Qui vive ? Le communisme !
![]()
« une question intimidante, une question que
personne encore au monde n’a pu jamais laisser sans réponse, jusqu’à son
dernier souffle : Qui vive ?… »
J. Gracq
***
« La fin de l’histoire de l’égoïsme absolu
marquera la délivrance vers le communisme, [… cet ] idéal politico-social d’un
organisme commun à tous dans l’avenir. » R. Wagner (1849-1871)
« Je pense toujours à l’avenir communiste. […]
En un sens, je suis communiste. » G. M. Hopkins (1871)
« L’affaire du communisme est le monde entier.
[…] Nous parlons au nom de l’humanité toute entière, étant d’elle la partie qui
représente non pas ses intérêts particuliers mais ceux de l’humanité toute
entière. » B. Brecht
(1932)
« Il a existé des communes et des communistes
de tout temps ; il en existera toujours. » J. Steinbeck (1936)
« Je suis
communiste par sympathie et conviction. Je suis, de toute certitude, pour un
communisme intelligent. » J. Agee (1939)
« Il m’intéresserait de voir éclore et
s’épanouir la variété africaine du communisme. Il nous proposerait sans doute
des variantes utiles, précieuses, originales de la doctrine. » A. Césaire (1956)
« Je suis d’un village oublié dont les
rues n’ont plus de noms et tous les hommes, au champ et à la carrière, aiment
bien le communisme. » M.
Darwich (1964)
« Commun, du lat. communis, adj., se dit de toute chose à laquelle chacun peut
participer : exemple : la Commune de Paris » (Paris, 1971)
« Le communisme est le contraire exact d’une
utopie, il est le vrai nom du réel comme impossible. » A.
Badiou (2011)
« Si on veut être un intellectuel aujourd’hui,
on ne peut pas ne pas être communiste. » B.
Sobel (2011)
« Je reprends à partir du mot
“communiste”. » J.-M.
Gleize (2011)
Bulletin hebdomadaire sur
l’actualité politique
diffusé le dimanche soir (pour s’inscrire, écrire à « egalite68 [at] numericable.fr »
Rédaction : François Nicolas [ƒNi]
Numéro 19 : 15 janvier 2012
(fichier
format pdf à télécharger : http://www.egalite68.fr/Qui-vive/19.pdf
Sommaire :
Maroc............................................................................................................................................... 2
Photo............................................................................................................................................. 2
États-Unis......................................................................................................................................... 3
La figure d’un Juste : Sean Penn.................................................................................................. 3
Égypte.............................................................................................................................................. 5
Amérique latine................................................................................................................................ 7
Rendre justice à ce dont
« Yougoslavie » a été le nom? (4)............................................................ 9
Le film Face à face mis
à disposition des lecteurs du Qui-vive….................................................. 9
La crise du capitalisme « occidental »............................................................................................ 11
Le point de vue du GEAB…........................................................................................................ 11
Le point de vue d’Artus/Natixis.................................................................................................. 13
France............................................................................................................................................ 16
Un texte de Cécile Winter........................................................................................................... 16
Le combat des retraités marocains pour leurs droits….............................................................. 22
Annonces liées à la langue arabe…................................................................................................ 24
Compte rendu............................................................................................................................. 24
Parution...................................................................................................................................... 24
Conférence sur Al-Khwârizmî, fondateur de l’algèbre (Bagdad,
820)...................................... 25
Photo d’écran d’un récent meeting marocain, qui fait penser au meeting concluant le film « Azra » sur l’ex-Yougoslavie pour le mélange de symboles musulmans et communistes…


Extrait d'un blog trouvé sur le web
Deux choses m'intéressent ici:
1) La grandeur de Sean Penn. Je ne connaissais pas son implication aux côtés des Haïtiens. Et je suis sensible à ses mots : « je suis quelqu’un qui se sent assez isolé du reste du monde, ni jamais compris par quiconque »
2) Par contraste, me frappe le fait qu'il ait pu
s'égarer à soutenir les rebelles de Benghazi, sans mesurer le grand écart
auquel il procédait. Ainsi, même
quelqu'un qui semble bien "un Juste" des temps peut être désorienté,
faut peut-être (je ne sais) d'une certaine clairvoyance en matière proprement
politique.
Je crains que cette désorientation ne s'aggrave face à l'agression américano-franco-israélienne qui se prépare contre l'Iran : combien de « Justes » vont se laisser embarqués dans cette campagne impériale?!

Sean Penn, le rebelle par excellence,
est comme beaucoup de radicaux nord-américains doublement marqué par à la fois
des origines juives (paternelles, son père est un lituanien juif immigré et sa
mère est une catholique irlandaise) mais surtout parce qu’il est totalement
laïc par la répression maccarthiste dont son père fut victime. Le fait d’être
un juif totalement laïc et soupçonné de sympathies pour les bolcheviques a
marqué beaucoup de victimes du maccarthisme (sur les 10 d’Hollywood la moitié
étaient juifs) et malgré les diverses tentatives des dirigeants israéliens
d’influencer la communauté juive nord-américaine celle-ci est restée démocrate,
voir à gauche des démocrates.
Parmi les soutiens
actuels de Cuba et du Venezuela, il y a beaucoup de gens qui ont ce profil. En
outre, il existe désormais aux Etats-Unis un fort courant juif qui proteste
contre la politique d’Israël à l’égard des Palestiniens et qui dénonce la
manière dont l’État d’Israël est soumis à l’extrême-droite et au
fondamentalisme religieux. L’existence d’un tel courant est une chance pour la
paix et la justice que nul ne doit négliger. Au-delà des courants, il
existe des personnalités qui ont un sens de l’absolu et de l’universel humain
tel qu’ils sont prêts à affronter tous les stéréotypes dans lesquels on prétend
les enfermer, Sean Penn en fait partie.
