Qui vive ? Le communisme !
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« une question intimidante, une question
que personne encore au monde n’a pu jamais laisser sans réponse, jusqu’à son
dernier souffle : Qui vive ?… »
J. Gracq
***
« La fin de l’histoire de l’égoïsme
absolu marquera la délivrance vers le communisme, [… cet ] idéal
politico-social d’un organisme commun à tous dans l’avenir. » R. Wagner (1849-1871)
« Je pense toujours à l’avenir
communiste. […] En un sens, je suis communiste. » G. M.
Hopkins (1871)
« L’affaire du communisme est le monde
entier. […] Nous parlons au nom de l’humanité toute entière, étant d’elle la
partie qui représente non pas ses intérêts particuliers mais ceux de l’humanité
toute entière. » B.
Brecht (1932)
« Il a existé des communes et des
communistes de tout temps ; il en existera toujours. » J. Steinbeck (1936)
« Je suis communiste par sympathie et conviction. Je suis, de
toute certitude, pour un communisme intelligent. » J. Agee (1939)
« Il m’intéresserait de voir éclore et
s’épanouir la variété africaine du communisme. Il nous proposerait sans doute
des variantes utiles, précieuses, originales de la doctrine. » A. Césaire (1956)
« Je
suis d’un village oublié dont les rues n’ont plus de noms et tous les hommes,
au champ et à la carrière, aiment bien le communisme. » M. Darwich (1964)
« Commun, du lat. communis, adj., se dit de toute chose à laquelle chacun peut
participer : exemple : la Commune de Paris » (Paris, 1971)
« Le communisme est le contraire exact
d’une utopie, il est le vrai nom du réel comme impossible. » A.
Badiou (2011)
« Le Communisme, évidemment, il n’y a jamais eu d’autre solution digne
des Humains et voulue par eux. » F. Laruelle (2011)
« Si on veut être un intellectuel aujourd’hui,
on ne peut pas ne pas être communiste. » B.
Sobel (2011)
« Je reprends à partir du mot
“communiste”. » J.-M.
Gleize (2011)
Bulletin hebdomadaire sur
l’actualité politique
diffusé le dimanche soir (pour s’inscrire, écrire à « egalite68
[at] numericable.fr »
Rédaction : François Nicolas [ƒNi]
Numéro 22 : 5 février 2012
(fichier
format pdf à télécharger : http://www.egalite68.fr/Qui-vive/22.pdf
Sommaire :
Maroc............................................................................................................................................... 3
Suite des émeutes à Taza............................................................................................................... 3
La question des
intellectuels arabes…........................................................................................... 3
Marrakech : La base arrière des nouveaux coloniaux enfin
remise en question ?....................... 4
Égypte.............................................................................................................................................. 9
Les derniers événements................................................................................................................ 9
Liban.............................................................................................................................................. 10
« Le peuple veut la chute du régime
confessionnel ! »................................................................ 10
France............................................................................................................................................ 13
Un enjeu sordide de l’agression contre la Libye…..................................................................... 13
La question des « classes moyennes ».......................................................................................... 13
Rendre justice à ce dont
« Yougoslavie » a été le nom ? (7)......................................................... 18
Documentaires mis à la disposition des lecteurs du Qui-vive…................................................... 18
Petite enquête sur le
nom Azra.................................................................................................... 18
Début d’une enquête sur
le surréalisme serbe : un poème.......................................................... 19
Petit rappel préliminaire............................................................................................................... 19
Spécificité du surréalisme serbe...................................................................................................... 19
Turpitude, de Marko Ristic............................................................................................................ 20
Marko Ristic (1902-1984)............................................................................................................... 20
Analyse du capitalisme................................................................................................................... 24
Les notes de Artus/Natixis........................................................................................................... 24
Divers............................................................................................................................................. 27
Sartre.......................................................................................................................................... 27
Sommes-nous en démocratie ?......................................................................................................... 27
Actualité d’Alain Badiou............................................................................................................ 27
Florence Dupont (Le Monde).......................................................................................................... 27
Monique Dixsaut (Marianne).......................................................................................................... 28
Robert Maggiori (Libération)......................................................................................................... 29
Pierre Bance................................................................................................................................ 30
Claude
Askolovitch (Le Point)........................................................................................................ 38
Il a déjà été
question de la ville de Taza dans le Qui-vive n°18 (8 janvier)
http://www.egalite68.fr/Qui-vive/18.htm
Poursuite ces
jours-ci du mouvement :
http://www.youtube.com/watch?v=TdEO3mj7jGA
http://www.youtube.com/watch?v=ILmVrd59WTc
Ce que colère veut dire :
http://www.youtube.com/watch?v=7rUY-P3ByRk
Maroc : 150 blessés lors d’affrontements,
appel au calme du gouvernement
vendredi 3 février 2012, par La Rédaction
Environ cent
cinquante personnes, des policiers et des civils, ont été blessées, vendredi 3
février, lors d’affrontements à Taza, une ville située dans une région pauvre
du Maroc, en proie à des accès sporadiques de violences.
Plusieurs journaux
marocains ont fait état de ces affrontements entre la population et les
forces de l’ordre, souvent violents, qui ont commencé mercredi, sur fond de
problèmes sociaux et de chômage des jeunes. Ces journaux montraient en ’une’
des photos de véhicules incendiés et d’édifices publics endommagés.
Le
gouvernement tente de calmer le jeu, alors que la tension restait assez vive
dans cette localité. ’On s’achemine vers un contrôle de la situation. Les
autorités sont concernées par le maintien de l’ordre et la prise en
considération des revendications légitimes de la population’, a ainsi déclaré
vendredi le porte-parole et ministre de la communication, Mustapha Khelfi. ’Le
dialogue est l’unique moyen pour résoudre ces problèmes. Autant le droit de
manifester pacifiquement est garanti, autant le respect des édifices publics
doit être assuré’, a ajouté M. Khelfi.
Le nouveau gouvernement, qui a
officiellement été investi par le Parlement la semaine dernière, est confronté
à une situation sociale difficile dans un pays de 33 millions d’habitants.
(03 février
2012 - Avec les agences de presse)
Ouverture d’une intéressante question sur les
intellectuels arabes par l’organisation (marxiste-léniniste marocaine) La voix démocratique
http://www.annahjaddimocrati.org/index.php/en/accueil/77-fr/527-ali-15
"L'accès à la culture: un enjeu
politique.Car l'éducation est l'arme la plus puissante que vous pouvez utilser
pour changer le monde" MANDELA
Que les intellectuels osent...
Les forces conservatrices l'ont bien compris, c'est pourquoi elles font tout pour inculquer aux futures générations une culture abrutissante, une culture d'assujettissement, une culture du fatalisme, une culture obscurantiste, une culture a-historique... elles apprennent à nos enfants à "penser" avec les moyens d'il y a des siècles, à éviter le questionnement, le raisonnement, l'innovation, à ne regarder que par le rétroviseur, à n'exister que grâce à un passé (lui-même déformé par le rétroviseur en mauvais état), c'est pourquoi, si on continue ainsi, nous resterons toujours dans la médiocrité, dans "l'impasse" de l'Histoire, attendant une remorque qui ne pourra en aucun cas venir du ciel, mais des "impies". La stérilité ou la fécondité des sociétés est le fruit de leur développement culturel, de la qualité de leur savoir, du contenu scientifique de l'enseignement dispensé, de la liberté d'expression, de la liberté de croyance... L'une des causes des trébuchements des forces progressistes marocaines c'est qu'elles ne sont progressistes qu'en politique. Elles sont conservatrices en théorie, en idéologie, en culture, en pratiques sociales, en relations humaines. Sous prétexte de ne pas "choquer la société", de respect de "nos valeurs", de " notre spécificité", les politicards et surtout nos "intellectuels", nos "artistes"...se comportent objectivement en avocats de la médiocrité, de l'immobilisme, du conservatisme.
La révolution française de 1789 s'était faite dans le bouillonnement politique-culturel ( déclenché des années avant par Diderot, Voltaire, Rousseau...qui avaient osé remettre en cause tout l'édifice en place et sous tous ses aspects. Un "Jacques le fataliste" de Diderot avait certainement joué un rôle aussi important, sinon plus que, des dizaines de discours politiques enflammés). La révolution bolchevique de 1917, est l'aboutissement d'une lutte de classes non seulement politique, mais aussi idéologique, l'aboutissement d'un épanouissement culturel (nonobstant sa couleur de classe sociale): Tolstoï avec "la guerre et la paix", "Anna Karinine"..., Dostoïevski avec "l'idiot", "les frères Karamazov"...Tchekhov, Gogol, Pouchkine, maxime Gorki ("la mère" a joué un rôle dans le processus révolutionnaires plus important que beaucoup de dissertations enflammées de certains politicard d'alors)...
Au Maroc d'aujourd'hui, avec le mouvement du 20 février, mouvement essentiellement politique, mouvement dirigé avec raison contre la tyrannie monarchique, les militants progressistes ne doivent en aucun rester cantonnés dans les luttes politiques (teintées de luttes syndicales et sociales), ils doivent s'attaquer au carcan idéologique, à l'édifice culturel...la lutte pour la laïcité, pour les droits de la femme, pour Tamazight, pour le droit de croyance...est incontournable pour édifier un autre Maroc.
Les intellectuels doivent oser REMETTRE TOUT EN CAUSE, sinon ils resteront toujours esclaves du conservatisme. Chercher la considération du peuple et non celle des tyrans. Soyez le miroir de la société dans sa complexité et non une petite "glace" ayant pour rôle l'embellissement artificiel des visage hideux des bourreaux
Ali Fkir (5 février 2012)
Certes, rien de bon à attendre d’un tel livre à scandales, mais l’attention désormais portée sur Marrakech, base arrière de BHL et alii, doit être remarquée.
Ci-suit des extraits de ce livre publiés sur un site marocain…
Marrakech.
Des scandales et des hommes
http://www.telquel-online.com/507/couverture_507.shtml
“Paris Marrakech : luxe, pouvoir et réseaux”
(éd. Calmann-lévy) des journalistes Jean-Pierre Tuquoi et Ali Amar, qui sort
cette semaine en France, revient sur les liens qui relient le royaume à son
ancien pays colonisateur, en mettant l’accent sur la nature très “française” de
la ville ocre, avec en toile de fond complots politiques, arrangements
économiques… et coulisses people.
Dans le souci de rapprocher ses lecteurs d’un
livre qui risque de faire des vagues, au Maroc et en France, TelQuel en publie
de larges extraits en avant-première.
*
L’hôtel du roi à Marrakech, le summum, c’est
le Royal Mansour, dans le quartier huppé de l’Hivernage, un palace plus discret
que la Mamounia et le seul, au fond, qui sait faire la différence entre un
millionnaire et un milliardaire. Pour ce réveillon 2010, Cécilia
Ciganer-Albeniz et son nouveau mari, Richard Attias, sont descendus au Royal
Mansour. Le couple est l’invité de Mohammed VI. Cécilia et Richard Attias ne
sont pas des intimes du monarque, mais des “amis” du Maroc. Ils sont logés aux
frais de la monarchie dans le “riad d’honneur”, le plus luxueux des
cinquante-trois riads qui composent le Royal Mansour : quatre chambres qui
donnent sur des jardins, pas moins de deux piscines, un spa, une salle de
fitness et en sous-sol un cinéma. Le cadeau est royal : la nuit au riad
d’honneur est facturée 34 000 euros. Un tarif très théorique. En réalité,
depuis l’ouverture du Royal Mansour en 2010, le riad n’a jamais été loué mais
systématiquement offert. Le riad d’honneur est réservé aux amis de Mohammed VI
et du Maroc. Il faut le prendre pour ce qu’il est : un présent royal, le
témoignage baroque du bon plaisir du souverain.
Demain l’Iran ?
Le Royal Mansour mérite que l’on s’y attarde.
Classé en 2011 parmi les hôtels “les plus extraordinaires du monde” par le
Conde Nast Traveler, la bible des voyageurs fortunés, il est d’une certaine
façon le fruit d’un règlement de comptes posthume. Entre un fils et son père,
entre deux rois, Mohammed VI et Hassan II. Ce dernier, à l’image d’un sultan
oriental, avait fait construire au fil de ses trente-huit années de règne
maints palais par ses architectes français fétiches, Michel Pinseau et André
Paccard, sans compter les résidences royales, les villas d’été, les villas
d’hiver dans lesquelles il séjournait au rythme des saisons et de son humeur,
traînant derrière lui un harem et une armée de serviteurs. Mohammed VI s’est
détaché de ce patrimoine immobilier. Le nouveau monarque entend lui aussi être
un bâtisseur comme son père. Il veut avoir ses propres palais et, dans le même
temps, à coups de millions, transformer en hôtels de luxe certains des biens
dont il a hérité. Le Royal Mansour est le premier palace griffé Mohammed VI.
Combien a coûté cette folie condamnée à n’être
jamais rentable ? Le chiffre tient du secret d’Etat. Le Royal Mansour appartient
donc à Mohammed VI ou, plus précisément, à Siger – le holding où est investi
l’essentiel de sa fortune – à travers une kyrielle de filiales. Peut-être dans
la perspective de décliner le Royal Mansour comme une marque, Siger a
d’ailleurs déposé le nom dans tous les pays d’Europe, aux Etats-Unis… et même
dans l’Iran des mollahs.
Sexe, orgies et pédophilie
Depuis 2005, les bas-fonds de Marrakech mais
aussi les riads repliés sur eux-mêmes, les palaces étoilés, les bars branchés,
les night-clubs baroques, les restos chics, les résidences tapageuses et les
villas cossues avec leurs vigiles sourcilleux ont supplanté Bangkok, longtemps
destination phare du tourisme sexuel. Aujourd’hui, la capitale thaïlandaise est
moins attirante. Trop éloignée de l’Europe. Trop exposée aux tsunamis. Et trop
turbulente du point de vue politique.
A Marrakech la paisible, quel que soit le lieu
de sortie, le sexe tarifié est omniprésent et les prix aussi variés que les
prestations. Tarif de la soirée pour une “ambianceuse” croisée dans un endroit
à la mode dans le quartier huppé de l’Hivernage : environ 200 euros. Au total,
elles seraient à Kech plus de 20 000, âgées de 16 à 30 ans, à offrir leurs
services avec l’espoir de gagner jusqu’à 15 000 euros par mois pour les plus
sollicitées. La passe furtive, elle, se négocie aux alentours de 10 euros dans
les bosquets attenants au minaret de la Koutoubia. Tarifs identiques dans les
jardins du centre-ville et sur Djema’a el-Fna, rebaptisée “le souk des pédés”
par les Marrakchis. Ne dit-on pas sur les sites des tours opérateurs que la
sulfureuse Kech est la troisième destination “gay friendly” du monde ?
Un riche septuagénaire suisse, ancien dandy
homosexuel, raconte au journaliste de passage les folles histoires qu’il a
vécues durant des années à Marrakech. Comme celle de ce dîner privé offert par
un styliste parisien dans l’un des restaurants les plus courus de la médina où
un adolescent nu, porté sur un palanquin, a été offert aux convives en guise de
dessert. “C’était comme dans un film de Pasolini”, se rappelle-t-il. Et
d’ajouter : “J’ai des amis, des connaissances qui vivent ici et qui sont des
célébrités françaises de passage aussi que j’ai souvent croisées en soirée”.
DSK et les “amis” du Maroc
Le nombre des thuriféraires du royaume fait
honneur au professionnalisme des Marocains, passés maîtres dans l’art de
s’attacher des “amis” bien mieux que ne le font leurs voisins algériens. Pas de
recette unique dans leur approche. Les Marocains jouent sur plusieurs cordes.
L’attachement au pays natal en est une, qu’ils savent très sensible. Lorsque
DSK lâche tout à trac : “C’est vrai que l’aide que reçoit le Maroc de la France
est disproportionnée comparée aux autres pays. Il y a deux poids deux mesures.
Mais c’est bien de favoriser le Maroc”. Comment ne pas se souvenir que
l’ex-directeur du FMI a grandi dans le royaume. Ainsi que nombre de
responsables français : Dominique de Villepin, natif de Rabat, la socialiste
Elisabeth Guigou, née et ayant grandi à Marrakech, tout comme Eric Besson, issu
du Parti socialiste, aujourd’hui rallié à Nicolas Sarkozy.
Les cadeaux petits ou grands sont une autre
façon de s’attacher des fidélités. Une invitation, tous frais payés, à un
festival de musique, à un colloque de haute volée, à l’inauguration d’un palace
à Marrakech, un bout de terrain constructible, une décoration… rien de tel pour
se faire des obligés français qui auront à cœur de renvoyer l’ascenseur. Hassan
II a appliqué la recette pendant des décennies.
Les mœurs du Palais ont-elles tant changé avec
Mohammed VI ? Le désintérêt du roi pour la vie politique française, sa
méconnaissance profonde des acteurs qui l’animent, l’indifférence qu’il
témoigne pour les intellectuels et les journalistes, tout pourrait à première
vue laisser croire que l’achat des consciences n’a plus cours. En réalité, il
n’en est rien. Si le roi est rarement en première ligne, les conseillers qui
gravitent autour de lui et tous ceux qui incarnent le Makhzen sont à la
manœuvre. Par leurs soins, les séjours tous frais payés dans les palaces de
Marrakech ou d’ailleurs, les invitations à des festivals culturels prestigieux,
les voyages de presse en trompe-l’œil continuent. Les “amis du Maroc” sont
toujours choyés. Combien sont-ils, d’ailleurs, les “amis du Maroc” ? Les recenser
serait une tâche impossible tant la liste est longue, changeante et semée de
zones d’ombre.
L’exception marocaine
Début septembre 2011, pour la dix-neuvième
édition de la grand-messe des ambassadeurs de France réunis dans la grande
salle des fêtes de l’Elysée, l’heure est à l’introspection sur les révolutions
arabes. Autour de petits fours et d’une coupe de champagne, les langues se
délient. Ambassadeur de France au Maroc, venu de la cellule Afrique de
l’Elysée, Bruno Joubert analyse en off la situation au Maroc avec ses confrères
du Maghreb et une poignée de journalistes qui diffuseront l’essentiel de son
analyse. Si le royaume n’a pas été épargné par la contestation sociale,
celle-ci a plutôt constitué un atout pour le Palais, explique en substance le
diplomate. “Le souverain, précise Bruno Joubert, a trouvé avec ce mouvement
l’outil qui lui a permis de balayer des obstacles qui le gênaient pour
appliquer les réformes promises depuis des années”.
Voici donc expliquée en une phrase la vision
diplomatique de la France sur ce “nouveau Maroc” : Mohammed VI est favorable
aux réformes mais il serait freiné dans son élan par “des partis qui ne
semblent pas prêts à entrer dans le jeu” car, si cela ne tenait qu’à lui, le
roi “irait plus loin et plus vite”. Aveuglement ? Mauvaise foi ? La diplomatie
française est bien oublieuse : jusqu’à l’étincelle tunisienne qui a bouleversé
le monde arabo-musulman, Mohammed VI n’a jamais marqué son intention de
réformer la Constitution faisant de lui un roi qui règne et qui gouverne sans
partage. De son côté, Paris n’a eu de cesse d’approuver les discours de
Mohammed VI où il exaltait l’idée d’une “monarchie exécutive”. Celle qui
garantit au Palais la haute main sur les affaires de l’Etat. Les propos
terribles d’Yves Aubin de la Messuzière, directeur pour l’Afrique du Nord au
Quai d’Orsay, lorsqu’en 2002 il lâcha en petit comité que “le roi ne maîtrisait
plus rien”, le monarque comme pris en otage et isolé par un cercle
d’intrigants, ne sont manifestement plus d’actualité chez les diplomates
français.
