologiques que politiques, plus spontanéistes que disciplinés, qui vont bien vite abandonner une politique émancipatrice lorsqu’ils en découvriront les dures exigences au long cours ;

2.     les « pro-chinois » du PCMLF (Parti communiste marxiste-léniniste de France : Humanité rouge), attachés à mimer le PCF en une version décalquée de Pékin plutôt que de Moscou ;

3.     les marxistes-léninistes de l’UCF-ml (Union des communistes de France marxistes-léninistes), attachés à édifier « un parti communiste de type nouveau » - la difficulté essentielle consistant alors à comprendre ce que « de type nouveau » voulait politiquement dire dans la situation de l’époque.

J’ai été militant de cette dernière organisation jusqu’à sa dissolution en 1985 (sans avoir jamais frayé avec les deux autres tendances).

[2] d’autant plus mélangés que le papier que nous distribuions avait pour titre : « Vive la CGT de lutte de classe ! »…

[3] C’est à ce titre que le Postlude de ma tétralogie mobilisera cette séquence estivale.

Voici le plan d’Égalité ’68 :

       Prélude

I : 21 février (manifestation violente)

II : 1° mai (« démocratie de masse »)

III : un jour de mai (étudiants/ouvriers)

IV : un jour de juin (réunion politique)

       Postlude

[4] J’y trouve formellement un équivalent musical dans Farben de Schoenberg (voir La singularité Schoenberg)

[5] Voir le colloque « Mai 68 et la musique » (mai 2008) : http://www.entretemps.asso.fr/68

[6] Rendre ce point sensible constitue un des enjeux musicaux et dramaturgiques du troisième volet (madrigal dramatique) de ma tétralogie…

[7] Rappelons : le produit est plutôt producteur d’une mise en parallèle

[8] À ce titre, la manifestation du Premier mai 1968 était fortement structurée par la succession de délégations nationales, Vietnam en tête…

[9] au sens logico-mathématique du mot modèle c’est-à-dire ce qui constitue un espace concret devant servir de base pour une formalisation mathématique, soit un « modèle » à copier et non pas, à l’inverse, un « modèle réduit » (comme il est malheureusement devenu le cas au prix d’un retournement calamiteux pour la pensée – voir ici Le concept de modèle d’Alain Badiou dont il convient de rappeler que cette proposition est exactement contemporaine de la séquence politico-idéologique 1968 puisque cette publication correspond à une intervention au « cours de philosophie pour scientifiques » qu’Althusser organisait à l’Ens, intervention commencée le lundi 29 avril 1968 et qui n’a pu se conclure le lundi 13 mai en raison… des événements qui nous occupent ici).

J’en profite d’ailleurs pour relever que l’importance mathématique de la théorie des catégories était explicitement relevée par le philosophe dès l’époque (voir la note 12) et n’a donc pas attendu Logiques des mondes pour être philosophiquement prise en compte…

Où l’on voit que ma méthode est bien double : « à la lumière des mathématiques et à l’ombre de la philosophie… »

[10] Pour simplifier, j’indexe le comme si à une fiction et le simple comme à une métaphore. On pourrait bien sûr m’objecter alors que « ma » fiction n’est qu’une métaphore filée mais il ne me semble pas que filer une métaphore constitue exactement la même opération que construire une fiction…