On sait à quel point
Sean Penn s’est engagé aux côtés du Venezuela et de Cuba en particulier dans sa
volonté d’aider le peuple haïtien. Sean Penn n’est pas un people, son engagement n’a rien de
superficiel, il a un certain nombre de procès sur le dos en particulier pour
voyages illegaux à Cuba. Il a tout sacrifié pour haïti où il réside désormais
en permanence, son couple et la moitié de ses revenus. Il fait partie de
ses gens qui iront jusqu’au bout et ce qu’il soutient à Cuba comme au venezuela
est bien résumé par son action à Haïti, il l’a déclaré récemment :: «Il faut
l’admettre, je suis quelqu’un qui se sent assez isolé du reste du monde, ni
jamais compris par quiconque». Pourtant, Sean Penn ne pensait pas s’installer
en Haïti. A son arrivée sur l’île, l’armée lui avait dit: «Vous pouvez rester
si vous êtes efficace. Si vous arrêtez d’être efficace, on vous vire.»
Efficace, Sean Penn l’a été jusqu’à diriger un camp. Il a ainsi gagné le
respect des ONG et des soldats sur place, qui pensaient avoir affaire à encore
une célébrité venue pour la communication. Son association, J/P HRO, est l’une
des plus connues sur place. En un an, sa vie a changé du tout au tout. Il vit
maintenant à Pétionville parmi 55 000 réfugiés dans un camp qu’il dirige, seul
avec ses regrets. Le plus grand? Celui de «ne pas être capable d’élever [mon]
fils dans une famille unie durant sa scolarité au lycée», avoue-t-il amèrement.
Et si on se souvient de Sean
Penn allant dans l’Irak de Saddam Hussein pour manifester son opposition à
l’intervention nord-américaine, si on le revoit aller apporter son soutien
au Caire au printemps arabe, déjà il refuse de soutenir Khadafi et se rend au
début de la révolte de Benghazi sur le terrain. Je crois qu’il faut bien
mensurer cette évolution qui pour la première fois marque une distance avec les
choix de Chavez sans pour autant dénoncer son soutien au Venezuela.
Extrait du blog de S. Nony
Trois choses me frappent.
1) Le mouvement des juges se fait explicitement au nom du "peuple" : "Le peuple veut…"
اَلشَّعْـبُ يُـرِيـدُ...
Le mouvement du printemps dernier a clairement reconstitué la figure du peuple comme acteur subjectif.
2) Le plus neuf: il y a des initiatives militantes des jeunes "de la révolution" pour se lier aux quartiers populaires! J'espère qu'on arrivera à en savoir plus.
En soi, un tel type d'initiative est une nouvelle essentielle pour la suite politique des événements.
3) Le compte à rebours est désormais engagé pour le premier anniversaire du déclenchement. 25 janvier 2012 ≡ 14 juillet 1790…
_____
Quelques centaines de juges
égyptiens ont décidé de rappeler leur existence à un ministère de la justice
qui a oublié que leur combat pour des élections transparentes en 2005 par
exemple, ou en 2010, ou contre la corruption de certains de leurs confrères
étaient devenu, depuis janvier 2011, un combat légitime. Le ministre actuel
semble sourd à leurs demandes de réintégration et ils campent à tour de rôle
(et en costard) devant le Conseil Suprême de la Justice depuis plusieurs jours.
Leur slogan réclame, au nom du peuple, la purge des magistrats
(corrompus) et la réintégration de ceux qui ont été victimes d’injustice.

Sans tambour ni trompette
pour éviter que la maréchaussée n’arrive la première (ce qui fait que je n’ai
pu encore y assister), les jeunes de la révolution, notamment ceux du 6 avril
organisent des rencontres dans les quartiers populaires : un vidéo-projecteur,
un mur, un mégaphone et une projection militante démarre sur les exactions de
l’armée de ces derniers mois, sur l’injustice sociale persistante, puis un
débat s’ensuit sur la nécessité de poursuivre la révolution. Avec concert ou
non, ces rassemblements semblent rencontrer un très grand succès (pour ceux
dont j’ai pu rencontrer des témoins) et montrent que les jeunes ont mesuré
l’urgence d’aller vers leurs compatriotes les plus défavorisés pour lutter
contre l’ignorance et la désinformation. Partout fleurissent des bombages comme
celui ci-dessus, photographié nuitamment, “l’armée et l’assemblée appartiennent
au peuple, pas l’inverse”.

Que ce soient les juges ou
les jeunes, ou n’importe quel autre rassemblement dans le pays, tous se
concluent sur la nécessité de poursuivre ce qui a été commencé le 25 janvier
dernier. L’appel à célébrer pacifiquement le premier anniversaire de la
révolution est maintenant soutenu par 54 partis et mouvements, auxquels
s’ajoutent de nombreuses associations. La dernière à s’être ralliée est celle
des Soufis qui, par la voix du président de l’association des confréries, vient
d’appeler à participer au rassemblement. La plate-forme des 54 partis et
mouvements réclame, outre le transfert total du pouvoir à un gouvernement civil
pour avril (donc l’achèvement de l’élection présidentielle à cette date), la
libération de tous les activistes emprisonnés à l’heure actuelle, la fin des
tribunaux militaires pour les civils, et l’établissement d’un salaire minimum
et d’un salaire maximum.
Il y a actuellement une singularité de l'Amérique latine dans le monde. C'est elle qui m'intéresse dans l’article qui suit (au-delà des orientations idéologiques qui lui sont propres).
Pourquoi l’Amérique Latine fait appel aux philosophes.
Barcelone, Espagne – Je viens de rentrer du sixième Forum
International de Philosophie à Maracaibo, au Venezuela, où des philosophes de
quatre continents étaient invités à débattre sur le thème de "l’Etat,
la Révolution et la construction de l’hégémonie". Cet évènement a été inauguré
par les vice-présidents du Venezuela et de Bolivie, et retransmis par plusieurs chaînes de télévision. Le dernier jour un prix de
150.000 $ a récompensé le meilleur ouvrage présenté dans le cadre du Prix Libertador pour la Pensée Critique 2011.