Eldorado des entreprises françaises
Pour les entreprises du CAC 40, le Maroc est
un pays de cocagne, généreux et peu exigeant. A condition de ne pas faire de
l’ombre au Palais, les bénéfices y sont solides, les aides généreuses et les
parts de marché faciles à grignoter. Les groupes tricolores l’ont compris.
Presque tous ceux qui sont cotés à la Bourse de Paris se révèlent solidement
implantés dans le royaume.
Certains ont pris pied au Maroc à la hussarde,
profitant d’une aubaine, comme Vivendi, dont l’histoire mérite d’être contée.
En 2000, le groupe français, dirigé par Jean-Marie Messier, l’ancien “maître du
monde”, avait raflé 35% de l’opérateur de téléphonie marocain au cours d’une
transaction hors normes. Trente-cinq pour cent de Maroc Telecom pour 2
milliards de dollars : l’Etat marocain faisait une bonne affaire. Il avait
obtenu 10% de plus que la valeur estimée par les analystes financiers. Sauf que
la “bonne affaire” n’en était pas vraiment une. La prime acquittée par Jean-Marie
Messier cachait une contrepartie : l’Etat quoique légalement majoritaire cédait
le contrôle effectif de Maroc Telecom au nouveau venu. Officiellement, Vivendi
était un actionnaire minoritaire ; en pratique, c’était désormais le seul
maître à bord. La gestion quotidienne de Maroc Telecom et de sa trésorerie lui
revenait.
Pourquoi l’Etat avait-il abdiqué sans le dire
son statut d’actionnaire majoritaire ? Pour une histoire de gros sous : Rabat
était à court d’argent pour boucler le budget de l’Etat. La surprime versée par
Vivendi avait pour seul objectif de boucher un trou dans les finances, de
donner un peu d’air à Rabat. Confidentiel et destiné à le demeurer, l’accord ne
fut révélé qu’avec la déconfiture de Vivendi Universal, lorsque les autorités
boursières découvrirent un avenant secret au contrat de 2000. Daté du 19
décembre, soit la veille de la privatisation, un courrier de la direction
financière de Vivendi expliquait que la manœuvre allait permettre de consolider
les résultats de Maroc Telecom, donc de faire remonter dans les comptes de la
maison mère la totalité des bénéfices de la filiale marocaine.
On apprendra plus tard par Vivendi qu’André
Azoulay, le conseiller du roi pour les affaires économiques, était l’artisan,
côté marocain, de ce marché de dupes dont le consommateur continue encore à
faire des frais : malgré la concurrence, Maroc Telecom occupe toujours une
position hégémonique et pratique des tarifs parmi les plus élevés du continent
africain et du monde arabe.
Le flop des rafale à Alger
Le 10 mars 2006, le président russe en visite
dans la capitale algérienne signe une lettre d’intention pour la fourniture
d’une soixantaine de chasseurs. Vu de Rabat, c’est l’équilibre des forces dans
la région qui est menacé par cette commande alors que les relations entre la
monarchie marocaine et l’Algérie des généraux – deux régimes aux antipodes –
sont empoisonnées depuis des décennies et se cristallisent sur le conflit du
Sahara occidental.
Mohammed VI va réagir comme n’importe quel
chef d’Etat qui voit son voisin réarmer. Il va chercher à l’imiter. La flotte
de l’armée de l’air marocaine ne fait plus le poids ? Elle va être renforcée.
Elle est vieillissante ? Elle va être modernisée.
Pressé de proposer une offre alléchante aux
Marocains qui marquent d’abord leur préférence pour vingt-quatre Mirage 2000
(ceux –là mêmes qu’avait vainement tenté d’acquérir Hassan II auprès de
François Mitterrand puis de Jacques Chirac) l’Elysée interroge Dassault. Un
problème se pose : l’arrêt de la fabrication de ces appareils est programmé.
L’entourage de Chirac recense les pays qui possèdent des Mirage 2000 et
consulte les réseaux d’intermédiaires qui grouillent parmi les marchands
d’armes : Rabat, passablement désargenté, n’est pas opposé à l’idée d’acquérir
des avions de seconde main. La France propose donc de racheter des appareils au
Qatar, de les moderniser puis de les céder aux Marocains pour 1 milliard
d’euros. Mais l’opération s’annonce peu rentable pour Paris, compliquée à
mettre en œuvre et, de toute façon, le Qatar n’est pas vendeur. Les discussions
s’orientent dès lors sur le Rafale. Dassault propose de vendre dix-huit Rafale
pour 2 milliards d’euros. Mais l’offre française est à revoir. Rabat veut une
flotte d’avions de combat dotés de leur armement. Pas des avions nus. La
proposition est révisée à la hausse : fin décembre 2006, elle atteint la
bagatelle de 2,6 milliards d’euros, soit près de 5% du PIB marocain.
Les Etats-Unis sortent du bois et proposent à
l’armée de l’air marocaine vingt-quatre F-16 flambant neuf pour 1,6 milliard
d’euros. Tels ces bonimenteurs de foire qui, pour vendre un objet coûteux, y
ajoutent des produits de pacotille pour faire masse, les Américains accordent
en sus à Rabat une enveloppe de 700 millions de dollars d’aide au développement
assortie d’un appui – discret – au projet d’“autonomie” au Sahara occidental,
que le Maroc s’efforce de “vendre” à la communauté internationale. Le marché
sera vite conclu malgré une ultime offre française qui tombera dans le vide.
TGV : les secrets d’un contrat
Ce que Nicolas Sarkozy ressent, alors que
vient de commencer à Marrakech son voyage officiel, ce lundi 22 octobre 2007,
au Maroc, c’est de la colère et de l’agacement. Il y a chez lui des gestes qui ne
trompent pas et que les journalistes qui couvrent la visite sauront décrypter :
l’attitude désinvolte face à Mohammed VI, jambes croisées, donnant du plat de
la chaussure. Pour un peu il jouerait avec son téléphone portable devant le
Commandeur des croyants. Tout n’est pourtant pas sombre. S’il n’a pas décroché
le gros lot, le président français sait qu’il ne va pas pour autant revenir
bredouille de sa visite officielle. A défaut d’avions, c’est un navire que vont
acheter les Marocains à la France. Plus précisément une frégate de type Fremm,
un bâtiment high-tech lui aussi, difficilement repérable par les radars ennemis
mais qui coûte la bagatelle de 470 millions de dollars et représente des
dizaines de milliers d’heures de travail pour les chantiers français. L’Etat
français n’a pas été en reste en offrant la formation des marins marocains
(près de 50 millions d’euros) appelés à naviguer sur le Mohammed VI , le nom –
obligé – de la future frégate.
La signature à Marrakech du contrat pour la vente
de la frégate atténuait le dépit de Nicolas Sarkozy. Elle ne le faisait pas
disparaître. Il fallait rapporter un autre scalp de cette visite officielle.
Mais quoi ? Que proposer de séduisant à Mohammed VI ? Une centrale nucléaire ?
Des hélicoptères de combat ? Tout le catalogue du “made in France” avait été
épluché avant la visite. Jusqu’à cette idée saugrenue mais plaisante qui allait
être retenue et que Nicolas Sarkozy emporterait dans ses bagages : proposer à
Rabat de construire au Maroc le premier TGV d’Afrique. Un TGV français, bien
entendu.
Mohammed VI n’avait pas en tête une telle
acquisition, même s’il caressait le rêve de doter un jour son pays d’un tel
bijou. Mais l’offre française permettrait de désenclaver le nord du Maroc,
frondeur et rétif du temps de Hassan II. Pour la France, ce serait un joli
succès commercial que de vendre un TGV dont seules l’Espagne, la Corée du Sud
et l’Italie ont adopté le savoir-faire au moment où la concurrence japonaise,
chinoise, allemande, canadienne fait rage et taille des croupières aux
industriels français comme, tout récemment, en Arabie Saoudite.
Du Medef à la CGEM
Un des multiples instruments du soutien de la
France au Maroc est le Groupe d’impulsion économique France-Maroc (GIEFM), créé
en 2005 sous la houlette de Dominique de Villepin, alors Premier ministre de
Jacques Chirac, qui, pour l’occasion, avait rappelé être né à Rabat. Le GIEFM
est une instance unique en son genre. Elle sert de passerelle entre le Medef et
la Confédération générale des entreprises du Maroc (CGEM), son homologue
marocaine. “Le nirvana pour les patrons du CAC 40 qui sont chez eux dans le
royaume”, pour reprendre l’expression d’un journaliste présent à la première
grand-messe de ce club, organisée à l’été 2006 comme une garden-party au golf
royal de Dar Es Salam à Rabat. On pouvait y croiser Claude Bébéar, patron
d’Axa, Jean-René Fourtou, son alter ego chez Vivendi, ou encore Guillaume
Sarkozy, le frère de Nicolas. La couverture médiatique était tout aussi
exceptionnelle pour assurer aux agapes l’écho qu’elles méritent en France, avec
pour têtes d’affiche des plumes de Paris Match, du Point, du Figaro, certaines
déjà habituées à tresser des lauriers à ce “Maroc en mouvement”.
Azoulay in & out
Originaire d’Essaouira, cet ancien cadre de la
banque Paribas, dont la silhouette mince évoque celle d’un major anglais, a
refait sa vie dans son pays natal, jusqu’à obtenir le titre officiel de
“conseiller du roi”, mais sous Hassan II. Les temps étaient différents. Le
monarque était à la recherche d’un Franco-marocain, homme de réseaux capable de
redonner du lustre à la monarchie mise à mal en France pour l’affaire des
emmurés de Tazmamart et la captivité interminable de la famille Oufkir. André
Azoulay, “le dévot” comme le surnommait le journaliste Jean Daniel, allait
réussir dans son entreprise au-delà de tous les espoirs. A sa mort, Hassan II
était réhabilité et son image devint celle d’une sorte de Louis XIV devenu
sage, évoluant dans un décor des Mille et une nuits.
André Azoulay avait fait mieux encore.
Professionnel de la communication, il avait vendu à la presse française l’image
du prince héritier, le futur Mohammed VI, transfiguré en monarque épris de
modernité, démocrate dans l’âme et proche du peuple. Le mythe du roi des
pauvres – et l’on sait le succès qu’il a longtemps remporté, jusqu’aux
Etats-Unis -, c’est au crédit d’André Azoulay qu’il faut le porter.
Une fois monté sur le trône, le jeune monarque
a très vite écarté les conseillers hérités d’un père qu’il n’aimait pas. Il l’a
fait pour exorciser le passé, poussé par les « quadras » du premier cercle du
roi qui, pressés de prendre les commandes du royaume, ne voulaient pas
s’embarrasser de gêneurs tel André Azoulay. Figure du “juif de Cour”, comme il
existe depuis des siècles dans le monde arabo-musulman, celui-ci s’est retiré
sur des terres moins périlleuses à arpenter : l’essor d’Essaouira et le
dialogue entre les trois religions monothéistes. Aujourd’hui les affaires du
royaume lui échappent. Il n’est plus qu’un agent d’influence de seconde
catégorie, oublié des médias.
C’est le fisc qui régale
En cadeau de bienvenue, tous ceux qui font le
choix de s’installer dans le royaume ont droit, quelle que soit leur
nationalité, à un abattement de 40% avant la détermination du revenu net
imposable. Joli cadeau mais qui n’est qu’une mise en bouche lorsqu’on est
français : les pensions de retraite venues de France bénéficient d’une
réduction d’impôt de 80% si elles sont rapatriées à titre définitif sur un
compte en dirhams, la monnaie nationale, non convertible. Commentaire d’un
expert : “Il s’agit en clair d’une exonération presque totale de l’impôt sur le
revenu. Le taux d’imposition ne dépasse pas 4% en tout et pour tout”. C’est à
peu près ça : un retraité qui déclare un montant d’environ 2000 euros de
retraite par mois, pour une seule part, paiera un peu moins de 700 euros par an
d’impôts.
Cette dernière mesure ne s’applique qu’aux
Français. Elle est le fruit d’une convention fiscale entre Paris et Rabat,
jamais dépoussiérée, jamais remise en cause, depuis quarante et un ans qu’elle
existe. Etonnante convention qui stipule que “les pensions et les rentes
viagères ne sont imposables que dans l’Etat contractant où le bénéficiaire a
son domicile fiscal”. Donc, pas d’impôts en France, et très, très peu au Maroc.
De Jacquot à Sarko
À l’automne 2010, Jacques et Bernadette Chirac
ont passé quelques jours au Royal Mansour. Hasard de la toute petite histoire,
le jour où les Chirac ont quitté l’hôtel et son pavillon luxueux, ils auraient
pu croiser Nicolas Sarkozy et Carla Bruni, qui y arrivaient, invités eux aussi
par Mohammed VI. Le temps de changer de literie et le nouveau président et
madame occupaient sans le savoir la chambre de son meilleur adversaire
politique.
*
Amar–Tuquoi. Les deux mousquetaires
On ne présente plus les deux auteurs,
journalistes réputés critiques envers le régime marocain. Jean-Pierre Tuquoi,
bientôt 60 ans (il est né en 1952), est Monsieur Maghreb au quotidien français
Le Monde. On lui doit, entre autres livres, deux brûlots dédiés au Maroc : Le
dernier roi, crépuscule d'une dynastie (Grasset, 2001) et Majesté, je dois
beaucoup à votre père (Albin Michel, 2006). Sans oublier Notre ami Ben Ali (La
Découverte, 1999), consacré, cette fois, au Tunisien Zine El Abidine Ben Ali,
coécrit avec Nicolas Beau.
Ali Amar, lui, est un ancien du défunt Le Journal Hebdomadaire dont il fut l’un des fondateurs. Il est né en 1967 et Paris Marrakech : luxe, pouvoir et réseaux est son deuxième livre après Mohammed VI, le grand malentendu paru en 2009, toujours chez Calmann-Lévy.
Le récit par Sylvie Noly sur son blog…
Le scénario du chaos
3 février 2012
Bien difficile
de dire ce qui s’est vraiment passé à Port Saïd mercredi soir. On a beau repasser
les images, comme ce portfolio
d’al-Ahram, les zones d’ombre sont immenses. De toutes façons, ce
n’est presque plus le problème car une autre histoire est en train de se jouer
ici. Alors que les plus de soixante-dix victimes sont à peine inhumées, il
semble que le pays entier n’attendait que ce déclic pour exploser. Jeudi soir
des dizaines de milliers de jeunes se sont répandus dans les rues, tout autour
du Ministère de l’Intérieur. Des combats aux gaz lacrymogènes ont démarré vers
19h. A 20h, l’hôpital de campagne sur la place (mosquée Makram) lançait son
premier appel aux médecins volontaires, puis à 21h pour des médicaments (ventoline,
gaze, bétadine…). On annonce ce matin plus de 600 blessés, et deux morts à
Suez.
“Comment
sais-tu ce qui s’est passé ?”. Toute la journée de jeudi j’ai questionné,
les jeunes qui manifestaient dès le matin sur Talaat Harb, les commerçants et
les passants dont les conversations étaient de toute évidence, plus animées que
d’habitude, les femmes qui défilaient l’après-midi. “Premièrement, me dit mon
épicier, il y avait deux absents notoires à ce match : le président du
gouvernorat, et le chef de la sécurité” alors qu’ils assistent toujours aux
matchs. “Deuxièmement, on a vu à la TV, les policiers qui ouvraient la porte
aux voyous pour qu’ils rentrent dans le stade”. De toute la journée je n’ai pas
rencontré une seule personne qui doute de la réponse à la question : “qui est
entré sur le stade pour attaquer les Ahly ?”… “Des felouls !”. Dans la nuit
déjà, des jeunes du 6 avril écrivaient sur Facebook : l’armée a voulu provoquer
le chaos pour détourner l’attention de la révolution et des manifestations spontanées
se formaient dans les rues du centre ville, à 3h ou 4h du matin !
Le fait est
qu’hier soir, anniversaire de la “bataille des chameaux”, les jeunes de
Kazeboon avaient prévu de projeter sur la place Tahrir les films de l’attaque
des manifestants par les nervis à la solde du PND, il y a tout juste un an. La
projection a été annulée, si on peut dire, par une séance de cinéma vérité dans
la rue d’à côté. En quelques minutes, sur le coup de 19h, la température est
montée d’un cran : des cris, des motos qui ramènent des blessés de la rue
Falaky, d’autres motos qui partent au front en sens inverse, un hôpital de
campagne s’organise… Un scénario qui ressemble aux heures noires de décembre,
rue M. Mahmud.
Nous étions à
Bab el-Luq, après avoir contourné le barrage sur Qasr el-Einy, le barrage sur
la rue Falaky, celui sur la rue Majlis al-Sh’ab, celui de Lazurly, celui sur la
rue Mansour, celui de Cheikh al-Rihan, celui de la rue Mohamed Mahmud… A chaque
barrage, des rouleaux de barbelés. Derrière les barbelés, “protégeant” le
Ministère de l’Intérieur, des markazy (sûreté centrale). Devant les barbelés,
des centaines, voire des milliers de jeunes, pacifistes, venus parfois au son
d’un roulement de tambour (comme sur cette
vidéo) mais dont les slogans étaient sans équivoque “La peine
capitale pour le maréchal”,”Tantawi, c’est Mubarak”, “Le responsable (de Port
Saïd) c’est le Conseil (suprême)”, “A bas, à bas le pouvoir militaire”, et
enfin al-dakhilya baltaguya (l’Intérieur, ce sont des voyous).
Le divorce
entre le peuple et l’armée (celui avec la police est consommé depuis un an) est
nettement perceptible depuis le 25. Mais jeudi soir, il a explosé comme
une énorme boule de haine accumulée. Déjà la nuit précédente, alors que le
train des supporters du Caire arrivait en gare Ramses, ramenant les blessés, un
impressionnant rassemblement s’était formé, à 3h du matin. C’est que les
victimes ne sont pas n’importe qui : ce sont les supporters des deux grands
clubs du Caire, dont les fameux Ultras (altrass en égyptien). Ils ont apportés
leur soutien musclé aux révolutionnaires aux pires heures de l’an dernier. Ils
étaient encore là mardi soir lorsque des affrontements ont eu lieu du côté de
l’assemblée nationale. Leur cortège arrivé sur Tahrir vers 16h aujourd’hui,
encadrait une manifestation de femmes dont les slogans condamnaient sans appel
le Maréchal et son Scaf.
Comment les
tireurs de ficelle qui fabriquent depuis plusieurs mois ces scénarios de
l’horreur (attaques de voyous préméditées, passivité organisée des forces de
l’ordre, répression féroce après coup) ont-ils pu manquer à ce point de
psychologie en s’attaquant à l’identité du pays, son équipe de foot ? A cette
question des jeunes présents sur les lieux témoignent : “les attaquants ne
tapaient pas sur n’importe quel supporter : ils avaient des victimes bien
désignées”. On aurait donc voulu, en terrain extérieur, faire leur peau à
quelques uns de ces Ultras ? … Mais avait-on prévu un tel dérapage ?
Les dizaines de milliers de personnes qui ont manifesté à travers la ville hier, et qui appellent au million pour aujourd’hui, n’ont, de leur côté, aucun doute sur l’origine du chaos.
Une analyse du mouvement libanais pour faire tomber le confessionnalisme… Analyse sévère ; je ne sais si elle est juste.


« Le
peuple veut la chute du régime confessionnel ! »
Empruntant aux révolutions tunisienne et
égyptienne le mot d’ordre « Le peuple veut … », de jeunes Libanais ont lancé
une campagne pour faire tomber le confessionnalisme, sans grands résultats.
Nidal Ayoub
03/02/2012
http://www.babelmed.net/Pais/M%C3%A9diterran%C3%A9e/dictatures_du.php?c=7251&m=34&l=fr
Lorsque Bouazizi a décidé de s’immoler par
le feu, il ne savait pas ce jour là que ses cendres allaient se disperser dans
les pays voisins pour faire fleurir le printemps. La marche de mille lieues,
Bouazizi l’a ouverte avec son pas ; et, la barrière de la peur ayant été
brisée, la contagion s’est étendue, les yeux se sont dessillés et les peuples
arabes se sont mis à acclamer la liberté à partir de la Tunisie et de l’Egypte,
passant par la Libye, Bahrein et le Yemen, ensuite en Syrie puis au Liban.
Avec le commencement des événements et
l’éclatement des révolutions, les Libanais ont dû interagir avec leur environnement.
Ils ont exprimé tout d’abord leur soutien et leurs encouragements à la
révolution égyptienne après que la révolution de la Tunisie eut surpris les
peuples arabes. Dès les premiers jours de la révolution en Egypte, des Libanais
ont pris l’initiative d’organiser des manifestations et des sit-in ouverts pour
saluer et appuyer les sit-inners des grandes places du Caire. Mais les
manifestations de soutien à elles seules ne suffisaient plus ; c’est alors que
des activistes libanais ont voulu que ce petit pays arabe ait sa propre révolution.
Là commence l’histoire.
Empruntant aux révolutions tunisienne et
égyptienne le slogan : « Le peuple veut … », les Libanais ont entamé leur
campagne pour faire tomber le confessionnalisme, campagne qui a suscité
des réactions diverses, entre partisans qui y ont trouvé une opportunité pour
monter à l’assaut d’un système fondé sur les confessions et le remplacer par un
autre établi sur le concept de la citoyenneté, et adversaires qui estimaient
que la campagne est un prélude pour ôter la légitimité à un leader qui les accueille
et les protège des « autres ». Entre partisans et adversaires se situe une
masse silencieuse dont l’orientation précise n’a pu être déterminée en raison
de la courte durée de la campagne.
L’éventualité d’un échec de ce mouvement
était envisagée dès le début. Un élan révolutionnaire ayant trouvé écho chez
des jeunes activistes qui ont cru que le moment était propice pour agir. S’en
tenant au slogan : « Le peuple veut la chute du confessionnalisme », et
négligeant l’action effective, ils n’ont pu présenter de véritables
propositions englobant les questions politiques, sociales et économiques qui
suscitent l’intérêt de toutes les classes de la population et rassemblent
autour d’elles les « enfants » des confessions.
Bien plus, le slogan principal n’a pas
réussi à clarifier l’objectif direct de la campagne. En effet, le confessionnalisme
au Liban ne se réduit pas à la personne du chef de l’Etat ou du gouvernement
par exemple, mais constitue une structure socio-culturelle globale, s’étendant
de la base (le peuple) pour arriver à la direction (les autorités sous toutes
leurs formes). C’est pourquoi le slogan portait en lui-même le germe de son
échec puisqu’il n’a su devancer une action qui aurait dû être exercée sur
les constituants mêmes de cette structure. Ainsi, les Libanais ont été pris de
court, aussi bien les partisans que les adversaires du système, ou encore ceux
qui se maintiennent dans la neutralité, n’ayant pas encore pris position.
Une rétrospective rapide du déroulement de
la campagne révèle les faiblesses qui ont caractérisé le comportement de
certains organisateurs. Elle permet de constater également qu’une
contre-campagne a été menée par certains partis confessionnalistes et par
d’autres partis qui tirent profit du système en place à des titres divers. Les
premières semaines de la campagne ont connu un succès remarquable attesté par
le nombre élevé des participants qui croyaient dans le changement, même si
celle-ci n’a pas réussi à entrainer de nouvelles catégories sociales dans le
mouvement. Par la suite, sont apparus les signes d’une contre-campagne rendue
possible par l’adhésion de certains hommes politiques faisant partie du système
à la campagne qui réclamait la chute de ce même système !
L’"exploitation " du mouvement
par les hommes politiques a causé, dans les rangs des activistes, une dissension
qui n’a cessé de s’approfondir de jour en jour : certains voyant dans les
déclarations des hommes politiques un aspect positif permettant de réaliser un
rassemblement populaire plus grand, tandis que d’autres refusaient absolument
cette compromission du fait que le confessionnalisme est incarné par ces mêmes
personnalités. Le troisième groupe s’en est tenu à un refus de s’allier avec
ces partis politiques pour quelque raison que ce soit, tant que la chute du
confessionnalisme signifie la chute de toute la classe dirigeante qui le
protège. Mais cette attitude de principe s’est heurtée à la réalité, étant donné
que la majorité des Libanais soutiennent des partis confessionnalistes dont
certaines factions s’allient entre elles pour en affronter d’autres. Il n’est
donc pas possible de faire tomber le système confessionnaliste sans avoir
attiré auparavant la majorité de la population pour qu’elle se retourne contre
ses dirigeants.
Ainsi, en dépit de l’enthousiasme soulevé
par la campagne chez une grande frange de la jeunesse, cet élan n’a résisté ni
aux difficultés, ni aux faiblesses qui ont entravé ce mouvement spontané.
La cause la plus importante de l’échec de
la campagne tient probablement au fait que les manifestants n’ont usé d’aucun
moyen pour convaincre la majorité confessionnaliste de la pertinence de leurs
objectifs. Au contraire, ils se sont carrément posés en adversaires de ce
système dans un pays qui se caractérise par la multiplicité des despotes.
Plusieurs intellectuels libanais ont dénoncé cette réalité, comme l’écrivain et
romancier Elias Khoury qui constate que le Liban est un pays
particulièrement despotique car soumis au despotisme des confessions. Il y
a donc plusieurs dictatures à abattre d’un seul coup car chaque confession a
son despote, quand elle ne va pas jusqu’à disposer de plusieurs despotes.
Après l’échec de la campagne qui visait à
démanteler le confessionnalisme, les Libanais ont à nouveau rempli les grandes
places pour exprimer leur solidarité avec les révolutions des autres pays
arabes dont les peuples se sont engagés sur la voie de la liberté. Le
confessionnalisme profondément enraciné dans la psychologie des Libanais, tout
comme dans leur régime, s’est probablement répercuté sur leurs attitudes
vis-à-vis des révolutions
En effet, après que les révolutions arabes
en Tunisie et en Egypte ont encouragé et rassemblé les Libanais, les signes de
la division ont commencé à apparaître avec l’extension de la révolution à la
Syrie, à la Libye et au Bahreïn.
C’est la révolution du peuple syrien qui a
eu l’effet le plus net dans la consécration de cette division entre partisans
de la révolution et alliés du régime. Mais s’il est aisé de comprendre les
raisons des partisans de la révolution syrienne, surtout lorsqu’on constate
l’adéquation entre cette attitude et l’appui aux révolutions arabes, en
revanche, l’analyse de la position des alliés du régime syrien conduit à
relever deux aspects fondamentaux en relation avec la structure de la société
libanaise.
Tout d’abord, il faut rappeler le
soutien d’une large partie de la population libanaise à la révolution égyptienne
et néanmoins son rejet de tout soutien à la révolution syrienne. Ce groupe
de Libanais s’est déterminé en accord avec leurs directions (confessionnelles
toujours) comme c’était le cas par exemple pour les deux partis alliées « le
mouvement Amal » et le « Hezbollah ».
Depuis les débuts des révolutions, le
mouvement Amal a pris l’initiative d’adopter la révolution du peuple libyen
contre le régime de Mouammar Kaddafi, en dépit de l’intervention militaire
étrangère de l’OTAN, en contrepartie de son silence sur les actes commis par le
régime syrien sur les frontières orientales du Liban, sous prétexte d’un «
complot extérieur » visant la Syrie. Il en est de même pour le Hezbollah, allié
de l’Iran, qui élève bien haut la voix pour soutenir le peuple de Bahrein en
contrepartie de son soutien clair au régime de Bachar Al-Assad « le résistant
».
Par ailleurs, avec l’arrivée des vents de
la révolution en Syrie, le discours sur « la crainte des minorités » a autorisé
certaines directions politiques et religieuses du Liban à justifier leur
soutien au régime syrien. Cette attitude s’est répercutée sur les couches de la
population relevant de ces directions. Celle-ci a trouvé dans l’éventualité de
l’arrivée au pouvoir des islamistes en Syrie un motif suffisant pour accepter
les tueries commises par le régime syrien à l’endroit de son peuple. L’exemple
le plus clair, dans ce contexte, est sans doute celui de l’archevêque maronite
du Liban qui a mis en garde contre le danger de la chute du régime syrien pour
ce qu’il a appelé « la minorité chrétienne » (au lieu de parler de citoyenneté).
L’attitude du « Courant National Libre » (allié au Hezbollah pour affronter le
Courant de l’Avenir et ses alliés du Mouvement du 14 mars), qui a choisi de se
tenir aux côtés du régime syrien, est du même ordre.
En revanche, on peut dire que l’attitude
hostile de certains Libanais au régime syrien, en harmonie avec celle de leurs
dirigeants politiques, s’inscrit dans le contexte de la lutte essentiellement
intérieure (lutte confessionnelle par excellence), surtout lorsqu’on essaie de
connaître avec précision la position de ces derniers (silencieuse en général)
vis-à-vis des autres pays arabes, et notamment de l’Egypte en raison des liens
d’amitié et de communauté d’intérêt qui les unissaient à son président déchu,
Hosni Moubarak.
Cette scission entre Libanais est à la
mesure des conflits qui les divisent et ont pu les menés dans la rue où ont eu
lieu des affrontements limités entre partisans de la révolution syrienne et
alliés du régime de Bachar Al-Assad. Ces conflits ont été renforcés par
l’attitude du gouvernement composé principalement par des forces confessionnalistes
qui soutiennent le régime syrien, dont le Hezbollah, le mouvement Amal, le Courant
National, et font face à d’autres forces confessionnalistes dans l’opposition.
Cette attitude se traduit par une ignorance totale, côté officiel, de ce qui se
passe aux frontières du pays, où l’on assiste à une violation de celles-ci par
les forces syriennes qui poursuivent en territoire libanais les
révolutionnaires et les réfugiés qui fuient la répression du régime et tentent
de trouver un abri dans les villages situés à proximité des frontières.
Ainsi, les Libanais n’ont pas réussi à
tirer profit du climat révolutionnaire arabe et n’ont pu réexaminer les
grands principes que les révolutions ont remis sur le tapis, notamment celui de
la citoyenneté profondément rattaché aux concepts de liberté, de justice et de
démocratie, complètement absents de la société libanaise qui jouit d’une
liberté masquée, une liberté qui n’est en réalité qu’un simple chaos régi et
dirigé par des confessions se situant « en dehors » de l’Etat dans son
acception moderne.
La vente du Rafale à
l’Inde nous apprend qu’un intérêt de la récente agression contre la Libye a été
de tester les capacités de l'avion militaire. Ces test réussis servent désormais
d'argument promotionnel à la vente: "Achetez! Avec cela, vous tuez qui
vous voulez ou vous voulez sans risque pour vous!"
Cela éclaire un des
enjeux non-dits, secondaire bien sûr mais réel, de cette agression
néo-coloniale : la rivalité entre puissances impérialistes dans le domaine de
l'exportation de leur aéronautique militaire.
Le Monde date du 2 février
L'Inde donne sa chance au
Rafale
Si les négociations
aboutissent, ce sera la première fois que l'avion de Dassault sera vendu à
l'exportation
Les bonnes nouvelles sont
comme les ennuis, elles volent en escadrille. " Par cette
formule inspirée de Jacques Chirac, Gérard Longuet, ministre de la défense,
signifiait l'espoir qu'a soulevé, mardi 31 janvier, l'annonce de la sélection
du Rafale de Dassault pour la fourniture de 126 avions de combats à l'Inde. "
C'est un signal de confiance pour toute l'économie française ",
appréciait de son côté Nicolas Sarkozy, en évoquant l'avancée significative de
cet appel d'offres, estimé à près de 14 milliards de dollars (10,5 milliards
d'euros). En Inde, il est qualifié de " contrat du siècle ". Côté
français, on estime que l'usage de l'avion en Libye a pesé dans le choix.
Article de Gérard Filoche, dont à mon sens l’intérêt tient moins à son analyse qu’aux chiffres délivrés en cours de route…
Gérard Filoche sur Marianne2
Il n’y a pas de classe moyenne ni « des »
classes moyennes
Assez des imprécisions et autres abus de
langage concernant « la » classe moyenne, ou encore « les » classes moyennes !
De telles expressions sont vides de sens, et ne correspondent pas à la société
actuelle. Explications.
Il est intéressant d’écouter dans l’immense
buzz médiatique toutes les imprécisions de vocabulaire de celles et ceux, qui
parlent en permanence et à tort et à travers « des classes moyennes ». Parfois
ils parlent aussi de « couches » moyennes. Ce n’est pas très nouveau, en fait :
Marx était à peine mort que toutes les théories voyaient proliférer une énorme
« nouvelle petite bourgeoisie » (sic) de fonctionnaires, d’employés, de cadres,
d’ingénieurs, de techniciens et de nouvelles professions libérales au sein d’un
secteur « tertiaire » hypertrophié. Mais ils sont totalement incapables
de vous les décrire aujourd’hui et de vous dire de quoi il s’agit.
Pourquoi ? Parce qu’elles n’existent pas.
Concept impossible. Vouloir les définir, c’est la chasse au dahu. C’est facile
à prouver : commencez par leur demander pourquoi ils mettent toujours « les
classes moyennes » au pluriel. Il y en a donc plusieurs ? Lesquelles ?
Enumérez-les ! Dites lesquelles sont plus ou moins « moyennes » ? Qu’est ce qui
les distingue ? Vous n’aurez jamais de réponse claire.
Il est assez facile de distinguer la classe
supérieure :
5% possède environ 50 % du patrimoine.
Elle possède l’essentiel de la rente, des actions, elle est maîtresse de la
finance et de la propriété des moyens de production, des biens immobiliers et
mobiliers. C’est une toute petite partie de la population. Elle vit de
l’exploitation du travail des autres et ses intérêts communs sont puissants :
augmenter les profits du capital, baisser le coût du travail. Certains y
adjoignent les « cadres supérieurs » (appelés parfois à tort « bobos ») mais
cela ne rajoute que très peu d‘éléments : les cadres dits « supérieurs »
(assimilables aux employeurs, échappant au droit commun du travail) sont moins
de 0,2 % des cadres.
Il est assez facile de distinguer les «
pauvres », encore que… :
Là, les instituts prennent, sans
s’encombrer, un concept clair, celui du salaire : un chiffre de revenu
actuellement inférieur à 900 euros. C’est le « seuil » dit « de pauvreté ».
Il y a aujourd’hui, en 2012, plus de 8 millions de personnes concernées.
Ce sont 10 % de la population qui possèdent moins de 1 % du patrimoine.
Mais ces pauvres peuvent devenir salariés, ou rester pauvres à temps partiels,
rester smicards pauvres, puis le chômage n’épargnant aucune catégorie, à
nouveau pauvres. Ce n’est donc pas une catégorie isolée, séparée du
salariat. Jacques Rigaudiat concluait justement, dés 2005 : « Entre
chômage, sous-emploi, incertitude de l’activité et précarité financière des
“travailleurs pauvres”, c’est très vraisemblablement entre le quart et le tiers
de la population, entre 15 et 20 millions de personnes – 7 millions de pauvres
et 8 à 12 millions de précaires – qui ont, de façon durable, des conditions de
vie marquées du sceau de l’extrême difficulté. »
Mais entre riches et pauvres où sont les classes
moyennes ?
Donc 5 % possèdent 50 % des richesses, et
10 % possèdent moins de 1%. Il reste 85 % de la population qui se partage 49
% des richesses. Est-ce cela la « classe moyenne » ? 85% de la
population ? Qu’est ce qu’elle fait, que gagne t-elle, comment vit-elle
? Qu’a t elle de commun et de différent pour la « classer » ?
Sont-ce les « indépendants » ?
Les actifs « indépendants », les « libéraux
», les artisans, les commerçants, les petits et moyens agriculteurs, les petits
patrons ne sont plus que 7 % des actifs dans ce pays. 7% ! Est-ce
là UNE classe ou DES classes moyennes ? Peu convaincant, car ils sont
hétérogènes, bien des artisans s’apparentent à des ouvriers du rang y compris
du point de vue du salaire, de même pour les petits exploitants en agriculture
ou les petits commerçants.
Ces 7 % d’actifs qui ne sont pas salariés
sont extrêmement « étirés » socialement, entre le million de petits patrons
divers de TPE, le médecin installé à l’acte à honoraire libre, le plombier
débordé et l’auto-entrepreneur isolé sans le sou.
Toutes les tentatives pour recréer des «
travailleurs indépendants » (lois Madelin, Dutreil, Novelli…) contre le
salariat ont jusqu’à présent échoué. Il semble bien difficile de voir là une «
catégorie » encore moins une « classe » comme concept pertinent.
Que veut dire l’expression banalisée sans
définition : « les classes populaires » ?
À ce propos et en incise, pourquoi les
mêmes qui parlent des « classes moyennes » parlent-ils de « classes populaires
» au pluriel ? Y a t il plusieurs « classes populaires » ? Ce dernier concept
apparaît aussi imprécis que l’autre. A moins que vous ne vous entêtiez dans le
flou, involontairement où volontairement, essayez de dire une seule fois
combien il y en a et comment vous décrivez « LES » classes populaires ?
Qu’est ce qui distingue les « classes populaires » des « classes moyennes » ?
Est-ce que « les » classes populaires sont les pauvres et les classes moyennes
pas populaires ?
La domination salariale
Le salariat représente 93 % de la
population active occupée
Et en plus, il faut rajouter les jeunes qui
sont des salariés en formation, les chômeurs qui sont des salariés privés
d’emploi, les retraités qui vivent en direct des cotisations des salariés.