De même que pour le Forum Social Mondial du Brésil, ce prix et ce
forum visent à refléter non seulement le progrès social qui caractérise ces
nations, mais aussi les progrès dans d’autres parties du monde ; c’est
pourquoi on ne compte parmi les invités que des penseurs essentiellement de
gauche : engagés au service des secteurs faibles, exclus, opprimés de la
société.
Indépendamment de l’impact que le rapport de cette rencontre
peut avoir sur les gouvernants qui le liront, ce qui nous intéresse, nous en
tant qu’universitaires européens, est la signification institutionnelle donnée
à la philosophie dans cette région du monde. Existe-t-il une conférence, un
forum aux États-Unis ou en Europe que des vice-présidents de la république
prendraient le temps d’inaugurer ?
Sans doute les participants étaient-ils tous des socialistes
progressistes (voire marxistes dans certains cas) et nourrissaient-ils d’emblée
une certaine sympathie pour ces mandataires politiques démocratiquement élus
(en Amérique Latine, seul le Honduras ne dispose pas de gouvernement
démocratiquement élu). Reste que nos gouvernants occidentaux néo-libéraux
n’organisent pas de telles conférences pour leurs intellectuels préférés. Voir
les vice-présidents d’Italie ou du Canada financer une conférence pour que 50
philosophes réfléchissent sur leurs politiques, reste de l’ordre du rêve.
Peut-être que ce jour viendra.
D’ici là interrogeons-nous nous-mêmes sur ce que ce forum
latino-américain nous dit de la relation entre philosophie et gouvernement.
Avant quoi, il faut rappeler que la plupart des nations
latino-américaines actuelles ont élu des gouvernements socialistes dont
l’objectif principal est de sortir de la pauvreté les citoyen(ne)s exclu(e)s
par les états néo-libéraux (et dans certains cas par des états
dictatoriaux) qui ont gouverné cette région dans le passé. C’est pourquoi
depuis plus d’une décennie, des intellectuels progressistes aussi célèbres que Noam Chomsky et beaucoup d’autres ont soutenu
Chavez, Morales, et d’autres présidents démocratiquement élus : pour leurs
programmes sociaux et pour leur indépendance économique du FMI.
Malgré le progrès social (depuis 2003, la pauvreté extrême
a été réduite de 72 % au Venezuela), malgré les initiatives
écologiques (Morales a été déclaré “Héros Mondial de la Terre-Mère" par le Président de
l’Assemblée Générale des Nations Unies), malgré l’efficacité économique de ces
gouvernements (à la différence des États-Unis, les économies latino-américaines croîtront de
4.7 % en 2012), nos médias occidentaux mantiennent leur campagne de désinformation haineuse pour discréditer ces
succès.
Oliver Stone a suggéré dans son brillant documentaire South of the Border, que cette campagne est le symptôme
de la peur que les citoyens occidentaux exigent à leur tour de semblables
politiques. En tout cas, tandis qu’en Europe nous éliminons des services sociaux pour obéir aux demandes de
la Banque Centrale Européenne, les États Latino-Américains ne font que les augmenter, et c’est précisément ce
que réclament tant de manifestants occidentaux ("indignados", Occupy
Wall Street,
et autres mouvements courageux).
Ces pays d’Amérique Latine ne font pas appel aux philosophes
pour obtenir d’eux des justifications rationnelles ou dans l’espoir que
certains d’entre eux écrivent des articles de propagande sur leurs politiques.
Ils montrent plutôt leur conscience que l’Histoire n’est pas finie. Je
rappelle la célèbre théorie de Francis Fukuyama ("la démocratie
libérale est la seule forme légitime de gouvernement généralement acceptée"), aujourd’hui
complètement assimilée, pour ne pas dire intégrée, à notre culture capitaliste.
Sauf que l’Histoire en Amérique Latine n’a jamais pris fin ni
recommencé. Elle évolue simplement comme une alternative à notre logique
capitaliste d’enrichissement économique, de progrès technologique et de
supérorité culturelle. Les pays latino-américains ne visent pas à dominer
les autres mais simplement à revendiquer ceux que Walter Benjamin appelait les
"perdants de l’Histoire" : ceux qui n’ont pas réussi dans notre
système néo-libéral démocratique. Ces "actionnaires" sans succès
ne sont pas seulement représentés par les citoyens défavorisés mais aussi par
les nations et les continents sous-développés. C’est dans ce contexte que la
philosophie est appelée à penser historiquement – c’est-à-dire à maintenir
vivante l’Histoire. Mais comment ?
En tant que discipline interprétative déterminée à mettre en
cause les fondements (culturels, scientifiques ou politiques) de la pensée, la
philosophie vit dans l’insatisfaction permanente, obligée de poursuivre son
inlassable recherche de modèles, de possibilités et d’histoires alternatives.
Ce sont ces alternatives qui permettent de maintenir l’Histoire en vie parce
qu’elles maintiennent la possibilité d’une plus grande liberté, d’une
démocratie plus large, et de systèmes alternatifs.
Dans ce but les organisateurs du forum ont préféré suivre les
principes herméneutiques du dialogue, d’une conversation où la vérité devient
un échange constant de points de vue différents. Dans un dialogue sincère,
aucun des interlocuteurs ne dispose à priori de la vérité absolue ni du terme
final du débat ; c’est la discussion qui y mène.
Les 50 participants de la rencontre ont donc été divisés en
plusieurs groupes : les différents thèmes du débat ont été discutés
ouvertement par chacun, depuis chaque point de vue philosophique. Un rapport a
émané de chacun des groupes et leur somme a été remise aux gouvernants du
Venezuela pour les encourager à poursuivre et à améliorer le progrès social
déjà atteint. Je suis certain que la totalité de nos propositions et analyses
ne sera pas bienvenue ou appliquée. Mais le fait que des leaders politiques nationaux
ont besoin de telles réunions depuis plus de dix ans indique la signification
qu’ils donnent à la philosophie pour le bien-être de l’État.