C’est le salariat qui règne, qui domine sociologiquement dans ce pays : la
caractéristique est claire, unique, c’est la grande masse de tous ceux qui
n’ont que leur force de travail à vendre.
Les salariés vendent, certes, cette force
de travail plus ou moins cher, selon leur âge, qualification, carrière, selon
le rapport de force social. Est-ce que cela les différencie en classes ?
Alors doit-on chercher à distinguer une «
classe moyenne » au sein du salariat ?
Les salaires sont compris entre 900
euros et 3 200 euros, avec un salaire médian à 1 580 euros. 97 % des salaires
sont en dessous de 3 200 euros. L’écart entre la moyenne des salaires des
cadres et la moyenne des salaires des ouvriers et employés est réduit à 2,3.
Comment cerner là, caractériser, à ce
niveau, une « catégorie », une « couche », une « classe » moyenne… dont le salaire,
le statut bouge et bougera tout au long de la vie et de la carrière ?
Sont-ce les cadres ?
Il y en a 3,5 millions. Les cadres
sont des salariés comme les autres : avec une dégradation de leur statut et de
leurs conditions de travail, ils n’échappent pas au lot commun. Les « grilles
de notations » et les « paramètres personnalisés » aboutissent à un barème à la
« tête du salarié », et à un système des « primes individuelles », qui finit
par toucher les cadres assimilés au reste du salariat au plan de la
rémunération. Ils ont aussi des horaires légaux communs au reste du salariat,
même si les lois les concernant sont plus souvent violées, contournées. Plus de
40 % d’entre eux sont ainsi passés en dessous du plafond de la Sécurité
sociale. L’écart de la moyenne des salaires des cadres avec celle des
employés et ouvriers a été abaissé progressivement de 3,9 en 1955 à 2,3 en 1998.
Alors que les employeurs se targuent, par tous moyens, d’individualiser les
salaires, en fait, ils les ont « compactés » !
S’il convient de suivre, avec l’Insee, le
rapprochement du « bas des cadres » et du « haut des employés et ouvriers »,
par contre, les cadres ne sont pas correctement catégorisés par la statistique
publique comme ils devraient l’être, c’est-à-dire, séparés entre « cadres » et
« cadres supérieurs ».
Ce serait pourtant une clarification parmi
les plus nécessaires car elle porte sur les critères de définition du statut :
le contrat, le salaire et la relation de subordination. Les cadres supérieurs
sont assimilables au patronat. Mais ils sont peu nombreux et ne renvoient pas
plus que le « patronat » à une réalité homogène.
Avec le développement de la sous-traitance
et une soumission à des donneurs d’ordre résolument du côté du CAC 40, les
petits patrons sont loin d’être tous du niveau « cadre supérieurs » et
subissent un sort aléatoire proche du salariat. Il existe en France, une
pyramide d’entreprises avec une base très large : en haut, mille entreprises de
plus de mille salariés (3,4 millions de travailleurs) produisent près de 50 %
du PIB ; en bas, un million d’entreprises de moins de dix salariés (3,4
millions de travailleurs également) ont une existence précaire et la moitié
d’entre elles dépendent d’un seul donneur d’ordre.
Les fonctions d’encadrement ont diminué
considérablement au profit des tâches de production. Il n’y a plus de coupure
entre les « cols blancs » et les « cols bleus » comme dans le passé. L’emploi
non qualifié augmente sans que l’emploi des moins diplômés reprenne : le
paradoxe renvoie à un « déclassement » des diplômés, qui, à un niveau de
diplôme donné, occupent des emplois de moins en moins qualifiés. Quant aux
cadres, ils connaissent eux aussi des périodes plus importantes de chômage,
l’épée de Damoclès du Pôle emploi règne sur eux comme sur les autres. Le
chantage à l’emploi est répandu du haut en bas du salariat « La
dégradation des conditions de travail est générale, l’urgence réduit la
prévisibilité des tâches et les marges de manœuvre pour les réaliser. La charge
mentale s’accroît et la pénibilité du travail » Pour une majorité croissante
des salariés, les pressions s’accroissent : augmentation du rythme de travail,
multiplication des contraintes, mécanisation plus forte, rapidité d’exécution,
demandes multiples, vigilance accrue, contrôle hiérarchique permanent, stress…
Sont-ce les « catégories intermédiaires » ?
L’INSEE utilise depuis des lustres une
catégorie très contestée : celle dite des « catégories intermédiaires
». Mais qu’est ce qu’une « catégorie intermédiaire » ? Le haut du salariat
? Où commence t-il ? Aux contre-maîtres ou ETAM ? Le bas des cadres ? À quel
niveau les distinguent-on ? Tous les cadres ? L’INSEE y classe tous les
enseignants, la plupart des fonctionnaires à partir des catégories « B ».
Pourquoi les catégories « B »
seraient-elles « classes moyennes » ? Les instituteurs, les infirmiers, les
contrôleurs des impôts, du travail, ne sont pourtant pas plus « classes
moyennes » que les maîtres d’hôtel, les agents de maîtrise, les VRP, ou les
techniciens… Sont-ce des employés par opposition aux ouvriers ? Sûrement pas
puisque même l’INSEE les décompte en dehors des « catégories intermédiaires » !
Lesdites « catégories intermédiaires »
avaient une telle disparité interne que depuis fort longtemps les experts contestaient
ce classement incertain de l’INSEE. En même temps, ces catégories ont
gagné une homogénéité avec les autres salariés qui pousse à ne pas les traiter
séparément. Ainsi dans la fonction publique, dans le passé, il y avait
quatre catégories A, B, C, D. On analysait ainsi les missions : les
« A » cadres concevaient une lettre, les « B » moyen cadres rédigeaient la
lettre, les « C » agents exécutants frappaient la lettre, les « D » manœuvres,
l’expédiaient. Cela a été bousculé puisque les A frappent la lettre à
l’ordinateur et appuient sur la touche du clavier pour l’expédier. La
catégorie « D » a été supprimée un peu comme ont disparu les troisièmes classes
dans les trains. Mais toutes les catégories forment le même train, la
différence est souvent devenue de niveau salaire. Non seulement le
salariat s’est imposé numériquement et proportionnellement au travers du siècle
écoulé, mais il s’est homogénéisé, de façon encore relative mais réelle.
70 % ou 10 % de la population ?
Certains disent parfois sans bien réfléchir
: « Le nouveau prolétariat, ce sont les femmes ». Ou bien encore : « Ce sont
les immigrés » Ou bien « Ce sont les précaires ». Mais cela n’a pas de
sens théorique sérieux, global de découper des catégories, sexes ou
générations. C’est du point de vue commun et supérieur de la place dans le
procès de production et du niveau de vie qu’il faut raisonner.
Bien qu’il s’obstine dans la recherche
d’une hypothétique « classe moyenne » finalement aussi introuvable que le
centre en politique [2], Louis Chauvel pose une question cruciale : « Le
portrait social d’une classe moyenne heureuse correspond-il aujourd’hui à 70 %
de la population, ou plutôt à 10 % ? Tout semble indiquer que ce noyau central,
idéalement situé aux environs de 2 000 euros de salaire mensuel, doit
faire face à un vrai malaise et connaît, comme par capillarité, la remontée de
difficultés qui, jusqu’à présent, ne concernaient que les sans-diplôme, les
non-qualifiés, les classes populaires. À la manière d’un sucre dressé au fond
d’une tasse, la partie supérieure semble toujours indemne, mais l’érosion
continue de la partie immergée la promet à une déliquescence prochaine [3]. »
Un « précariat » a t il remplacé le
salariat ?
Non. Ni par la création manquée
d’indépendants non-salariés. Leur nombre régresse malgré les lois qui les
poussent à exister (auto-entrepreneurs, etc..). Ni par les 3 millions de
précaires (CDD, intérims, saisonniers…). Ni par les 3 millions de temps
partiels. Ni par les 5 millions de chômeurs. Evidemment, c’est énorme
actuellement. Cela frappe surtout les jeunes, les femmes, les immigrés :
c’est donc imposé politiquement, en tout cas, ça ne vient pas des nécessités de
la production. Le « précariat » c’est comme les termites, ça creuse les pieds
du meuble du CDI, mais il reste un meuble. 85 % des contrats restent des CDI.
Entre 29 ans et 54 ans, 97 % des contrats sont des CDI. Le CDI reste
majoritaire de façon écrasante avec Code du travail, statut et/ou conventions
collectives. En 25 ans, la durée moyenne du CDI s’est allongée de 9, 6 ans à
11, 6 ans.
Les classes moyennes, sont-ce les «
employés » et « ouvriers » ?
La distinction entre ouvriers et
employés, fondamentale au début du xxe siècle, s’est estompée. Tout comme
celle avec la majorité des cadres. Le « col bleu » avait les mains dans le
cambouis, en bas, à l’atelier ; le « col blanc » avait des manches de lustrine,
en haut, dans les bureaux : le premier semblait défavorisé par rapport au
second. Ce clivage si net tout au long du siècle précédent dans l’imagerie
populaire, syndicale et politique, a laissé place à un brassage des conditions
de travail, de l’hygiène et de la sécurité, des conventions collectives, des
salaires et des statuts : aujourd’hui, l’ouvrier peut encore porter des bleus
de travail mais œuvrer dans un environnement aseptisé de machines informatisées
dont la maîtrise exige un haut niveau de qualifications, tandis que l’employé
peut effectuer des services sales, déqualifiés et mal payés, notamment dans
l’entretien ou l’aide aux personnes.
Il y a environ 9 millions d’employés, et
6 millions d’ouvriers dont 2 millions d’ouvriers d’industrie. Ils sont
l’essentiel du salariat selon l’INSEE. Mais des ouvriers d‘industrie qualifiés
gagnent plus que des enseignants débutants. Des employés de restauration rapide
gagnent nettement moins que des ouvriers. Et en fait, il est impossible de les
séparer des autres « catégories intermédiaires » de l’INSEE.
L’ensemble du salariat est une sorte de
toile tissée avec des mailles qui vont bas en haut et de haut en bas. Il y a
plus de points communs que de différenciations. On ne vit pas de la même façon
à 900 euros, 1 800 euros ou 3 200 euros, mais on est placé devant les mêmes
problèmes fondamentaux d’emploi, de droit, de salaire. Et c’est l’existence qui
détermine la conscience et qui fait le lien « objectif ». Reste à ce qu’il soit
perçu subjectivement : cela ne peut se faire qu’avec une vision claire de la
réalité pleine et entière du salariat. Qui la développe ?
Il reste encore une drôle de théorie : ce
seraient les salariés qui seraient la « classe moyenne »
Ce serait là une « grande couche moyenne
centrale » qui, en travaillant normalement, retirerait les bienfaits du système
(capitaliste) et n’aspirerait qu’à en bénéficier davantage. Ce serait les 24
millions d’actifs qui composeraient la classe moyenne, par opposition à
ceux qui ne le sont pas comme les pauvres et les chômeurs. Parfaitement
intégrés au marché, les salariés n’y seraient pas hostiles et le voudraient au
contraire plus efficace, plus rentable. L’horizon du système capitaliste étant
indépassable, il suffirait donc de s’efforcer de mieux faire marcher
l’industrie, le commerce, les échanges, l’innovation, la production, la
compétition, afin de satisfaire les souhaits fondamentaux de cette «grande
couche moyenne » salariée qui ne demande que cela.
La fonction politique de cette analyse est
évidente : elle revient à marginaliser tout projet socialiste de gauche, à le réduire
à la charité compassionnelle d’une part, à une recherche de rentabilité
rationalisée d’autre part, saupoudrée d’une légère redistribution des richesses
en « constatant » qu’il n’y a plus de force sociale désireuse d’un vrai
changement. Finie la révolution et vive la classe moyenne et ses
aspirations sacrées !
Les cris, aussi imprécis que pervers,
abondent : pas touche aux classes moyennes (sic) !
Et les commentateurs se répandent en
assimilant dans la confusion celles-ci à la fois aux riches, à la fois aux
salariés du haut de l’échelle. Appeler le « salariat » « classe moyenne » n’a
plus aucune autre fonction conceptuelle et descriptive, c’est une
manipulation idéologique. C’est contribuer à l’empêcher de prendre conscience
de son immense force collective et de ses revendications légitimes communes
Cette « théorie » a un immense « hic » : «
masquer ce nouveau nom du prolétariat que je ne saurais voir »… elle n’explique
pas les mouvements sociaux d’ensemble du salariat de mai 68 à nov-déc 95, de
2003 à 2006 ou 2010… Cela n’explique pas les revendications sociales communes
pour les salaires, retraites, durée du travail… ni l’acharnement des employeurs
à ne plus vouloir de durée légale commune du travail ni de Smic, à préférer des
« retraites à la carte » et des « contrats » plus que des « lois ».
Car si le Medef veut diviser, atomiser,
rendre invisible le puissant et hégémonique salariat c’est qu’ils ont bien peur
de cette force sociale, la plus importante la plus décisive du pays, qui
est la classe qui produit de façon dominante les richesses et qui n’en
reçoit pas la part qu’elle mérite.
En vérité, donc, non il n’y a pas de
couche moyenne avec ou sans « s ». Il y a deux classes fondamentales,
celle minoritaire et dominante de l’actionnariat et du patronat, et celle
majoritaire et dominée du salariat. Les conséquences politiques de cette
analyse sont évidemment énormes.
A lire : Salariés si vous saviez… Ed La
Découverte. GF 2006 (et de nombreux autres articles depuis 20 ans dans la revue
mensuelle D&S)
Jeudi 2 Février 2012
Gérard Filoche
Suite aux demandes, je laisserai une semaine de plus
sur le site en libre téléchargement le documentaire « Première
déclinaison : l’Homme » / « Prvi padez-Čovek » (1964)
http://www.entretemps.asso.fr/Pro/Homme.mp4
et j’y réinstalle,
également pour une semaine, le film « Azra » de Mirza
Idrizovic de 1988 (voir Qui-vive n°17) :
http://www.entretemps.asso.fr/Pro/Azra.m4v
Je profite de
cette « reprise » pour signaler les points suivants :
1) Azra a été le nom d’un groupe rock croate,
assez connu semble-t-il, créé dans les années 80 : http://fr.wikipedia.org/wiki/Azra_%28groupe%29.
Il aurait repris son nom, non pas du
film d’Idrizovic mais d’un poème très connu de Heine que voici :
Heinrich Heine (1797-1856) : Der Asra
(Romanzero - 1. Erstes Buch – Historien ; 1851)
|
La fille du sultan, belle et sereine |
Täglich ging die
wunderschöne |
|
S’en allait chaque jour d’un pas sûr |
Sultanstochter
auf und nieder |
|
Vers l’heure du soir à la fontaine |
Um die
Abendzeit am Springbrunn, |
|
Où les eaux blanches murmurent. |
Wo die weißen
Wasser plätschern. |
|
|
|
|
Chaque jour le jeune esclave demeure |
Täglich stand
der junge Sklave |
|
Vers l’heure du soir à la fontaine |
Um die
Abendzeit am Springbrunn, |
|
Où les eaux blanches murmurent ; |
Wo die weißen
Wasser plätschern; |
|
Il devient chaque jour plus blême. |
Täglich ward er
bleich und bleicher. |
|
|
|
|
Un jour la princesse avec un ton |
Eines Abends
trat die Fürstin |
|
Soudain s’approche de lui : |
Auf ihn zu mit
raschen Worten: |
|
« Je veux connaître ton nom, |
“Deinen
Namen will ich wissen, |
|
Celui de ton clan, de ton pays ! » |
Deine
Heimat, deine Sippschaft!” |
|
|
|
|
« Je m’appelle », l’esclave répliqua, |
Und der Sklave
sprach: “Ich heiße |
|
« Mohammed, je viens du Yémen, |
Mohamet, ich
bin aus Yemmen, |
|
Je suis de la tribu d’Asra, |
Und mein
Stamm sind jene Asra, |
|
De ceux qui meurent quand ils aiment. » |
Welche
sterben, wenn sie lieben.” |
On remarquera au passage que le poème de Heine est systématiquement bâti sur
un rythme en trochée (pied constitué d’une longue puis d’une brève) : Täg-lich ging die wun-der-schö-ne…
2) Si l’on
suit cette piste, le nom de la femme dans le film renverrait à l’arabe Asra, non à Azra.
Or la langue
arabe nous offre trois possibilités de comprendre cet Azra/Asra :
—
En
partant de Asra, on
n’a qu’une possibilité de prénom : celle qui se greffe sur la racine
qu’il faudrait transcrire εaSar (il y a un « aïn » au départ
et le « S » est emphatique) et qui renvoie à la notion de temps. Cette
racine ne donne, semble-t-il, qu’un prénom masculin : Asr (c’est-à-dire en fait εaSr)
—
En
partant cette fois d’Azra, on a deux possibilités.
o La première, la plus simple a priori,
serait la racine
qui se translittère bien en ’azr et qui renvoie à la notion de force et de puissance. Mais cette
notion suscite, semble-t-il, un prénom masculin (Asre) plutôt que féminin.
o Deuxième possibilité, qui me semble
finalement la bonne : la racine
qui se translittère ainsi εazara (le « z » est interdental) et
qui renvoie à la notion de virginité. Elle donne en effet le nom Vierge
d’où le prénom féminin attendu, courant,
de Azra (la Vierge)
Au total, l’Asra de Heine n’a donc guère à voir avec l’Azra du film !
Conclusion
de cette petite enquête :
—
L’Asra de
Heine est un εaSra,
d’orientation plutôt masculine (comme le soutient le poème).
—
L’Azra du
film est un εazra qui renvoie à une figure typiquement féminine (comme le soutient le film).
Tableau
résumé

Comme l’exposition de Bruxelles l’a rappelé, le mouvement surréaliste a eu, dans les années 30, une importante et originale contribution serbe.
Politiquement, cette contribution serbe se traduira par une singularité dans les années 40 : son immersion rapide dans la résistance armée à l’armée nazie.
En France, le rapport du mouvement surréaliste à la politique et à la question du communisme telle qu’elle se donnait d’abord dans les années 20, puis dans les années 30, enfin pendant la seconde guerre mondiale est éminemment divisé et contradictoire. Le lieu n’est pas immédiatement de reprendre en détail cette histoire, par bien des points très éloignée de ma propre expérience (tant de militant que de compositeur) comme de celle de bien de mes amis. Mais deux mots malgré tout.
Les surréalistes français, pour une bonne part, se sont constitués en compagnons de route du PCF, escomptant ainsi que la caution « intellectuelle » qu’ils apportaient à une politique – par bien des points détestable – du PCF se monnaierait en échange en une caution idéologico-politique du PCF à leurs propres travaux littéraires. Ainsi d’un côté, ils ne « militaient » pas, ne faisaient pas réellement de politique (comme tout un chacun, qui le décide, est amené à en faire – au sens spécifique du « faire » que veut dire ce « faire de la politique » -), et ne faisaient donc que cautionner de l’extérieur la politique faite par le PCF. Et d’un autre côté, ils attendaient du PCF qu’il les décrète en retour grands poètes et/ou artistes.
Soit un échange avec le PCF : « je cautionne ta politique et tu promeus en échange mon travail intellectuel/artistique », échange inscrit sous le signe d’un double « comme si » auquel ma génération s’est attaquée ouvertement : d’un côté faisons comme si un intellectuel ou artiste pouvait se mêler de politique sans avoir à en faire réellement (comme si son rôle était de commenter la politique de l’extérieur), et d’un autre côté faisons comme si la valeur d’un travail intellectuel et/ou artistique pouvait s’attacher à quelque conformité idéologico-politique dont « Le Parti » serait le garant exogène.
Il s’agit donc ici d’enquêter sur les spécificités du surréalisme serbe et sur le rôle que ces spécificités ont pu jouer dans un rapport particulier à l’engagement politique.
Voici à ce titre un poème de 1938, fourni par nos amis belges et restitué ici dans son contexte.


Lors de sa publication à Zagreb (1938) Turpituda, "rapsodie paranoïaque-didactique" de Marko Ristic, avec dessins de Krsta Hegedusic, est immédiatement saisie et détruite en raison de la Loi sur la protection de la sécurité et de l’ordre public dans l’État.
Les relations entre surréalistes yougoslaves et français furent complexes. Amicales dans un premier temps, elles se sont tendues lorsque les surréalistes yougoslaves ont pris les armes, une situation qui peut expliquer que les surréalistes yougoslaves n’aient pas toute leur place dans les manuels français dédiés au mouvement surréaliste.
http://www.serbiansurrealism.com/be15.htm
Issu d’une vieille famille belgradoise, il est un de chevilles ouvrières du mouvement surréaliste yougoslave.
Il introduit le premier Manifeste du Surréalisme(1924) dans la revue Svedocanstva, quelques mois après sa parution en France. Il est alors rejoint par pléthore de jeunes écrivains tels que Oskar Davičo, Dusan Matić, Đorđe Kostić, Aleksandar Vučo tous, notons-le, francophones.
Le mouvement suscite un vif intérêt dans le milieu intellectuel belgradois et yougoslave, à cette époque royaliste. Cependant, ces jeunes avant-gardistes vont vite être contestés ; d'un coté à cause de leur style anti-académique, mais aussi à cause de leurs convictions communistes qui a valu à tous les membres de la groupe "du 13" prison et tortures dans les prison féroces du Royaume yougoslave (André Gide fut un des initiateurs de pétitions pour l'amnistie des prisonniers yougoslaves de cette époque).
Ristic publie ses premiers ouvrages dans les années 30-40 alors que la toute jeune Yougoslavie sort difficilement de cinq siècles de domination extérieure (successivement ottomane et austro-hongroise). Ce contexte historique rend difficile l’accès aux courants littéraires mondiaux, et le patrimoine culturel yougoslave reste assez modeste.
N’oublions pas que la notion de langue littéraire serbo-croate n’apparaît qu’au XIXe siècle avec l’Accord de Vienne, mené par Vuk Karadzic et Ludevit Gaj.
En 1941, la plupart des surréalistes yougoslaves entrent dans la lutte armée libératrice des partisans yougoslaves.
Après la libération, Marko Ristić devient le premier ambassadeur de la Yougoslavie post-révolutionnaire, en France ( 194-195).
Cet extrait du poème Turpituda est assez représentatif de cette génération d’écrivains et de son mouvement : le passé, obscur, sale, décadent, se trouve confronté à un avenir tout aussi brutal que menaçant. De cette confrontation incongrue, d’où émanent anxiété et noirceur, va naître une envolée onirique enivrante et magique.
Le texte, malgré toutes ses ombres, insuffle un parfum de rêves, qui fera triompher la Turpitude, fusion d’un passé, encore proche, sombre et archaïque, et d’un monde moderne pré-guerrier, apportant peu d’espoir.
— 1909–1921 Né dans une ancienne famille belgradoise, Ristic fait ses études à Belgrade et en Suisse.
— 1922 Avec M. Dedinac et D. Timotijevic il lance la revue Putevi (Chemins).
— 1924–1925 Rédacteur, avec R. Petrovic, D. Matic et M. Dedinac, de la revue Svedocanstva (Témoignages).
— 1926 Mariage avec Seva Zivadinovic à Vrnjacka Banja, leurs témoins sont Aleksandar et Lula Vuco.
— 1926–1927 Il fait connaissance avec André Breton et les surréalistes français pendant son séjour à Paris d’où il ramène le cycle de collages La vie mobile.
— 1927 A l’exposition de Max Ernst à Paris, Seva et Marko Ristic achètent le tableau Le Hibou (L’oiseau en cage) (Musée d’Art Moderne, Belgrade).
— 1928 Publication de l’antiroman Bez mere (Sans mesure). Naissance de sa fille Mara.
— 1928–1929 Il réalise une série de photogrammes avec Vane Bor à Vrnjacka Banja
— 1930 Ristic est un des fondateurs du groupe des surréalistes de Belgrade et un des signataires du manifeste. Rédacteur avec A. Vuco et D. Matic de l’almanach Nemoguce – L’impossible où il publie les collages Budilnik (Le réveil) et Ljuskari na prsima (Crustacés sur la poitrine). Avec D. Matic il écrit Pozicija nadrealizma (La position du surréalisme) que signent les autres membres du groupe surréaliste belgradois.
— 1931 Avec K. Popovic il publie le livre Nacrt za jednu fenomenologiju iracionalnog (Projet pour une phénoménologie de l’irrationnel).
— 1931–1932 M. Ristic est un des rédacteurs de la revue Nadrealizam danas i ovde (Le Surréalisme aujourd’hui et ici).
— 1932 Avec V. Bor il publie le livre Anti–zid (Anti–Mur).
— 1933 La revue parisienne Le surréalisme au service de la révolution (n. 6, pp. 36–39) publie sa réponse à l’enquête « L’humeur est–il une attitude morale? »
— 1936 Il écrit le texte ”Predgovor za nekoliko nenapisanih romana”.
— 1938 Publication de son poème Turpituda qui est saisi par la police à Zagreb.
— 1939 Avec M. Krleza, K. Hegedusic, V. Bogdanov, Z. Rihtman et d’autres il fonde la revue Pecat (Le sceau). Voyage en Italie avec Seva.
— 1941–1942 Il vit à Vrnjacka Banja. Il est emprisonné quelques temps à Krusevac.
— 1944 Il publie des textes politiques dans Politika et Borba et est rédacteur de l’Institut pour les publications de Yougoslavie.
— 1945–1951 Il est nommé ambassadeur de Yougoslavie à Paris.
— 1951 Élu membre correspondant de l’Académie des sciences yougoslave à Zagreb.
— 1952 Avec O. Bihalji Merin, O. Davico, M. Dedinac, E. Finci, D. Matic et A. Vuco, Ristic fonde la revue Svedocanstva (Témoignages).
— 1955 Avec A. Vuco, O. Davico, D. "osic et A. Isakovic, il lance la revue Delo (Œuvre).
— 1956 Publication du livre Nox microcosmica.
— 1958 Ristic est président du Comité national yougoslave pour UNESCO.
— 1989 Après sa mort, H. Kapidzic Osmanagic publie ses textes dans le livre Naknadni dnevnik 12 C (Sarajevo).
— 1993 Legs de Seva et Marko Ristic - expérimentation du groupe des surréalistes de Belgrade (1926–1939) - déposé au Musée d’ Art Moderne de Belgrade.
http://serbiansurrealism.com/fr.htm
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Extraits de Turpitude (1938)
http://retors.net/spip.php?article79#nb1
Je raille son abondante et
pléthorique rêverie d’un sculptural âge d’or
Sa douce et onirique superstition
aux marges claires obscures
Sur la bordure mélancolique de
l’indolence sa main frissonne encore une dernière fois
La souffrance se transforme
[en ?] otage d’une vision mnémotechnique mutilée et en rien
Les traces d’un refrain retentissant
contrastent avec le reliquat d’un effréné frisson
Un misérable roseau titube et
sacrifie son aridité poussiéreuse à des champignons blancs
Comme lorsque le soleil exerce un
tourbillon d’infamie autour duquel se rassemblent les grillons [1]
L’inconsciente écharde d’un devenir
ancestral et antérieur dans l’œil d’une locomotive fumigène
Le cœur d’avant dernières pantoufles
vespérales et la cendre de tous les cendriers diplomatiques
Des voiles imaginaires déployées [2]
au-dessus d’un plasma en branle dans une passion cul-de-sac
Dans les doux bas-fonds des pulsions
sexuelles en avalanche contre le roc d’un littoral lunaire
La mer flétrie la mer chimérique
monotone immonde égouttée labourée fauchée
Le spectre de la grande voie lactée
dans une éloquente luminosité d’illogisme et l’horreur et l’horreur
Je raille sa confiance en la rêverie
vide et écumée dans l’œil de grenouille
Chacune de ses prédictions de beau
parleur sur les rives d’un lac insipide ou [où ?] henni[t ?] un cygne
noir
Ce perroquet au long cou sans égard
pour le jour pourri sa dernière chanson de papier
Dans une acrobatique écaille
d’éboulement tombe et chancelle un insolent pean [péan] [3]
Une nuée d’oiseaux verruqueux dans
un râle concourt avec un immense archéoptéryx
Les fondations éphémères d’un avant
déluge capitaliste se lézardent et craquèlent comme le sel dans la boue
Les vertigineux toboggans
pneumatiques de l’Histoire se ruent sur chaque mamelle nue
Les Dodoles [4]
à travers les siècles se déhanchent sur les sentiers et s’enroulent autour de
la caverne de l’homme du paléolithique
Autour des forteresses féodales
autour des turbines autour du Parthénon autour du palais Riunione à Belgrade
Les forêts préhistoriques et
marécageuses dans lesquelles l’inventeur de la machine à coudre [5]
s’accroupit se réveillent
Elles s’étirent avec leurs lascives
et inextricables lianes et en silence gémissent dans la sueur
Suintent alors de leurs pulpeux et
gigantesques feuillages tout un tas de boutades
Sur l’addition de Bernard Shaw de
Sarah Bernhardt et aussi du président de la république d’Uruguay [6]
dont je ne connais pas le nom
Son nom à elle est Turpitude et elle
vit dans un gratte-ciel imaginaire de cristal d’aluminium et de vernis
Qui se dresse élancement sur un
tronçon parmi des peaux et des crânes d’agneau qui puent
Dans Trstenik elle rêve son rêve
paradisiaque et argenté fait d’écume céleste et immaculée
Dans Trstenik elle tisse son soyeux
tissu de magie opiacée [7]
et de bleus fantasmes
Là elle veille sur l’extase et le
silence par son beuglement délirant tandis que la cloche sonne et somme [8]
Je la raille elle et perfidement je
tourne autour de son nombril sournoisement je renifle son odeur
Les sabots battent vertement sur le
pavé leurs mélodies du vainqueur tels de fringants moreaux
Et détonnent les pneus d’automobiles
comme des grappes où crépitent la volupté et l’ivresse d’une récolte
Regarde le poisson de la solitude
mollement et bêtement frappe sur la vitre de son aquarium de verre
Dans lequel
la Turpitude ronge une quenouille et enduit ses ongles d’un vernis à
l’odeur de bonbons
De bonbons bons marchés de quelques
noms et dans Trstenik où personne ne perd le droit de rêver
Je raille la Turpitude à un tel
point que ne me dévorent pas petits pourceaux et teignes
Alors je vois moi aussi sa vision du
bonheur et je déploie sur les portes cochères d’une ville future l’amour
Je frémis comme elle à la pensée de
la volupté que sur ses seules épaules elle porte comme une fourmi
Afin que les villages de nègres
chancellent et exultent à travers des bibliothèques embaumées
Comme une nuée de sauterelles à
travers les fertiles champs banates [9] et
comme le choc d’un nuage d’acier à travers une église
Où hagards de sournois diacres
pillent le butin de ce monde-ci et de celui-là
Afin que se réjouissent les loups
auxquels dès aujourd’hui les meilleurs dentistes de l’enfer aiguisent les dents
Pour un festin de folie où
tourbillonneront le béton et l’acier des bureaux de changes frontaliers
Les mers bouillonnantes et la
mappemonde jaillissante de lave peut-être déraillant par la tangente
Mais là même où
la Turpitude aura son rôle majestueux de la vengeance et de la
consolation
Traduit par Karine Samardzija
J’essaie de retenir de ces notes ce qui à chaque fois éclaire un point, certes limité, certes selon un éclairage conventionnel, mais cependant significatif quant à l’état du capitalisme occidental…
Premier point : dans la majorité des cas, le tournant économique date bien de la seconde partie des années 70 (je me souviens m’être penché à l’époque sur « le Plan Barre »…).



Second point : À l’intérieur de la zone euro, l’avenir est plutôt à la divergence qu’à la convergence…

Un extrait qui m’a semblé avoir quelque actualité…
Les Temps modernes, 1952
Avant de mourir pour la démocratie, je voudrais être assuré d’y vivre. Il paraît justement que c’est le régime de mon pays : je le veux bien, mais quand j’en cherche des preuves, je m’aperçois qu’elles reposent toutes sur le témoignage d’autrui. […]
Si, au lieu d’exercer réellement mon droit de vote, je ne faisais que participer à la cérémonie dérisoire de l’isoloir et du bulletin, bref si mes actes de citoyen se métamorphosaient secrètement en gestes, on m’a si bien endoctriné que je ne m’en apercevrais pas. […]
Tout le monde a les mêmes droits, mais tout le monde n’a pas le droit d’en jouir. […]
Les réalisations démocratiques marquent un « progrès » […] mais ce progrès même, par les conséquences qu’il engendre, contribue à détruire le régime qui l’a réalisé ; comme si la réalisation intégrale de la démocratie bourgeoise devait coïncider avec sa totale destruction.
Quelques critiques du livre, ici présentées en désordre…
"La République de
Platon", d'Alain Badiou : Platon, le remake
LE MONDE DES LIVRES | 26.01.12
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Alain Badiou
publie sous son nom un livre au titre déroutant, La République de Platon.
Dialogue en un prologue, seize chapitres et un épilogue. Un texte et deux auteurs ? Qu'a fait
Badiou avec ce texte chaotique, bien connu des bacheliers, où Socrate affronte
un sophiste sur la définition de la justice et invente à l'occasion une utopie
communiste, l'allégorie de la caverne et le mythe d'Er ?
Est-ce une traduction ? L'auteur avertit en préface
que, s'il a lu Platon en grec, sa République n'est pas
une traduction, elle en est un écho contemporain. Certaines phrases
"sentent" pourtant la version grecque. C'est donc un effet de
trompe-l'oeil. Aurions-nous affaire à un simple jeu culturel ? Voire à un
canular ? Pour tous les normaliens qui ont traduit du grec jusqu'à la lie,
l'anachronisme rigolard et cultivé est depuis Giraudoux une tradition : "Je
suis comme le vieux Tolstoï", dit Socrate chez Badiou.
Mais la modernisation de cette République est
aussi une affaire sérieuse bien que souriante. Lacan, Marx et Shakespeare, la
biologie moléculaire et les iPod entrent dans le texte de Badiou à côté
d'Homère et des éternels potiers de Socrate. Cette équivalence des deux mondes,
ancien et moderne, dans le propos philosophique, implique l'éternité et
l'universalité d'une vérité immanente au texte de Platon, indépendamment de son
ancrage anthropologique et historique et de sa matérialité verbale. C'est une
vieille histoire. La prétendue éternité de Platon a toujours reposé sur des
anachronismes volontaires.
Badiou écrit une République
politiquement correcte. Des filles de bonne famille accompagnent les amis de
Socrate : la soeur de Platon, "la belle Amantha", est
l'occasion de mettre une pincée de féminisme dans le livre. Et Socrate se
réjouit à l'idée de draguer les filles au bal que donne la municipalité du
Pirée, ce soir de fête. Juste drôle ? L'égalité sociale des hommes et des
femmes qu'imagine Socrate dans sa cité utopique perd son sens, et devient chez
Alain Badiou une affaire de sexe et de filles à poil dans les douches communes
au sein d'une société majoritairement hétérosexuée : la nôtre.
Il est impossible d'identifier ce livre en le lisant à
partir du texte de Platon ; c'est une pieuvre socratique qui vous glisse entre
les doigts et se retourne comme un gant. On passe du rire pour un anachronisme
bien trouvé à l'exaspération pour une analogie abusive.
Pitreries et choses sérieuses
Une autre approche du livre est possible. Dans La
République - l'ancienne -, Platon ne fait que transcrire les
paroles de Socrate, seul narrateur. Tout le texte est à la première personne,
les autres voix sont enclavées dans la voix de Socrate. Le coup de force - de
génie, si l'on veut - d'Alain Badiou consiste à avoir supprimé le narrateur et
pris la place de l'auteur, désormais seul principe unificateur du texte. D'un
dialogue platonicien dont l'unité était la voix de Socrate, Alain Badiou a fait
un roman avec des personnages dont il est le seul maître, libre d'en faire les
serviteurs de ses anachronismes.
La première phrase du dialogue était :
"J'étais descendu hier au Pirée avec Glaucon, fils d'Ariston, pour prier
la déesse..." Le nom de Socrate apparaîtra quand son ami Polémarque
lui adressera la parole. La première phrase du roman est : "Le jour où
toute cette immense affaire commença, Socrate revenait du quartier du
port." "Immense" est une intrusion de l'auteur
qui évalue rétrospectivement ce qui est pour lui, aujourd'hui, un événement. "L'affaire",
comme il dit. Mais il n'y a d'affaire ou d'événement que par le récit qui
le définit et le clôture. Philosophe professionnel, Badiou confond le texte de La
République, et son histoire postérieure, avec un événement qui en
serait à l'origine et qu'il crée par un récit fictif.
Le romancier a éliminé la voix de Socrate : il sera
l'auteur de chaque pitrerie comme de ses anachronismes philosophiques sérieux.
Platon, qui a disparu avec la voix de Socrate, dont il était le transcripteur,
ne peut pas lui servir d'alibi.
Comment appeler cette démarche ? Pourquoi pas un
remake ? Le terme vient du cinéma et désigne un nouveau film qui reprend les
principaux éléments de scénario, le récit et les personnages d'un autre plus
ancien. En 1998, Psycho a été réalisé par Gus Van Sant à
partir de Psychose, d'Hitchcock (1960). Personne
n'imagine un remake de Psychose sans la scène de la douche, ni
un remake de La République de Platon sans l'allégorie de la
caverne ou le mythe d'Er. Le livre de Badiou s'appuie donc sur des séquences
incontournables pour se livrer à tous les écarts que lui permet son statut
d'auteur.
Un remake est un lieu de mémoire, s'y déposent
l'histoire du premier film et les commentaires qui ont suivi. Psycho est
destiné aux cinéphiles ; pour bien lire "La-République-de-Platon" de
Badiou, il faut non seulement avoir déjà lu celle de Platon - en grec ? - mais
avoir aussi son immense culture philosophique et littéraire.
LA RÉPUBLIQUE DE PLATON d'Alain
Badiou. Fayard, "Ouvertures", 600 p., 25 €.
Florence Dupont, latiniste
La meilleure
spécialiste de Platon en France a lu pour « Marianne » la traduction
de la République effectuée par le philosophe Alain Badiou. Voici son
verdict.