[fNi] « La philosophie pour le bien-être de l’État » ! Évidemment, la proposition devient ici pour le moins proçblématique…
Même si nous avons tou(te)s été invité(e)s pour nos
sympathies envers les politiques contemporaines de l’Amérique Latine, les
organisateurs savaient très bien que nos différences de positions
philosophiques enrichiraient plutôt qu’elles nuiraient à la discussion. En
somme et comme le disait feu Richard Rorty, l’Amérique Latine fait appel aux
philosophes "pour poursuivre la conversation" et parce que ses mandataires
politiques sont assez honnêtes pour reconnaître que l’Histoire n’a pas pris fin
avec leur forme socialiste et démocratique de gouvernement.
Santiago Zabala
Santiago Zabala est professeur et chercheur de l’ICREA,
Université de Barcelone. Parmi ses ouvrages citons The Hermeneutic Nature of
Analytic Philosophy (2008), The Remains of Being (2009) et surtout le récent Hermeneutic
Communism
(2011, co-écrit avec Gianni Vattimo). Tous ces ouvrages ont été publiés par
Columbia University Press.
Sa page Web est www.santiagozabala.com
Traduction de l’anglais : Thierry Deronne, pour www.larevolucionvive.org.ve
Source : Venezuelanalysis
URL de cet article 15571
http://www.legrandsoir.info/pourquoi-l-amerique-latine-fait-appel-aux-philosophes.html
Second film de l’ex-Yougoslavie : Face à face (j’en ai déjà parlé dans un précédent Qui-vive : n°17). En voici la fiche descriptive, suivie d’une présentation par l’équipe « Penser la Yougoslavie, 20 ans après »
Le film est téléchargeable à l’adresse suivante (attention !: le fichier est de 700 M°) :
http://www.entretemps.asso.fr/Pro/Face.m4v
La semaine prochaine : deux documentaires (« Combattants, rompez ! » et « Première déclinaison : l’Homme »)

« Licem u lice
» (Face à face), film de Branko Bauer (Zagreb, 1963, noir et blanc) traite
les problèmes de l’autogestion dans une assemblée ouvrière. Le film montre la
dialectique subtile d’une libération de la parole chez ceux qui ne s’expriment
jamais, la difficulté de se confronter à la direction dans un processus
d’autogestion.
Le choix de remontrer un film primé à l’époque par le plus grand prix de
Festival du cinéma yougoslave (Pula, 1963) et aujourd'hui passé à l'oubliette
est d’en faire une dédicace à les passionnés de la prise de parole sous toutes
ses formes. Il est rare d’avoir ainsi l'occasion de mesurer la force de
l'autogestion en acte, de pouvoir matérialiser ce ressort politique qui, entre
effort et souplesse, est à même de produire un véritable changement, tant en
acte qu’en pratique, grâce à ce potentiel de chacun d'utiliser (à nouveau et à
nouveau) sa capacité propre et singulière d’émancipation dans un moment
d’injustice collective.
Bonne réception!
Ivana Momcilovic pour l'équipe de "Penser la Yougoslavie 20 ans après"
Extraits du rapport sorti ce jour même…
Leur thèse est intéressante, car à contre-courant : 2012 ne sera pas qu’une année de chaos mais également une année d’émergence…
Par ailleurs, le rapport reste sur leur ligne, depuis longtemps suivie : l’Europe pourrait s’en sortir mieux que les EU (et le Royaume-Uni) dans les rivalités inter-impérialistes actuelles…
Crise systémique globale
- 2012 : L'année du grand basculement géopolitique mondial
- Communiqué public GEAB
N°61 (15 janvier 2012) -
Selon LEAP/E2020, 2012 sera
l'année du grand basculement géopolitique mondial : un phénomène qui sera sans
aucun doute porteur de graves difficultés pour une grande partie de la planète
mais qui permettra également l'émergence des conditions géopolitiques propices
à une amélioration de la situation dans les années à venir. Contrairement aux
années précédentes, 2012 ne sera pas une année « gâchée », enlisée dans le «
monde d'avant la crise », faute d'audace, d'initiative et d'imagination de la
part des dirigeants mondiaux et du fait de la grande passivité des peuples
depuis le début de la crise.
Nous avions qualifié l'année
2011 d'année impitoyable car elle allait faire voler en éclats les illusions de
tous ceux qui pensaient que la crise était sous contrôle et qu'ils allaient
pouvoir reprendre leurs « petites affaires » comme par le passé. Et 2011 fut
impitoyable pour nombre de dirigeants politiques, pour le secteur financier,
pour les investisseurs, pour les dettes occidentales, pour la croissance
mondiale, pour l'économie US et pour l'absence de gouvernance de l'Euroland.
Ceux qui se croyaient intouchables ou inamovibles ont découvert brutalement que
la crise n'épargnait rien ni personne. Cette tendance va bien entendu se
poursuivre en 2012 car la crise ne respecte pas non plus le découpage du
calendrier grégorien. Les derniers « intouchables » vont en faire l'expérience
: Etats-Unis, Royaume-Uni, Dollar, T-Bonds, dirigeants russes et chinois, etc…
Mais 2012 va également voir s'affirmer, surtout dans sa seconde moitié, les
forces et acteurs qui vont permettre en 2013 et les années suivantes de
commencer à rebâtir un système international neuf, reflétant attentes et
rapports de force du XXI° siècle et non plus ceux du milieu du XX° siècle. En
cela, 2012 va bien être l'année du grand basculement entre le monde d'hier
et celui de demain. Année de transition, elle mêlera le pire et le
meilleur. Mais, ce faisant, selon notre équipe, elle constitue quand même la
première année constructive depuis 2006.
Le grand basculement de
2012, c'est aussi celui des peuples. Car 2012 sera aussi l'année de la colère
des peuples. C'est l'année où ils vont entrer massivement sur la scène de la
crise systémique globale. 2011 aura été un « tour de chauffe » où des pionniers
auront testé méthodes et stratégies. En 2012, les peuples vont s'affirmer comme
les forces à l'origine des basculements majeurs qui vont marquer cette
année-charnière.