Par Monique Dixsaut*
Lire la
version qu’Alain Badiou nous offre de la République est un bonheur. Il s’amuse,
mais seul celui à qui un tel texte est devenu intimement lié, à force de
travail, peut s’amuser avec une telle liberté, une telle justesse ; les
interlocuteurs de Socrate – l’insolente Amantha, Glauque le raisonneur – se
font personnages de théâtre. En faisant des sophistes et des « amateurs de
spectacles » des portraits qui ne nous sont que trop familiers, Badiou
démontre l’actualité des diagnostics platoniciens : l’une et l’autre
espèce bouchent notre horizon comme du temps de Platon. Une restructuration
thématique évite au lecteur de se perdre ; on y gagne en clarté, bien
qu’on perde un peu les digressions, les sauts et retours qui sont pour Platon
le propre de toute pensée qui se cherche. Mais il faudrait être sacrément
grincheux, de mauvaise foi ou pédant, pour résister à la vitalité de ce qui
nous est offert.
A quoi,
d’ailleurs, avons-nous affaire ici ? A une traduction
« dépoussiérée » ? La prendre ainsi, ce serait inscrire cette
République dans la lignée des « belles infidèles » (la traduction du
Banquet par Racine, par exemple) dont le but était d’adapter des textes anciens
au goût de lecteurs contemporains. Cela y ressemble à première vue, mais Badiou
sait bien que ce qui est moderne est voué à se démoder, et qu’habiller Don
Giovanni en complet veston ne fait ni chaud ni froid à la musique de Mozart,
elle qui possède la puissance de nous arracher au vacarme de toute modernité et
d’ouvrir nos oreilles à l’intempestif. Le but n’est pas de venir au secours de
Platon en le modernisant mais de restituer le célèbre dialogue à son éternité
véritable « qui est d’être disponible pour le présent ».
Pour ce faire,
Badiou réécrit la République. Il n’est pas le premier, le dernier en date étant
Nietzsche qui, dans Sur l’avenir de nos établissements d’enseignement (1872),
comprend de manière très proche ce que ce livre a d’éternellement contemporain.
Il existe pour Platon des vérités absolues, invariantes, mais pour être
découvertes celles-ci exigent un sujet qui les aime (philosophia, « amour
de la sagesse » en grec), et ne peut lui-même émerger qu’à la faveur d’une
certaine forme de vie politique. Faute de cela, nous devenons, comme Platon le
prévoyait, les instruments dociles d’une tyrannie d’autant plus efficace
qu’elle est plus subtile, inapparente. Tous les régimes de gouvernement
existants ou ayant existé y conduisent, à l’exception d’un seul, qui n’existe
encore qu’en paroles et est orienté par l’« Idée du Bien ». Une
expression, jugée trop théologique, à laquelle Badiou préfère ici « Idée
du Vrai ». Une vraie vie est donc une vie polarisée de la sorte. Ainsi que
le dit Socrate, tous ceux qui se détournent de la philosophie « mènent une
vie qui n’est pas vraie ». C’est pour comprendre cela, qu’aujourd’hui plus
que jamais, Platon nous est nécessaire, et Badiou a assez de force pour nous
forcer à l’entendre.
Une chose,
toutefois, le gêne chez Platon au point qu’il le censure ou lui prête
l’affirmation contraire, et c’est ce qui me gêne tout de même chez Badiou. Voir
dans la figure du « philosophe » une exception, une rareté, relève
certes d’une thèse inégalitaire de la part de Platon. Pourtant cette inégalité
n’est ni biologique ni intellectuelle. Elle résulte d’une différence
d’intensité entre plusieurs sortes de désirs: chez la plupart des gens, celui
d’avoir plus de pouvoir ou d’argent l’emporte sur le désir de vérité, c’est
ainsi. Selon Badiou ce fait n’a rien de naturel, c’est une conséquence sociale,
et la disposition à la philosophie est à ses yeux aussi universelle que le sont
les vérités. On ne peut le démontrer, pas plus qu’on ne peut démontrer que la
thèse de Platon est fausse. On peut seulement juger cette dernière scandaleuse,
et au fond immorale. Dans cette histoire, c’est plutôt Platon qui semble
réaliste.
« La
République » de Platon, trad. du grec ancien par Alain Badiou, Fayard, 600
p., 25 euros.
* Philosophe,
professeur émérite à Paris I Panthéon-Sorbonne.
Avec « La
République », fruit de 6 ans de travail, Alain Badiou introduit dans
l’édition un objet philosophique non identifiable : à la fois antique et
contemporain, le texte de Platon y est remis au goût du jour par le penseur
radical de la rue d’Ulm, découvert par le grand public à travers son pamphlet
politique : De quoi Sarkozy est-il le nom ? (Lignes).
Alain Badiou renverse «la
République» de Platon
CritiqueUn remake
contemporain de l’œuvre du philosophe grec
Par ROBERT MAGGIORI
Au fond, il ne
faut qu’un petit effort pour imaginer Socrate commenter une interview de
Sophocle («Alors, Sophocle, où en êtes-vous, côté sexe ?»),faire référence à Nietzsche ou Hitler,
citer Mao, se moquer de «ceux qui sont toujours fourrés chez leur psy» ou fustiger les riches, qui, peu soucieux de «pensée et
justice», veulent
surtout «être en forme», «soigner d’avance toutes les maladies qu’ils
risqueraient d’avoir, et sont terrorisés dès qu’ils ont envie,
inexplicablement, de se gratter le mollet». Comme Platon a beaucoup fait parler Socrate, il est tentant
d’envisager ce qu’il eût pu dire en
d’autres occasions, sur d’autres sujets, à d’autres époques. Et comme il parle d’une certaine
façon, avec ses tics,
ses ruses et ses réfutations diaboliques - qui conduisent l’interlocuteur à
opiner du bonnet, «oui, Socrate… certainement Socrate», - il est tout aussi excitant de le pasticher.
A l’inverse, si l’on veut savoir «ce qu’il a vraiment dit», ou s’en approcher,
on n’a que le recours à la lecture réitérée des dialogues platoniciens, à la
traduction, l’interprétation : la tradition philosophique le fait depuis
vingt-cinq siècles.
Presbyte. Dans la République de
Platon, Alain Badiou
n’a opté pour rien de tout cela. Il n’a pas donné une nouvelle traduction de
l’œuvre du philosophe grec, n’a pas livré un commentaire, n’a pas écrit une parodie, n’a pas
«détourné» le texte en le truffant d’anachronismes. Mais il a mis six ans à
faire ce qu’il a fait - une «œuvre» qui ne correspond à aucune catégorie
familière. Dans la République de Platon, il y a toute la République,
mais il n’y a aucune phrase de l’ouvrage de Platon qui soit restituée telle
quelle. Approche, à la fois myope et presbyte, qui donne un «objet rare» : la
République de Badiou, dira-t-on, établie avec le concours de Platon, d’où la
pensée du philosophe, professeur émérite à l’ENS, émerge de façon encore plus
nette que dans ses autres livres.
Armé de ses «chères études
classiques», du
dictionnaire Bailly et de quelques traductions (Chambry, Robin, Baccou), Badiou
se confronte d’abord avec le texte platonicien. «Je m’acharne, je ne
laisse rien passer, je veux que chaque phrase […] fasse sens pour moi.» Ensuite, sur «la page de droite d’un
grand cahier de dessin de chez Canson» - il en remplira 57 -, il écrit «ce que délivre
[en lui] de pensées et de phrases la compréhension acquise du morceau de texte
grec dont [il] estime être venu à bout». Puis il révise ce premier jet, et rédige la
nouvelle version sur la page de gauche. Enfin le manuscrit passe dans les mains
d’Isabelle Vodoz, laquelle le «peigne», le corrige, en fait un fichier
informatique et le retourne à l’auteur, qui le peaufine jusqu’à la version
finale. «Souvent, je m’éloigne d’un cran de plus de la lettre du texte original,
mais je soutiens que cet éloignement relève d’une fidélité philosophique
supérieure.»
Une telle
«fidélité» incite Badiou à ne respecter ni l’ordre ni la division en
10 chapitres de la République, à introduire un personnage féminin, Amantha, «sœur de Platon» (qui dit «fasciste» au lieu de «tyran»), à jouer d’une liberté totale dans
les références («si une thèse est mieux soutenue par une citation de Freud que par une
allusion à Hippocrate, on choisira Freud, qu’on supposera connu de Socrate»),à survoler l’histoire («pourquoi en
rester aux guerres, révolutions et tyrannies du monde grec, si sont encore plus
convaincants la guerre de 14-18, la Commune de Paris ou Staline ?»),à rendre «Idée du Bien» par «Vérité», «âme»par «Sujet», «Dieu»par «Grand Autre», et «Cité idéale» par «politique vraie,
communisme et cinquième politique».
Si Badiou
était traducteur ou philologue, on le pendrait devant le portail de l’Académie.
Mais il est philosophe et, en cela, légitimé à utiliser tous les outils
possibles pour mener le «combat spirituel» qui vise à séparer opinions et savoirs et à
s’approcher, bon an mal an, du «réel de l’être» et de la vérité. De plus, il est romancier et
dramaturge. Aussi sa République de Platon se révèle être un coup de maître. Si on connaît très bien la République du Grec, on apercevra dans son
«adaptation philosophique» toute la malice et l’inventivité de Badiou. Si on
l’ignore, on lira la République de Platon comme un texte «premier», passionnant, alerte, drôle, «mettant en scène» de
façon très contemporaine les questions clés de la philosophie, la lutte contre
les sophistes et les manipulateurs de l’opinion, la justice, l’éducation, l’art,
la discipline des corps, l’amour, la genèse de la société et de l’Etat, la
critique des politiques timocratiques, oligarchiques, tyranniques,
démocratiques…
«Lumière». Platon nommait «philosophe» celui qui parvient à sortir de la caverne et, par une dialectique ascendante, passe de la trompeuse connaissance des ombres, puis des objets sensibles, à la vraie connaissance des idéalités mathématiques et de l’Idée du Bien. Badiou voudrait que tous - «les ouvriers, les employés, les paysans, les artistes et les intellectuels sincères» - suivent ce même parcours afin d’atteindre… l’Idée du communisme. Mythe éternel, que celui de la caverne, au sens… inépuisable ! Platon le décrit ainsi : «Figure-toi des hommes dans une demeure souterraine, en forme de caverne, ayant sur toute sa largeur une entrée ouverte à la lumière ; ces hommes sont là depuis leur enfance, les jambes et le cou enchaînés, de sorte qu’ils ne peuvent bouger ni voir ailleurs que devant eux…» Et que lit-on chez Alain Badiou, pour qui ces reclus - «ce sera la même chose en mieux» - sont les «spectateurs-prisonniers du médiatique contemporain» ?Eh bien, ceci : «Imaginez une gigantesque salle de cinéma. En avant l’écran, qui monte jusqu’au plafond, mais c’est si haut que tout ça se perd dans l’ombre, barre toute vision d’autre chose que de lui-même. La salle est comble. Les spectateurs sont, depuis qu’ils existent, emprisonnés sur leurs sièges, les yeux fixés sur l’écran, la tête tenue par des écouteurs rigides qui leur couvrent les oreilles…»
http://www.autrefutur.org/Badiou-cerne-par-l-anarchisme
Badiou cerné par l’anarchisme
2 février 2012
par Pierre Bance
Alain Badiou a
défrayé la chronique, en 2007, avec son pamphlet De quoi Sarkozy est-il le
nom ?, sur la lancée, L’Hypothèse communiste, en 2009, reçut un certain
écho. Le Réveil de l’histoire qui vient de paraître est passé presque inaperçu.
Badiou serait-il passé de mode ? C’est possible mais ses travaux,
caricaturés tant par la réaction que par la gauche radicale, méritent mieux
qu’un anathème grossier.
Une étude de
Pierre Bance.
Antonio Negri
pourrait décourager la lecture d’Alain Badiou. Il qualifie « “l’extrémismeˮ badiousien » d’« utopie
entretenant un rapport schizoïde avec l’histoire », en particulier
l’histoire du socialisme réel, et le condamne comme « négation de la lutte
des classes » [1]. Le
lecteur familier des échanges entre philosophes radicaux ne s’arrêtera pas à ce
jugement [2]. Il
perdrait à ne pas lire ce Badiou habitué à recevoir des coups plus injustes
encore. Si sa philosophie est obscure pour les non-philosophes et probablement
pour quelques philosophes, sa théorie politique est plus abordable que celle
d’un Rancière ou d’un Žižek [3].
Jusqu’en 2007,
l’œuvre philosophique d’Alain Badiou l’avait maintenu dans un cercle limité de
professeurs, d’étudiants et de quelques militants à la recherche des voies
régénératrices du marxisme [4].
Mais la parution du livre, De quoi Sarkozy est-il le nom ? a fait
connaître Badiou au-delà des cénacles intellectuels [5].
L’ouvrage n’est pas qu’un pamphlet contre Nicolas Sarkozy et son idéologie
associée au pétainisme, on y trouve, en conclusion, l’annonce de l’hypothèse
communiste comme alternative au capitalisme symbolisé par l’actuel président de
la République. Ce succès de librairie, inespéré aux dires de l’éditeur, Michel
Surya [6],
s’est accompagné d’une manipulation politico-médiatique dans le but de
discréditer l’idée communiste. Pas plus que Slavoj Žižek, Alain Badiou n’est ce
stalinien primaire, ce philosophe de la terreur, ce gauchiste dogmatique, ce
maoïste attardé que l’on dit pour ne l’avoir pas lu, l’avoir mal lu ou par un
anticommunisme résultant de la réduction, consciente ou non, du communisme au
stalinisme [7].
Malheureusement, les provocations et les coquetteries de Badiou facilitent ces
contrefeux et compliquent le rôle de l’exégète [8]
Philosophe
marxiste, Alain Badiou ne s’aventure pas à décrire le communisme. Le communisme
est une hypothèse heuristique c’est-à-dire qu’elle est toujours provisoire et n’avance
que par évaluations successives, rectifications, en se référant à des
invariants : égalité, abolition de la propriété privée,
antiétatisme [9]. Ces
invariants communistes « synthétisent l’aspiration universelle des
exploités au renversement de tout principe d’exploitation et d’oppression. Ils
naissent sur le terrain de la contradiction entre les masses et
l’État » [10].
Pour aller au communisme, il convient d’abord de montrer que l’histoire n’est
pas finie, que le capitalisme n’a pas gagner une fois pour toutes. Ce n’est
qu’en ayant compris que l’économie libérale et le parlementarisme ne sont ni
naturels ni fatals qu’on pourra imaginer d’autres possibilités, envisager
l’idée communiste qui est l’hypothèse de l’émancipation [11],
« l’idée d’une société dont le moteur ne soit pas la propriété privé,
l’égoïsme et la rapacité » [12]. Il
conviendra alors de réinstaller l’hypothèse communiste, la faire exister dans
le champ idéologique et militant en contrant le terrorisme intellectuel qui
amalgame le communisme au socialisme d’État, associe à toute représentation ou
expérience communistes des déviances staliniennes. Badiou s’attelle à cette
tâche par ses articles, ses livres, en organisant des rencontres telle la
Conférence de Londres de mai 2009 [13]. Il
fait de la politique et en donne une définition qui ne déplairait pas à Jacques
Rancière :
« L’action
collective organisée, conforme à quelques principes, et visant à développer
dans le réel les conséquences d’une nouvelle possibilité refoulée par l’état
dominant des choses » [14].
L’arpenteur
communiste
Au cœur de
l’hypothèse communiste, un constat : L’URSS, la Chine et les démo-craties
populaires n’ont pas su réaliser le communisme par la faute du parti. Le parti
communiste, grâce à sa discipline quasi militaire, s’est avéré une efficace
machine pour réussir l’insurrection et prendre le pouvoir. Mais, celui-ci
conquis, le parti, au lieu de mettre en œuvre la théorie de la dictature du
prolétariat, moment du dépérissement de l’État, s’est transformé en un
parti-État qui perdure et se mue en dictature bureaucratique.
« En
effet, le parti, approprié à la victoire insurrectionnelle ou militaire
remportée contre des pouvoirs réactionnaires affaiblis, s’est révélé inapte à
la construction d’un État de dictature du prolétariat au sens de Marx, soit un
État organisant la transition vers le non-État, un pouvoir du non-pouvoir, une
forme dialectique du dépérissement de l’État » [15]
Le bilan
déficitaire, tous les marxistes en ont admis l’étendue même si pour beau-coup
ce fut dur et tardif. Peu en tirent la conclusion de Badiou : la
forme-parti, bolchévique ou non, est une organisation qui, non seulement
« a fait son temps, épuisée en un petit siècle, par ses avatars
étatiques » mais s’avère néfaste [16]. Le
marxisme est-il lui-même dépassé ? Non répond Badiou, il reste un outil
d’analyse du capitalisme, de prise de conscience par le prolétariat de son
exploitation et un soutien pour son émancipation. Ce qui ne va pas, c’est
l’exercice du pouvoir tel que l’a conçu Lénine, et si de ce point de vue
« le marxisme est indéfendable, c’est qu’il faut le recommencer »,
qu’il faut « refaire le Manifeste » [17].
Après de tels propos, Bruno Bosteels peut écrire que « Badiou est d’abord
communiste avant d’être, voire sans être en même temps un
marxiste » [18].
Toujours est-il que Badiou n’est pas de ces intellectuels qui, après la
faillite, débiteurs amers et contraints, répondirent à l’appel des sirènes de la
démocratie parlementaire.
Pour Badiou,
la démocratie est l’expression d’un consensus universalisé du monde
occidental [19],
d’un consensus implicite entre la droite et la gauche [20]. Un
emblème qui sert à justifier l’exploitation capitaliste, à camoufler l’appât du
gain, l’avidité, l’égoïsme, le désir de la petite jouissance [21], à
faire triompher la corruption sur la vertu [22]. La
démocratie utilise des idées louables comme l’État de droit ou les droits de
l’homme pour servir « d’idéologie de couverture à des interventions
militaires ou de justification à d’intolérables inégalités ou à des
persécutions sous couvert de “démocratismeˮ culturel » [23]. Á
« démocratie », Badiou préfère
« capitalo-parlementarisme » ; l’élection, le Parlement ne sont
que des instruments servant la domination du capital, « l’espace
parlementaire des partis est en effet une politique de
dépolitisation » [24]. Á
ceux qui disent que le contraire de la démocratie c’est le totalitarisme, la
dictature, Badiou répond que c’est le communisme, lequel « absorbe et
surmonte le formalisme des démocraties limitées » [25].
Avec ces propos, dit-il, on prend « le risque de n’être pas un démocrate,
et donc d’être réellement mal vu par “tout le mondeˮ » [26].
Mal vu et mal entendu.
L’échec du
socialisme d’État, l’hypocrisie de la démocratie parlementaire conduisent les
penseurs à envisager autre chose telle la démocratie radicale de Lauclau et
Mouffe, ou la multitude en réseau de Hardt et Negri, ou l’expectative de la
politique de Rancière [27].
Badiou affirme qu’il suffit de reprendre l’hypothèse communiste, la reformuler,
envisager d’autres voies d’émancipation qui en finiront « avec le modèle
du parti ou des partis » qui s’affirmeront « comme politique “sans
partiˮ, sans tomber pour autant dans la
figure anarchiste, qui n’a jamais été que la vaine critique, ou le double, ou
l’ombre, des partis communistes, comme le drapeau noir n’est que le double ou
l’ombre du drapeau rouge » [28].
Derrière cette affiche maoïste, sous la figure anarchiste et le drapeau noir,
Badiou réunit abusivement « l’autonomie anarchisante et identitaire des
“mouvementsˮ »,
l’organisation réticulaire souple, toutes formes de spontanéisme, tout ce qui
conduit à « la précipitation » [29].
« Il faut
se tenir à distance et de la forme-parti et de l’État, et aussi savoir résister
au fétichisme du “mouvementˮ, lequel est toujours l’antichambre du désespoir » [30].
Badiou n’entretient
pas toujours la confusion entre « mouvements » et anarchisme et ne
rejette pas systématiquement la variable anarchiste. Ainsi, écrit-il, et pas
n’importe où, dans L’Humanité :
« Nous ne
pouvons pas en rester à la dispute de la période antérieure entre les tendances
anarchisantes, qui valorisent le mouvement pur, et les tendances plus
traditionnellement organisatrices qui valorisaient le parti. Il faudra sans
doute retenir quelque chose de ces deux tendances » [31].
Le risque,
pour l’hypothèse communiste est que Badiou cantonne l’anarchisme, par de vagues
références à Mai 68, à la question culturelle : à la « poussée
libertaire concernant les mœurs » [32].
Une tentation à laquelle n’échappent ni les trotskistes ni les communistes
rénovateurs [33].
S’organiser,
mais comment ?
On se souvient
que pour Badiou, le moyen pour imaginer, construire et vérifier l’hypothèse
communiste, faire qu’elle soit une politique crédible pour une majorité, est
l’action collective. Menée sans parti, elle renforcera l’idée que les partis
politiques sont corrompus au sens révolutionnaire d’intégrés aux institutions
au travers de la machinerie électorale, des alliances, telle « la “gauche
unieˮ et autres fariboles » [34].
Politique sans parti ne veut pas dire politique sans organisation, « bien
au contraire cela veut dire : politique mesurée par des processus
organisés tout à fait réels mais incompatibles avec la logique
partidaire » [35] ;
la logique partidaire pouvant aller de la participation aux élections
parlementaires à la prise du pouvoir d’État par un appareil. Ceci admis, on a
du mal à trouver, dans ses travaux, ce que Badiou entend par des
« processus organisés » puisqu’il rejette tout aussi vigoureusement
que le parti prolétarien, les mouvements organisés ou non en réseaux. Quand il
dit que « pour le moment ce qui compte, c’est pratiquer l’organisation
politique directe au milieu des masses populaires et d’expérimenter des formes
nouvelles d’organisation » [36], on
n’est pas davantage avancé sur ce qu’est une « organisation politique directe »
ou ce que pourraient être ces « nouvelles formes d’organisation ».
Alors, il ajoute qu’« une organisation politique, c’est le Sujet d’une
discipline de l’événement, un ordre mis au service du désordre, le gardiennage
continu d’une exception » que « c’est en somme ce qui se déclare
collectivement adéquat tant à l’événement qu’à l’Idée dans une durée qui est
redevenue celle du monde » [37] ;
ce qui laisse encore plus perplexe. C’est un philosophe marxiste labellisé qui
lui demande « d’éclaircir l’énigme d’un platonisme libertaire, ou plutôt
d’un étrange platonisme antiétatique autoritaire » ; Daniel Bensaïd
pousse la critique jusqu’à éveiller la suspicion :
« Le “fétichisme
du mouvement que Badiou dit redouter, n’est-il pas la conséquence du
renoncement à donner forme à un projet politique – qu’on l’appelle parti,
organisation, front, mouvement, peu importe – sans laquelle la politique si
fortement invoquée, ne serait qu’une politique sans
politique ? » [38].
L’accusation
est grave, car elle revient à dire que Badiou n’est qu’un penseur qui aligne
des mots sans comprendre la réalité, suprême injure entre savants marxistes.
Que répond-il ? Qu’il s’acquitte de son rôle d’intellectuel dont la
mission est d’« assurer la nouvelle existence de l’hypothèse communiste,
ou plutôt de l’Idée communiste, dans les consciences individuelles » que,
pour ce faire, avec d’autres, il combine « les constructions de la pensée,
qui sont toujours globales et universelles, et les expérimentations de
fragments de vérité, qui sont locales et singulières, mais universellement
transmissibles » [39].
Quant à la forme de l’organisation, Badiou confirme : il ne prétend à rien
sinon de dire qu’elle n’est pas trouvée, qu’elle est pourtant la clé de
l’entrée dans l’histoire de la troisième séquence de l’Idée communiste [40].
Badiou, faute de le résoudre, sait poser le problème, un problème commun à tous
ceux qui ne se résignent pas à maintenir la forme-parti et ne sont pas pour
autant convaincu par la forme-autonomie réticulaire.
« Notre
problème est le mode propre sur lequel la pensée, ordonnée par l’hypothèse, se
présente dans les figures de l’action. En somme : un nouveau rapport du
subjectif et de l’objectif, qui ne soit ni mouvement multiforme animé par
l’intelligence de la multitude (comme le croient Negri et les
altermondialistes), ni Parti rénové et démocratisé (comme le croient les
trotskystes et les maoïstes ossifiés). Le mouve-ment (ouvrier) du XIXe et le
Parti (communiste) au XXe ont été les formes de représentation matérielle de
l’hypothèse communiste. Il est impossible de revenir à l’une ou l’autre
formule. Quel pourra bien être alors le ressort de cette représentation au XXIe
siècle ? » [41].
On remarquera
que des trois branches de l’extrême-gauche, Badiou écarte le trotskisme et le
maoïsme, mais ne parle pas de l’anarchisme [42].
L’oubli est assez gros pour que l’on ne sente pas combien Badiou est mal à
l’aise avec une idéologie qui se présente comme seule réponse concrète et
cohérente à ses interrogations et qu’il rejette par atavisme marxiste. C’est
pourquoi il ne peut pas clore le débat et va chercher des facteurs qui feront
que son projet ne sera pas l’anarchisme mais autre chose à imaginer. Les
trouve-t-il dans la discipline et le dépérissement de l’État ?
Discipline,
discipline…
Pour Badiou,
« la discipline politique émancipatrice est la question centrale du
communisme qui vient » [43] et
de la nouvelle organisation qui doit l’amener car « les opprimés n’ont pas
d’autre ressources que leur discipline », c’est-à-dire leur unité [44].
Comment concevoir cette discipline politique ? « C’est un vrais
problème d’aujourd’hui : inventer une discipline politi-que
révolutionnaire qui, bien qu’héritière de la dictature du Vrai qui naît dans
l’émeute historique, ne soit pas sur le modèle hiérarchique, autoritaire, et
quasiment sans pensée de ce que sont les armées ou les sections
d’assaut » [45].
Badiou rassure, pas d’une discipline « calquée sur le militaire »
donc. Si l’on évoque que, cependant, une telle formulation ne préserve pas du
centralisme démocratique lequel, jusqu’à preuve du contraire, dans les États
comme dans les organisations, n’a jamais été autre chose que le centralisme
bureaucratique, autoritarisme révolutionnaire de l’absurde, Badiou se
fâche ; il faut, dit-il, rechercher « une nou-velle discipline
arrachée au modèle militaire ou bureaucratique » [46] et
enchaîne par cette prévention :
« Gardons-nous
des approches théoriques de la question qui ramènent toujours l’opposition
entre le léninisme (l’organisation) et l’anarchisme (la mobilisation
informelle). C’est-à-dire à l’opposition entre État et mouvement qui est une
impasse » [47].
Impasse
peut-être, mais Badiou y conduit par la vacuité de sa proposition. Faut-il
rappeler cette formule dérangeante d’Élysée Reclus inlassablement avancée par
les anarchistes : « l’anarchie c’est l’ordre ». Un ordre
communiste reposant sur une autodiscipline au sein des organisations, des
communes, des lieux de production et de leurs fédérations [48].
Badiou échappera-t-il à l’encerclement anarchiste ?
Dépérir,
dépérir…
Il affirme sa
conviction que le communisme ne pourra se faire qu’après une phase de
dépérissement de l’État et l’on sait que les anarchistes sont opposés à cette
phase transitoire considérant qu’elle produit l’effet contraire de celui
voulu : l’État plutôt que disparaître se renforce ; ils en sont
d’autant plus convaincus que l’histoire leur a donné raison [49].
Alors, Badiou n’hésite pas à recourir à la falsification théorique en affirmant
que le dépérissement de l’État est une thèse « commune aux anarchistes et
aux communistes » [50].
De quelle
manière la nouvelle organisation politique (dont l’image est encore inconnue)
s’attache à la dissolution du pouvoir étatique dont elle s’est emparée sans que
l’on sache comment ? Quelles formes le dépérissement pourrait-il
prendre [51] ?
« Tout cela sera élaboré en situation, non comme programme abstrait »,
dit Badiou ; il esquisse quelques pas : le dépérissement sera motivé
par la recherche d’égalité et « cela passe par d’énergiques mesures
anticapitalistes, un redéploiement des services publics, une refonte de l’État
pour qu’il soit réellement l’État de tous, une nouvelle liaison entre éducation
et travail, un internationalisme réinventé… » [52], en
somme le programme électoral du Front de gauche ou du Nouveau parti anticapitaliste.
Si l’on dépasse ce procès d’intention pour se tenir dans une logique de
révolution permanente, un risque n’échappe pas à Badiou qui se réfère à la
Révolution culturelle chinoise ; quand celle-ci commence à faillir, que la
Commune de Shanghai n’a pas trouvé de relais dans le reste de la Chine, Mao se
résigne « parce qu’il n’a pas – et personne n’a – d’hypothèse alternative
quant à l’existence de l’État, et que le peuple, après deux années exaltantes
mais très éprouvantes, veut, dans son immense majorité, que l’État existe et
fasse connaître, au besoin rudement, son existence » [53].
N’ayant pas su concevoir la discipline révolutionnaire le peuple en appelle à
la répression de l’État pour rétablir l’ordre.
Il est ainsi
clair que, pour Badiou, le dépérissement de l’État doit commencer avant la
conquête du pouvoir ; tomberait-il dans la conjecture anarchiste de la
subversion de l’État [54] ?
« C’est
pourquoi un des contenus de l’Idée communiste aujourd’hui – et cela contre le
motif du communisme comme but à atteindre par le travail d’un nouvel État – est
que le dépérissement de l’État est sans doute un principe qui doit être visible
dans toute action politique (ce qu’exprime la formule : “politique à
distance de l’Étatˮ, comme le refus
obligé de toute inclusion directe dans l’État, de toute demande de crédits à
l’État, de toute participation aux élections, etc.), mais qu’il est aussi une
tâche infinie, car la création de vérités politiques neuves déplacera toujours
la ligne de partage entre les faits étatiques, et donc historiques, et les
conséquences éternelles d‘un événement » [55].
C’est ce qu’il
appelle « les interventions du communisme de mouvement » dont le
problème est de savoir comment l’« l’établir dans la durée » [56].
Il faut donc comprendre que la politique révolutionnaire est
« organisatrice au sein du peuple rassemblé et actif du dépérissement de
l’État et de ses lois » [57] ;
c’est une procédure continue qui commence dans l’État bourgeois et se poursuit
dans l’État socialiste.
Pour l’heure,
Badiou place ses espoirs d’installation de l’hypothèse communiste et du
commencement du dépérissement de l’État dans une « alliance
pratique » entre « les prolétaires nouveaux venus, d’Afrique ou
d’ailleurs, et les intellectuels héritiers des batailles politiques des
dernières décennies. Elle s’élargira en fonction de ce qu’elle saura faire,
point par point. Elle n’entretiendra aucune espèce de rapport organique avec
les partis existants et le système, électoral et institutionnel, qui les fait
vivre » [58] ;
elle se tiendra prête pour répondre à l’événement [59].
Ressurgit la mythologie des maoïstes de France : des masses immigrées
éclairées par la bourgeoisie intellectuelle. Le mouvement contre la réforme des
retraites d’octobre-novembre 2010 lui apporte un cinglant démenti. Le
prolétariat local dans toutes ses composantes a montré qu’il n’avait pas
disparu et qu’il possédait une potentialité révolutionnaire tant en puissance
qu’en imagination. Les nouveaux prolétaires de Badiou n’ont, comme tels, joué
aucun rôle. Et les intellectuels, Badiou compris, ont été particulièrement
absents de la lutte et des débats qu’elle a suscités, comme subjugués par la
capacité politique retrouvée des classes ouvrières dont on oubliait
l’existence. Pourtant ce mouvement aurait dû convenir à Badiou en ce qu’il a
imaginé des formes d’action et d’organisation éloignées des modèle imposés par
les bureaucraties syndicales, faisant revivre, par exemple, la solidarité
interprofession-nelle ; en ce qu’il s’est tenu à l’écart du
parlementarisme et des grossières tentatives de récupération politique de la
gauche [60] ;
en ce qu’il est un événement annonciateur de la troisième séquence. Peut-être
plus que les révolutions arabes en dévoiement :
« Dès
lors que l’émeute se laisse interpréter comme, et encore mieux finit par être,
un désir d’Occident, politiques et médias de chez nous lui feront bon
accueil » [61].
L’événement a
échappé à Badiou et sa métaphysique de la contingence parce que, déjà avant la
chute du mur de Berlin, dans une discrétion honteuse, et plus ouvertement
depuis, le marxisme ne peut plus se passer de l’analyse anarchiste pour
comprendre la réalité et du projet anarchiste pour espérer parvenir au
communisme ; à cette vérité quasi badiousienne, qu’elles l’admettent ou le
nient, se confrontent toutes les pensées radicales et celle de Badiou est
pourtant une des plus rétives à intégrer la nouvelle donnée qui la cerne, à
remettre en cause ses évidences [62]. Il
faudra bien, pourtant que toutes les idées nouvelles convergent pour que le
communisme ait quelque chance de se présenter comme une hypothèse crédible
d’abord, possible ensuite.
P.-S.
Texte libre de
droits avec mention de l’auteur : Pierre Bance, et de la source :
Autrefutur.org, site pour un Syndicalisme de base, de lutte, autogestionnaire,
anarcho-syndicaliste & syndicaliste révolutionnaire (www.autrefutur.org).
Notes
1. [1]
Antonio Negri, « Est-il possible d’être communiste sans
Marx ? », traduit de l’italien par Jacques Bidet, Actuel Marx,
n° 48, « Communisme », deuxième semestre 2010, page 46 ;
citation page 53. On comprend ce que veut dire Negri, au moins pour ce qui est
du « rapport schizoïde avec l’histoire », en lisant une tribune d’un
optimisme et d’un idéalisme désarmants d’Alain Badiou, « Tunisie,
Égypte : quand un vent d’est balaie l’arrogance de l’Occident » dans
Le Monde du 19 février 2011. Le temps passant, Badiou revient quelque peu sur
terre dans Le Réveil de l’Histoire, où la tribune précitée est retranscrite
([Fécamp], Nouvelles éditions Lignes, « Circonstances, 6 », 2011, 174
pages). Dans ce dernier livre politique, Badiou développe que, dans sa
recherche du profit, le capitalisme s’attaque à tout ce qui contrarie sa folie
financière et sombre dans la sauvagerie de ses origines ; y répondent les
émeutes – émeutes immédiates, émeutes historiques – qui vont nourrir une
nouvelle idée du communisme en prélude à la révolution ; nous sommes en
1850, à l’industrialisation sauvage la classe ouvrière résiste par l’émeute,
puis par l’organisation, le capitalisme ne vivra pas en paix pendant cent ans,
mais finira par l’emporter dans les années 1980. Nous sommes en 2011, en 2012…
« dans le temps des émeutes par lequel se signale et se constitue un
réveil de l’Histoire contre la pure et simple répétition du pire » (page
13).
2. [2]
Échanges qui, au-delà de la philosophie et de la polémique politique,
alimentent leur existence universitaire, quelquefois médiatique.
3. [3]
Alain Badiou affirme ne faire que de la philosophie : « Ce livre, je
veux y insister, c’est un livre de philosophie. Contrairement aux apparences,
il ne traite pas directement de politique (même s’il s’y réfère) ni de
philosophie politique (même s’il propose une forme de connexion entre la
politique et la philosophie) » (L’Hypothèse communiste, [Fécamp],
Nouvelles éditions Lignes, « Circonstances, 5 », 2009, 208
pages ; citation page 32)
4. [4]
Né à Rabat (Maroc) en 1937, Alain Badiou, élève de l’École normale supérieure
de la rue d’Ulm, enseigne dans les années 1960 en lycée puis à la Faculté des
lettres de Reims. Après 1968, il rejoint l’Université de Vincennes, à partir de
1999, l’École normale supérieure. Philosophe influencé par Louis Althusser et
Jacques Lacan, reconnu par ses pairs comme bâtisseur de systèmes philosophiques
autour de la théorie de l’« événement », ses écrits peuvent atteindre
un degré d’abstraction les rendant hermétiques au profane ; ses
détracteurs dénoncent son élitisme (Adam Garuet, « Radical, chic, et
médiatique », Agone, n° 41-42, « Les intellectuels, la critique
et le pouvoir », 2009, page 150 ; voir aussi Razmig Keucheyan,
Hémisphère gauche. Une cartographie des nouvelles pensées critiques, Paris,
Éditions La Découverte, « Zones », 2010, 318 pages, voir page 216).
Il s’essaie au roman, au théâtre dans la veine du réalisme socialiste. Alain
Badiou est un militant politique. Comme quelques-uns de ces congénères normaliens,
il devient maoïste ; en 1971, il est l’un des fondateurs et dirigeants de
l’Union communiste de France marxiste-léniniste (UCFML), une organisation qui
s’investit dans la lutte pour les droits des travailleurs immigrés et se révèle
– elle n’est pas seule à cette époque – sectaire, fractionniste, manipulatrice…
Á ce moment, dans le champ des idées, Badiou s’oppose particulièrement aux plus
brillants de ses collègues du département de philosophie de Vincennes :
ceux qu’ils appellent les anarcho-désirants parce qu’ils croient aux capacités
d’autonomie des travailleurs, c’est-à-dire Deleuze, Guattari, Lyotard et
Schérer. Les maoïstes s’étant dissous dans la société de communication ou la
religion, en 1985, Badiou fonde une organisation à son image :
l’Organisation politique dont on ne sait plus ce qu’elle devient bien qu’il ne
cesse d’y faire référence ; encore dans Le Réveil de l’Histoire, précité
note (1), page 120. Sur Badiou, Bruno Bosteels, Alain Badiou, une trajectoire
polémique, Paris, La Fabrique éditions, 2009, 218 pages. L’ouvrage, difficile,
est celui d’un fin connaisseur de Badiou, non d’un apologiste.