Evolution comparée des PIB
des pays industrialisés et de leur dette publique (1991-2011) (en gris : PIB /
en rouge : dette publique) - Source : Spiegel, 01/2012
Et le grand basculement,
c'est aussi l'arrivée à maturité des BRICS qui, après cinq années à se chercher
et à prendre leurs marques, vont en 2012 commencer à peser fortement et
pro-activement sur les décisions internationales. Or, ils constituent sans
aucun doute possible l'un des acteurs essentiels pour l'émergence du monde
d'après la crise ; et un acteur qui, au contraire des Etats-Unis et du
Royaume-Uni, sait que son intérêt est d'aider l'Euroland à traverser cette crise.
Avec un Euroland stabilisé
et doté d'une gouvernance solide, la fin 2012 se présentera donc comme une
première opportunité de fonder les bases d'un monde dont les racines ne
plongeront plus dans l'après Seconde Guerre Mondiale. Ironiquement, c'est probablement
le sommet du G20 de Moscou en 2013, le premier à se tenir hors du camp
occidental, qui concrétisera les promesses de la seconde moitié de 2012.
*
(5) La dégradation de la
situation US se produit malgré la volonté de la cacher par les médias dominants
et les agences de notation ; tandis que dans l'Euroland la situation ne se
dégrade pas autant que voudraient le faire croire ces mêmes médias et agences.
En laissant un peu de temps au temps, l'issue ne fait donc aucun doute. Pour ce
qui est de la dégradation économique US, il suffit de constater l'effondrement
des profits bancaires, de la consommation US (les annonces tonitruantes sur les
fêtes ont ainsi fait place à des chiffres bien médiocres), la fermeture ou la
faillite continue de réseaux de détaillants, le maintien du chômage à des taux
historiques, le problème croissant du paiement des retraites, l'effondrement
des budgets des grandes universités publiques, … Sources : YahooNews, 12/01/201 ; Bloomberg, 12/01/2012 ; USAToday, 12/01/2012 ; CNBC, 28/12/2011 ; Washington Post, 27/12/2011
(6) Comme le montre le
tableau ci-dessous, avec 900% du PIB d'endettement, le Royaume-Uni est comme un
animal pris au piège de la dette. Et du fait du poids gigantesque de la dette
du secteur financier britannique, il est condamné à tenter par tous les moyens
d'obliger l'Euroland à payer les dettes de la Grèce, etc… La décote des dettes
publiques occidentales est un bazooka pointé sur le cœur du Royaume, la City.
Source : Guardian, 01/01/2012
(8) La Russie a déjà fait
son choix en développant son commerce avec l'Iran en Rouble et Rial, éliminant
le Dollar US des transactions entre les deux pays. Quant à l'Europe, elle
gesticule sous pression US, mais in fine ne fera pas grand-chose en matière
d'embargo car d'ici Juin (nouvelle date pour prendre une décision), la carte
politique aura bien changé. Sources : Bloomberg, 07/01/2012 ; Le Monde, 09/01/2012
(10) En Chine, selon
LEAP/E2020, le risque d'explosion populaire majeure se trouve à la croisée
d'une situation économique tendue (ce sera le cas en 2012 – voir dans ce GEAB
N°61) et d'un accident majeur de santé publique ; beaucoup plus que dans un
contexte de remise en cause directement politique.
Dimanche 15 Janvier 2012
La crise, dont le pire est devant nous, est assez classiquement « marxiste ». Elle devrait continuer d’affecter dissymétriquement les pays européens.



COMMUTATION
En fait, me répond avec perspicacité, comme je lui parle de la journée, un jeune homme qui m’est cher, l’annonce de la quasi suppression des subventions aux « restos du cœur » et autres organismes du secours, joue un rôle identique à celui qu’a joué l’annonce de la suppression de la « police de proximité ». Elle signifie qu’une limite morale est franchie. Et c’est cela qui fait que la situation est mauvaise et va le devenir de plus en plus.
Sous l’auvent qui court le long de cet immeuble aisé, deux pauvres diables, toujours les mêmes depuis plusieurs années, avaient l’habitude de se mettre à l’abri pour dormir. Fini pour eux. Le sol sous cet auvent vient d’être hérissé de fausse rocailles pointues, assez serrées pour qu’on ne puisse ni s’allonger ni même s’asseoir.
On objectera : cela fait déjà un bon moment que la RATP a donné l’exemple, supprimant tous les bancs sur les quais du métro et les remplaçant par de faux sièges ou des simili barre d’appui qui interdisent de s’allonger et même de s’asseoir. Et personne n’a trouvé à y redire. C’est vrai : on notera cependant que la mesure de la RATP vise à éliminer de son espace les « sans-abris » en général ; les habitants de notre immeuble chic ont « progressé » en rejetant deux pauvres hères qu’ils connaissent bien, qu’ils voyaient tous les jours.
Annonce qu’une nouvelle donne idéologique est entrée en vigueur, et de ce fait, la situation matérielle empire, va empirer, « justifiant » en boucle le principe de cette nouvelle donne, et ainsi de suite.
PAS
DE PLACE. PAS DE MOYENS: LE SERVICE DU GRAND AUTRE
Le 115
Le 115 est le numéro d’appel gratuit que les personnes sans toit pour la nuit à venir doivent appeler pour trouver un abri. Rappelons que sa création - celle du « Samu social » - date du gouvernement de gauche et fut saluée pour sa valeur humanitaire. Cependant, son indéniable vertu a eu pour conséquence que tous les autres accès à un hébergement d’urgence ont été supprimés. Aucune assistante sociale, volontaire d’association etc.. ne peut plus faire admettre directement quelqu’un dans un foyer ou un lieu d’accueil de sa connaissance. Il faut obligatoirement passer par le 115, qui centralise toutes les places disponibles et est en charge de toutes les demandes d’où qu’elles viennent.