5. [5]
Alain Badiou, De quoi Sarkozy est-il le nom ?, [Fécamp], Nouvelles
éditions Lignes, « Circonstances, 4 », 2007, 158 pages.
6. [6]
« Il garde la ligne », portrait de Michel Surya par Éric Aeschimann,
Libération, 20 décembre 2007.
7. [7]
Cette perle de Laurent Joffrin, alors directeur général de Libération, mérite
citation : « Certes ses nouveaux contempteurs [de la démocratie], un
Badiou […] ou un Žižek, ogre mangeur d’humanistes bêlants, remuent de très
vieilles idées. De l’expérience totalitaire, ils ont beaucoup oublié et fort
peu appris. Leur critique de la “démocratie formelleˮ exhale un parfum
rance de sacristie marxiste » (Libération, éditorial, 16 février 2008).
Lire encore, parmi d’autres, Yves Charles Zarka, La Destitution des intellectuels
et autres réflexions intempestives, Paris, Presses universitaires de France,
« Intervention philosophique », 2010, 298 pages,
« Žižek-Badiou : les philosophes de la terreur », page 235. Le
mérite que Badiou reconnaît à Staline est d’avoir été craint des occidentaux
et, ainsi, facilité la lutte des ouvriers des pays capitalistes pour
l’amélioration de leur situation matérielle. « Ce sera, dit Badiou, mon
seul coup de chapeau à Staline : il faisait peur aux capitalistes »
(« Le volontarisme de Sarkozy, c’est d’abord l’oppression des plus faibles »,
entretien avec Éric Aeschimann et Laurent Joffrin, Libération, 27 janvier
2009).
8. [8]
Le Badiou d’aujourd’hui, volontiers mandarin, citant plus que nécessaire sa
vie, son œuvre, ses amis, ceux qu’il estime ses égaux, peut susciter de
l’antipathie. Ainsi à la lecture de « L’idée communiste », intervention
qu’il fit à la conférence de Londres de 2009 organisée avec Slavoj Žižek
(L’Idée du communisme, [Fécamp], Nouvelles éditions Lignes, 2010, 352 pages),
intervention d’Alain Badiou, page 7 ; texte préalablement publié in Alain
Badiou, L’Hypothèse communiste, précité note 3, chapitre IV, pages 178 et
suivantes) ; ou encore à celle de l’introduction du Second manifeste pour
la philosophie et les notes de cet ouvrage (Alain Badiou, Second manifeste pour
la philosophie, Paris, Flammarion, « Champs essais », 2010, 132
pages).
9. [9]
Alain Badiou, De quoi Sarkozy est-il le nom ?, précité note (5), page 132.
Parfois Badiou se réfère à d’autres invariants comme « la conviction que
l’existence d’un État coercitif n’est pas nécessaire » ou
« l’organisation du travail n’implique pas sa division » (Alain
Badiou, « Le courage du présent », point de vue in Le Monde, 14
février 2010
10. [10]
Bruno Bosteels, Alain Badiou, une trajectoire polémique, précité note (4), page
179.
11. [11]
« Il est plus sûr et plus important de dire que le monde tel qu’il est
n’est pas nécessaire que de dire “à videˮ qu’un autre monde est
possible », Alain Badiou, L’Hypothèse communiste, précité note (3), page
54 ; « nécessaire » est souligné par Badiou. Coup de patte
gratuit aux altermondialistes.
12. [12]
Alain Badiou, entretien dans Libération du 27 janvier 2009, précité note (7).
13. [13]
Actes publiés sous la direction d’Alain Badiou et Slavoj Žižek, L’Idée du
communisme. Conférence de Londres, 2009, précité note (8).
14. [14]
Alain Badiou, De quoi Sarkozy est-il le nom ?, précité note (5), page 12
15. [15]
Alain Badiou, De quoi Sarkozy est-il le nom ?, précité note (5), page 144.
Voir aussi, Alain Badiou, « L’hypothèse de l’émancipation reste
communiste », entretien avec Rosa Moussaoui, L’Humanité, 6 novembre
2007 ; Alain Badiou, entretien dans Libération du 27 janvier 2009, précité
note (7).
16. [16]
Alain Badiou, Le Réveil de l’Histoire, précité note (1), page 101.
17. [17]
Alain Badiou, Peut-on penser la politique ?, Paris, Éditions du Seuil,
« Philosophie générale », 1985, 119 pages ; citations pages 56
et 60. Karl Marx, Friedrich Engel, Manifeste du parti communiste (1848) (Karl
Marx, Œuvres I. Économie I, préface par François Perroux, édition établie et
annotée par Maximilien Rubel, Paris, Gallimard, « La Pléiade », 1963,
tirage 2010, 1822 pages ; Le Manifeste communiste, page 158, traduction de
Maximilien Rubel et Louis Évrard).
18. [18]
Bruno Bosteels, Alain Badiou, une trajectoire polémique, précité note (4), page
173.
19. [19]
Alain Badiou, présentation du Colloque de Londres du 12 au 15 mai 2009, L’idée
du communisme, précité note (8), page 5.
20. [20]
Alain Badiou, entretien dans Libération du 27 janvier 2009, précité note (7).
21. [21]
Alain Badiou, « L’emblème démocratique » in le recueil de textes
Démocratie, dans quel état ?, Paris, La Fabrique éditions, 2009, 152
pages ; observations de Badiou, pages 17 et suivantes
22. [22]
Alain Badiou, L’Hypothèse communiste, précité note (3), page 56.
23. [23]
Alain Badiou, entretien dans Libération du 27 janvier 2009, précité note (7)
24. [24]
Alain Badiou, « Politique et vérité », entretien avec Daniel Bensaïd
in Politiquement incorrect, entretiens du XXIe siècle, recueil de textes sous
la direction de Daniel Bensaïd, Paris, Textuel, 2008, 384 pages, entretien page
132, entretien paru précédemment dans la revue Contretemps, n° 15, février
2006.
25. [25]
Badiou, « L’emblème démocratique » in le recueil de textes
Démocratie, dans quel état ?, précité note (21), page 25.
26. [26]
Alain Badiou, « L’emblème démocratique » in le recueil de textes
Démocratie, dans quel état ?, précité note (21), page 15.
27. [27]
Ernesto Laclau, Chantal Mouffe, Hégémonie et stratégie socialiste. Vers une
politique démocratique radicale (1985), traduit de l’anglais par Julien Abriel,
Besançon, préface à l’édition française d’Étienne Balibar, Les Solitaires
intempestifs, « Expériences philosophiques », 2009, 338 pages.
Michael Hardt et Antonio Negri, Empire (Exils, 2000), traduit de l’anglais
(États-Unis) par Denis-Armand Canal, Paris, 10/18, « Fait et cause »,
2004, 571 pages. Multitude. Guerre et démocratie à l’âge de l’Empire (La Découverte,
2004), traduit de l’anglais (États-Unis) par Nicolas Guilhot, Paris, 10/18,
« Fait et cause », 2006, 407 pages. Jacques Rancière, La Haine de la
démocratie, Paris, La Fabrique éditions, 2005, 106 pages ; voir aussi Et
tant pis pour les gens fatigués. Entretiens, Paris, Éditions d’Amsterdam, 2009,
700 pages.
28. [28]
Alain Badiou, L’Hypothèse communiste, précité note (3), page 126. Est-ce pour
cela que les communistes libertaires arborent des drapeaux rouge et noir ?
29. [29]
Alain Badiou, « Mai 68 à la puissance quatre », Á bâbord !,
Québec, n° 24, « Nous sommes héritiers de 1968 », avril-mai
2008, http://ababord.org/spip.php?article125.
30. [30]
Alain Badiou, entretien dans Libération du 27 janvier 2009, précité note (7).
Ce qui fait dire à l’Organisation communiste libertaire (OCL) :
« C’est là la réactivation d’une vieille polémique entre parti et
mouvement, entre spontanéité et organisation, entre conscience et aliénation,
entre raison et désir » (OCL Saint-Nazaire, « Autour des positions
politiques d’Alain Badiou », 2 avril 2009, note critique sur l’entretien
paru dans Libération du 27 janvier 2009 [précité note 9], http://oclibertaire.free.fr, chercher
« badiou »).
31. [31]
Alain Badiou, entretien dans L’Humanité du 6 novembre 2007, précité note (15).
32. [32]
Le danger est sensible dans l’entretien donné à la revue québécoise, Á
bâbord !, n° 24, avril-mai 2008, précité note (29).
33. [33]
Voir, par exemple, sur ce site, AutreFutur.org, de l’auteur, « Lecture
syndicaliste révolutionnaire de Daniel Bensaïd » et « Des paradoxes
d’une social-démocratie libertaire
34. [34]
Alain Badiou, « Politique et vérité », in Politiquement incorrect,
entretiens du XXIe siècle, précité note (24), page 131. Peter Hallward résume,
au moins pour la France, l’opinion de Badiou : « Puisque la gauche
traditionnelle a depuis longtemps renoncé à toute tentative de formuler un
projet émancipateur fondé sur la mobilisation directe des exploités et des
opprimés, l’élection de Sarkozy marque la fin de l’ancienne orientation
droite/gauche de la vie politique, au profit d’une désorientation dont se
servent les riches pour attaquer les pauvres et exclure les opprimés »
(Peter Hallward, « L’hypothèse communiste », La Revue internationale
des livres et des idées, n° 5, mai-juin 2008, page 28 ; article
repris dans le recueil de textes Penser à gauche. Figures de la pensée critique
aujourd’hui, Paris, Éditions Amsterdam, 2011, 506 pages, article page 267). Le
misérable programme du Parti socialiste, si François Hollande venait à être
élu, confortera l’opinion d’Alain Badiou
35. [35]
Alain Badiou, « Politique et vérité », in Politiquement incorrect,
entretiens du XXIe siècle, précité note (24), page 132.
36. [36]
Alain Badiou, entretien dans Libération du 27 janvier 2009, précité note (7).
37. [37]
Alain Badiou, Le Réveil de l’Histoire, précité note (1), pages 102 et 105. ( )
Daniel Bensaïd, « Un communisme hypothétique. Á propos de L’Hypothèse
communiste d’Alain Badiou », Contretemps, n° 2, mai 2009, page 113.
38. [38]
Daniel Bensaïd, « Un communisme hypothétique. Á propos de L’Hypothèse
communiste d’Alain Badiou », Contretemps, n° 2, mai 2009, page 113.
39. [39]
Alain Badiou, L’Hypothèse communiste, précité note (3), pages 204 et 205. Dans
cette dernière phrase, Badiou fait deux fois référence à l’universalité. Pour
lui, l’universalité, en politique, est porteuse de deux idées principales. La
première est qu’elle « suppose qu’on résiste simultanément à la
fascination pour les pouvoirs établis et à la fascination pour leur destruction
inféconde » (Alain Badiou, L’Hypothèse communiste, précité note 3, page
20). La deuxième est qu’elle rejette « le culte des identités nationales,
raciales, sexuelles, religieuses, culturelles, tentant de défaire les droits de
l’universel » (Alain Badiou, Second manifeste pour la philosophie, précité
note 8, page 9).
40. [40]
« Proposons provisoirement [que l’Idée] soit communiste dialectique au
XXIe [siècle] : le vrai nom viendra dans les marges du réveil de
l’Histoire » (Alain Badiou, Le Réveil de l’Histoire, précité note 1, page
98). Badiou divise l’histoire récente en deux séquences révolutionnaires et
deux périodes intervallaires. La première séquence va de la Révolution
française (1792) à la Commune (1871), la deuxième de la Révolution russe (1917)
à la fin de la Révolution culturelle chinoise (1976). Nous sommes dans la
deuxième période contre-révolutionnaire à la lisière, peut-être, de la
troisième séquence du communisme (Alain Badiou, De quoi Sarkozy est-il le
nom ?, précité note 5, pages 139 et suivantes). Et les événements du monde
arabe en 2011, le confortent dans l’espérance que la période
contre-révolutionnaire touche à sa fin (Alain Badiou, Le Réveil de l’Histoire,
précité note 1).
41. [41]
Alain Badiou, De quoi Sarkozy est-il le nom ?, précité note (5), page 151.
« Le mode propre […] les figures de l’action » est souligné par
Badiou
42. [42]
Sauf à considérer que Negri et les altermondialistes représentent l’anarchisme,
ce qui serait faire injure à la culture politique de Badiou
43. [43]
Alain Badiou, L’Hypothèse communiste, précité note (3), page 60. « La
discipline est la seule arme de ceux qui n’ont rien » (Alain Badiou, Le
Monde, 14 février 2010, précité note 9).
44. [44]
Alain Badiou, entretien dans L’Humanité du 6 novembre 2007, précité note (15).
45. [45]
Alain Badiou, Le Réveil de l’Histoire, précité note (1), page 101.
46. [46]
Alain Badiou, Á bâbord !, n° 24, avril-mai 2008, précité note (29).
47. [47]
Alain Badiou, entretien dans Libération du 27 janvier 2009, précité note (7).
48. [48]
« Être anarchiste commence par le respect du Code de la route »,
Flora Bance, entretien avec l’auteur.
49. [49]
Au moins partiellement, dans la mesure où eux-mêmes se trouvèrent confrontés à
d’inextricables problèmes d’exercice du pouvoir durant la révolution espagnole.
Lire à ce sujet : César M. Lorenzo, Le Mouvement anarchiste en
Espagne. Pouvoir et révolution sociale, Saint-Georges-d’Oléron, Les Éditions
libertaires, 2e édition revue et augmentée, 2006, 560 pages. La première
édition est parue au Seuil, en 1969, sous le titre Les Anarchistes espagnols et
le pouvoir. 1868-1969. La deuxième édition couvre également la période allant
de 1970 jusqu’à l’approche des années 2000.
50. [50]
Alain Badiou, Le Monde, 14 février 2010, précité note (9).
51. [51]
« Quelles doivent être les limites [du pouvoir] de l’État ? Pour le
moment, nous ne disposons pas sur ce point d’une doctrine éclairée »
(Alain Badiou, entretien dans Libération du 27 janvier 2009, précité note
7) ; « Le problème de l’État est un problème ouvert pour tous ceux
qui conservent l’idée communiste » (Alain Badiou, entretien dans
L’Humanité du 6 novembre 2007, précité note 15).
52. [52]
Alain Badiou, entretien dans Libération du 27 janvier 2009, précité note (7).
53. [53]
Alain Badiou, L’Hypothèse communiste, précité note (3), page 121. « Mao et
les siens iront jusqu’à dire que, sans le socialisme, la bourgeoisie se
reconstitue et s’organise dans le parti communiste lui-même » (page 96, la
fin de la phrase est souligné par Badiou) ; avertissement vérifié
aujourd’hui en Chine. Ce qui s’était déjà vu durant la Guerre d’Espagne où la
petite bourgeoisie a rejoint le Parti communiste pour « rétablir »
l’ordre en renforçant la contre-révolution.
54. [54]
Ce qui pourrait expliquer sa référence à un dépérissement de l’État envisagé
par les anarchistes, voir note (50).
55. [55]
Alain Badiou, L’Hypothèse communiste, précité note (3), page 201. « Un
événement est quelque chose qui advient en tant que soustrait à la puissance de
l’État » ; les appareils idéologiques d’État (Althusser) tendent à
« interdire que l’Idée communiste désigne une possibilité » (page
192).
56. [56]
Pris dans le feu de l’événement, Badiou en donne un exemple, discutable, avec
les mouvements qui agitent le monde arabe en 2011 (Le Monde, 19 février 2011,
précité note 1). Badiou explique ce qu’il entend par communisme de mouvement.
« “Communismeˮ veut dire ici : création en commun du destin
collectif. Ce “communˮ a deux traits particuliers. D’abord, il est
générique, représentant, en un lieu, de l’humanité toute entière. […] Ensuite,
il surmonte toutes les grandes contradictions dont l’État prétend que lui seul
peut les gérer sans jamais les dépasser : entre intellectuels et manuels,
entre hommes et femmes, entre pauvres et riches, entre musulmans et coptes,
entre gens de la province et gens de la capitale ».
57. [57]
Alain Badiou, « L’emblème démocratique » in le recueil de textes
Démocratie, dans quel état ?, précité note (21), page 24.
58. [58]
Alain Badiou, L’Hypothèse communiste, précité note (3), page 81 ; citation
issue d’un texte préalablement publié, dans une version simplifiée, dans Le
Monde du 18 octobre 2008. Sur le rôle décisif que Badiou attribue aux
sans-papiers, Razmig Keucheyan, Hémisphère gauche. Une cartographie des nouvelles
pensées critiques, précité note (4), page 218.
59. [59]
Sur l’événement, la part de la contingence dans les processus politiques chez
Badiou, lire Razmig Keucheyan, Hémisphère gauche. Une cartographie des
nouvelles pensées critiques, précité note (4), pages 211 et suivantes. Keucheyan
cite Badiou : « Il est de l’essence de l’événement de n’être précédé
d’aucun signe, et de nous surprendre de sa grâce, quelle que puisse être notre
vigilance » (page 213, extrait de Saint-Paul. La fondation de
l’universalisme, Paris, Presses universitaires de France, « Les essais du
Collège international de philosophie », 1997, 120 pages, citation page
119). Selon, Keucheyan, « cette thèse rend toute réflexion stratégique
impossible » (page 213) ; ce ne paraît pourtant pas être ce point qui
rend difficile la stratégie chez Badiou mais bien l’imprécision sur des
questions pratiques comme l’organisation ou le dépérissement de l’État ;
l’événement est un fait dont l’imprévisibilité n’empêche pas de prévoir une
stratégie pour y répondre ; c’est d’ailleurs exactement ce que dit Badiou.
60. [60]
En ce qu’il fut, encore, trahi par les bureaucraties syndicales et la gauche
parlementaire. Sur ce thème, lire par exemple, Pierre Bance, « Ce n’est
pas le moment de désespérer », Le Monde.fr, 5 novembre 2010 (http://lemonde.fr/idees/article/201...).
61. [61]
Remarque qui montre que le danger n’échappe pas à Badiou ; c’est
d’ailleurs la problématique du Réveil de l’Histoire, précitée note (1),
citation page 78.
62.
[62]
Voir cependant la citation de la note (47).

[1] Jeu de mots sur popovi « popes » au pluriel et popci « grillons », soit insectes « habillés » en noir
[2] razapeta « déployé » : on perd l’allusion à « crucifié » qui existe dans la polysémie du mot « razapet »
[3] Péan : chant en l’honneur d’Apollon
[4] Dodoles : jeunes filles qui, en période de sècheresses, chantent pour attirer la pluie tout en versant de l’eau sur les passants et se laissant arroser par eux.
[5] Voir Lautréamont, Les Chants de Maldoror, Paris, Robert Laffont, 1980, chant VI, p.743 : « beau comme la rencontre fortuite sur une table de dissection d’une machine à coudre et d’un parapluie »
[6] Lautréamont est né et a grandi en Uruguay.
[7] Peut-on voir là une référence à l’opium de Baudelaire ?
[8] Jeu de mots en serbo-croate, zvono zvoni i zove, littéralement « la cloche sonne et appelle »
[9] Région de Vojvodine