Tout récemment, le gouvernement a pris deux mesures d’importance. Il a réduit notablement : un tiers ! le nombre de places d’hébergement d’urgence. Cette restriction de crédits pour les hébergements d’urgence a été justifiée par un effort plus grand pour l’accès à un logement plus pérenne. En fait, la mesure prise consiste en la création, cette fois encore, d’un mode d’accès centralisé à une demande de logement pérenne, distinct du 115. Il en résulte que le « 115 » ne s’occupe plus de chercher un abri plus prolongé aux personnes prises en charge. Si l’appel de 115 aboutit à un hébergement d’urgence, celui-ci ne vaudra que pour trois nuits au maximum, après quoi la personne concernée retournera à la rue et devra... rappeler le 115. Pour le 115, il s’agit maintenant de « mise à l’abri ». La nouvelle structure de demande de logement, accessible seulement par mail et pour les professionnels sociaux, a quant à elle un volet dit « hébergement d’urgence » et un volet plus prolongé, elle choisit d’activer l’un ou l’autre selon la situation de la personne concernée. Il est très probable que d’ici peu, cette nouvelle structure centralise obligatoirement toutes les demandes d’accès à un logement, comme le 115 centralise toutes les demandes de « mise à l’abri ».
En ce jour de la fin octobre, nous appelons le 115.
Un répondeur nous dit en français et anglais de ne pas raccrocher, notre appel sera pris en compte. Il faut attendre facilement une bonne heure avant que cette annonce ne s’interrompe et que quelqu’un nous réponde. Si cela se produit... Évidemment, il n’est pas facile, voire impossible, pour un sans-abri appelant par exemple depuis une cabine téléphonique (l’appel est gratuit), d’attendre une bonne heure que le 115 réponde. Cela constitue une importante et très efficace mesure de « tri » : le plus souvent, l’appelant n’aura pas l’heur de savoir si finalement le 115 va lui répondre. Comme quant à nous nous appelons depuis un bureau chauffé, avec un téléphone muni d’un haut-parleur, nous pouvons le laisser répéter son message et poursuivre notre conversation en attendant qu’une voix interrompe la répétition de la « prise en compte ». Une voix aimable, qui reprend les coordonnées de la dame, laquelle avait déjà appelé la veille et l’avant-veille (depuis trois jours la famille, papa maman bébé, dormait dans une église, ne bénéficiant plus de l’accueil de la famille qui l’hébergeait, elle-même mise en difficulté): mais tout de suite s’inquiète. Madame n’avait pas parlé de monsieur, comment se fait-il ? La suspicion s’installe. Le tiers professionnel présent peut heureusement alors intervenir en confirmant que monsieur est bien monsieur et papa du bébé. Tout s’éclaircit, la voix chaleureuse prend alors toutes les données d’état-civil concernant le monsieur. Le dossier de la famille est établi et sa situation éclaircie. Cette famille saura-t-elle trouver le chemin d’un lieu d’hébergement éloigné ? Ils trouveront. La voix aimable conclut alors: très bien, rappelez à 17 heures. Découragement. Il est 15 heures, nous appelons depuis 14 heures. Pourquoi, demande le tiers, faut-il rappeler à 17 heures ? Et bien, reprend la voix, je demanderai alors à mon collègue de faire une demande d’hébergement pour eux. Est-il vraiment nécessaire de procéder ainsi ? Pourquoi ne pas instruire la demande tout de suite, puisque vous venez de compléter leur dossier ? Et bien, ce n’est pas un problème, répond l’aimable voix, où est le problème, ils peuvent bien rappeler à 17 heures puisqu’ils disposent d’un téléphone portable et que l’appel est gratuit : mais ne vous inquiétez pas, je signalerai bien qu’ils ont déjà un dossier. En fait, monsieur et madame avaient chacun un téléphone portable, mais entre 17 heures et 18 heures, heure de la fermeture de notre bureau, le 115 n’a plus décroché ni pour l’un ni pour l’autre qui tentaient l’un et l’autre de l’appeler. Ceci étant, si le 115 avait répondu, vers 18 heures, il aurait été dit dans le meilleur des cas que la demande d’hébergement pour cette famille va être faite et qu’il convient de rappeler à 21 heures. Comment fera le couple, avec bébé et bagages, pour rester, et où rester dans la rue en attendant 21 heures. Mais à 21 heures, qui sait si le 115 répondra, après combien de temps, et s’il répond, ce sera peut-être pour répondre qu’il n’y a pas de place. Et la soirée sera déjà bien avancée.
Ainsi, une commutation a bien eu lieu. De la position d’accueil de la situation de la personne sans abri, le 115 s’est changé en appareil cherchant à éconduire le plus grand nombre de demandes. Commutation de la position d’accueil à celle du tri, de celle qui consiste, selon la mission initiale, à : répondre à une situation d’urgence et de détresse à : essayer de s’en débarrasser.
« Faute » de places. Sous l’injonction du manque de places. Pas assez de places et trop de gens. Parce qu’il n’y a plus les moyens.
Une telle bascule ne s’impose-t-elle pas aux employés dès lors qu’effectivement, la place manque ? N’est-il pas vrai qu’effectivement, « la place manque », comme le mentionne tout récemment un entrefilet du journal « Libération » qui fait état de 40% de demandes non satisfaites au cours de l’année écoulée, et qui d’ailleurs a placé sur son site un enregistrement de la réponse enregistrée en boucle, « vous avez composé le 115 ne raccrochez pas ne raccrochez pas ne raccrochez pas... » ? Cela change-t-il quelque chose à l’affaire de savoir, ou de faire savoir, que cette raréfaction des places relève purement et simplement d’un choix gouvernemental - comme le chuchote un chef de service pensant dévoiler là un secret d’importance, dont, on le verra, il sait tirer les conséquences : « le gouvernement a demandé de limiter l’accès au 115 » ?
Il vaut la peine de s’intéresser de plus près au contenu au statut et au mode de fonctionnement de ce type d’énoncés : la place manque.…, il n’y a pas de moyens, etc... On en distingue alors immédiatement deux caractéristiques évidentes :
- Un tel énoncé « provient » toujours de « l’échelon supérieur », d’un « autre » placé à l’étage au-dessus qui en dernier ressort , par intermédiaires récurrents, ou de façon directe, n’est autre, pour parler en termes lacaniens, que le grand Autre (le chef de service, référé à l’institution, référée aux « demandes du gouvernement » référées à « la crise », à la situation... c’est-à-dire au « Manque de moyens » qui s’avère être l’oracle même du grand Autre.).
- C’est toujours un énoncé général et abstrait qui a valeur d’axiome .Il ne prend pas la forme d’une simple information, d’un simple état des lieux à l’instant t qu’on peut décrire, chiffrer, et qui engage immédiatement la réflexion sur une possibilité de déplacement, ou de transformation. Il vient toujours de plus haut et « vous agit », il a valeur performative.
Il existe un « manque de places « et un « manque de moyens », énoncés attribués à un sujet supposé savoir: un grand Autre. A son oracle il est alors indispensable de se soumettre, et plus encore d’agir en sorte de le valider, faute de quoi ce grand Autre pourrait se fâcher, en venir à vous exclure de sa haute protection, et c’est vous-mêmes alors que « manque de moyens » et « manque de places » pourraient venir saisir, faisant payer à votre chétive petite personne le prix de son incrédulité.
« L’hôpital manque de places » et « l’hôpital manque de moyens » sont de tels axiomes. Il est très différent de dire: à l’heure qu’il est, notre service ne dispose que de trois lits vides, ou d’un seul. Cela, c’est une information, en conséquence de quoi, pour ce malade qui se présente, la question va se poser de lui chercher et lui trouver une place, voire même de « faire » ou de « créer » une place. Ou bien : à l’heure qu’il est, notre secteur du 115 ne dispose plus que de trois places dans des centres d’hébergement d’urgence. C’est une information. Une telle information peut être partagée, et engage la question de quoi faire. Tandis que l’énoncé général « il n’y a pas de places » vous saisit en amont et vous prescrit d’agir en auxiliaire de la « parole de Dieu ».Cet énoncé présenté comme « donnée objective » est donc en vérité une injonction qui « vous agit », et vous prescrit d’agir selon ce que Slavoj Zizek décrit comme une « interpassivité » qui se garde notamment de questionner l’oracle -au risque alors de l’abaisser au rang d’une simple information qui pourrait elle « se partager » et engager la question d’une action.
Citons quelques phrases de ce passage du livre de Zizek (« Comment lire Lacan », publié aux éditions Nous) où il est question de « faux agir » qu’il nomme interpassivité.
«Ce genre de déplacement de nos sentiments
et de nos attitudes les plus intimes sur une figure ou une autre de l’Autre est
au cœur de la notion lacanienne de grand Autre. Et
cela peut affecter non seulement nos sentiments, mais également nos croyances
et nos connaissances - l’Autre peut également croire et savoir à ma
place.....Ce que bien des lecteurs de Lacan omettent de remarquer c’est combien
la figure du sujet supposé savoir est un phénomène secondaire, […], quelque
chose qui émerge face à un arrière-plan bien plus fondamental, celui du
« sujet supposé croire »... D’une manière troublante, certaines
croyances ne semblent fonctionner qu’à distance... Comment la croyance est-elle
possible ? Comment sortir de ce cercle vicieux du transfert sur un autre
de la croyance? Le problème est, bien entendu, que pour que la croyance opère,
il n’est pas nécessaire qu’existe le sujet qui y croit vraiment: il suffit
précisément qu’on puisse présupposer son existence pour y croire, soit
dans la guise de la figure mythologique fondatrice, qui est une partie de notre
réalité, soit dans celle de l’acteur impersonnel, l’agent non spécifié
(« On dit que, on raconte que... »).Tel semble finalement être le
statut prédominant des croyances de nos jours, dans notre époque qui réclame
pour elle le titre de « post-idéologie »
« Il y a quelque chose de cette fausse
activité dans la notion protestante de prédestination. Le simple fait que les
choses soient décidées à l’avance - le fait que notre attitude face au Destin
soit celle d’une victime passive- nous pousse dans une incessante et fiévreuse
activité. Nous agissons en permanence dans le but de maintenir l’immobilité du
grand Autre (en l’occurrence de Dieu) ».
En l’occurrence on reconnaît dans notre Autre anonyme le seigneur Capital, dont il faut s’activer à valider, pour le maintenir et se le concilier, l’oracle « il n’y a pas.. »
Phénoménologie de l’activation du
« manque de moyens et manque de place »
On comprend bien alors comment ce faux agir en boucle aggrave incessamment la peine de ceux qui prouvent par leur dénuement même qu’ils sont déjà indignes de la protection de l’Autre, par leur demande qu’ils veulent en outre forcer son seuil, attentant, malheureux, à ces fameux moyens « qui manquent », eux dont la misère même prouve bien qu’ils ne les méritent pas, qu’ils les menacent et les offensent. Point n’est besoin de détailler alors comment le « il n’y a pas » produit le « il n’y a pas », comment de ce fait toutes les « barrières morales » sont repoussées par le mouvement irrépressible d’écarter ces gêneurs, de les « faire sortir », de les effacer.
Quelques exemples du quotidien banal.
Voilà le chef de service qui sait, sa position le rend proche de l’Autre, que « le gouvernement a demandé », et qui est conscient de ses responsabilités. Par conséquent il n’y a pas d’issue pour cette jeune accouchée qui est sans toit et sans ressources. Car elle ne remplit pas non plus les conditions pour être admise dans un foyer. Quel sens par conséquent à vouloir la maintenir dans un lit d’hôpital (un hôpital qui comme on le sait « manque de place ») en attendant d’hypothétiques papiers qui ouvriraient, mais quand, la porte d’un foyer ? La seule issue est de la « faire sortir », mais attention, bien sûr, en plaçant le bébé. Car, cela va de soi, « on est humains ». On ne met pas de bébé dehors. Des femmes, malheureusement, à l’heure qu’il est, dans la rue, il y en a d’autres. Et d’ailleurs, avait-elle, cette jeune femme, « réellement investi sa grossesse ? »
Et voilà une parmi les aides-soignantes qui juge de son devoir de se démener au service du grand Autre, et d’autant plus qu’il est assez loin d’elle. Alors, elle l’interpelle, cette jeune femme, pour la rappeler à son propre devoir: « Qu’est-ce que tu fais encore ici à l’hôpital ? Ne sais-tu pas que nous manquons de place ? »
Voilà ce couple qui encombre la place avec ses sacs et son enfant. Mais qu’est-ce qu’on peut y faire ? On ne peut pas s’en occuper, « c’est un problème social ». Il faut aller chez l’assistante sociale. Là-bas dans ce couloir. Au passage il se trouve quelque professionnel associatif compatissant. « Voir des situations pareilles, pour vous, ce doit être frustrant ». Et les voilà chez l’assistante sociale. Elle sait très bien que le 115 ne répond pas. Alors, comment ne pas comprendre ce qui de prime abord aurait semblé comique, que devant ces deux là, ou devant notre jeune accouchée, elle cherche à s’épancher: « je n’ai pas de solution, et vous savez, j’ai un tas de soucis, j’ai beaucoup de problèmes vous savez, regardez tout ce tas de papiers, en plus de çà, demain, je dois partir en vacances ».
Et encore cette jeune femme avec ses deux bébés. Pour compliquer sa vie déjà fort compliquée, le médecin a ordonné un lait particulier. Or, elle, c’est sûr, « elle n’a pas les moyens », les moyens de quoi, de l’acheter, combien, voici la note du pharmacien. Alors l’économat a accepté de lui fournir ce lait gratuitement, à l’égal d’un médicament. Mais là, quand même, malgré l’aval donné par sa hiérarchie, une cadre s’insurge. Si l’échelon supérieur y a manqué, elle rappellera ce qui est dû grand Autre: « Elle n’a pas les moyens ! Et alors, nous non plus on n’a pas les moyens ! ».
La gauche, la vigilance des medias et
Xavier Emmanuelli
On doit alors s’attarder un instant sur le rôle de « la gauche ». La gauche ne se définit-elle pas par sa plainte, ou sa dénonciation, au regard du « manque de moyens »? La gauche avec son éternel discours sur le manque de crédits, est ainsi l’auxiliaire perpétuel du sentiment de dépendance et d’impuissance, elle valide indéfiniment le « manque de place manque de moyens » : (et c’est pourquoi la gauche fait le lit du fascisme).: elle est le gardien de la conviction qu’au regard du grand Autre il ne peut y avoir ni choix ni liberté.
A cette même conviction s’emploient quotidiennement, minutieusement, les médias. Ainsi la façon dont fut traitée - et annulée - la démission de Xavier Emmanuelli.
Xavier Emmanuelli, fondateur du « Samu social », créateur du 115, démissionne en juillet 2011, car « il ne veut pas couvrir çà ». Il s’en explique dans une interview donnée à Charlie Hebdo. Il a à ce moment là latitude, au-delà de la valeur personnelle de son geste, et grâce à son geste, de parler librement, en ne s’autorisant que de lui-même.
Or que dit-il ? C’est un propos
ambivalent et peu audible. « Trop peu d’argent et de moyens », « la situation est
ingérable.. » Il dit aussi, « une situation
de gestion et de contrôle qui prime sur l’entraide et l’humain »,
dénonçant « les petits hommes gris qui pensent structure, budget et pas
souci de l’autre », se plaignant de ce que
« l’urgence sociale, personne n’y croit ».
De ce propos, les journaux ne vont tirer qu’un mot, qu’un titre : « la situation est ingérable ». Je suis paralysé par « manque de places » et « absence de moyens ». C’est pourquoi, contrairement à ce qu’en disent alors divers responsables associatifs, au-delà de sa valeur pour lui-même, sa démission ne va rien changer, rien modifier, bien au contraire elle va apporter de l’eau au moulin de la litanie de l’impuissance dictée par l’Autre. « Xavier Emmanuelli démissionne pour hurler », écrit le médecin urgentiste Patrick Peilloux ! Hurler, vous plaisantez ? Inaudible pseudo-hurlement de la gauche ! S’il s’était contenté de parler, même à vive-voix, de juste dire, en termes clairs, ce qui se peut trouver aussi dans son propos, mais s’y trouve mélangé et de ce fait asservi et annihilé, car les médias, agents de propagande de l’Autre, font leur travail d’annulation avec système et méthode. Il eut fallu que, se méfiant et se gardant soigneusement de sa gauche, il se contente de dire:
L’urgence sociale, moi, j’y crois. Mon point de vue est de partir du souci de l’autre, autrement dit, de la situation de telle et de telle personne. Mon travail n’a de sens que de ce point de vue là : soit étant donné, axiomatiquement, qu’il y a cette situation à traiter, on va chercher à y répondre. Principe que les Don Quichotte, par exemple, ont décidé de manifester en installant leurs tentes sur les bords du canal Saint Martin. Partant de là on peut résoudre la question de la place, inversement, on ne le peut pas si, comme « on » prétend me le demander, (mais quel « on » ? Qu’il se présente lui aussi et qu’il vienne s’expliquer) le point de départ axiomatique est de se soumettre au point de vue de « ces petits hommes gris (apparemment ils préfèrent l’ombre et ne souhaitent pas avoir à se présenter) qui pensent structure, budget, et pas souci de l’autre ».
Marcher en compagnie de l’homme
Autrement dit, il eut pu déclarer, il était libre de déclarer: pour ce qui me concerne je m’en tiens au principe: marcher en compagnie de l’homme. Ouvrant ainsi à cet espace de liberté qui existe bel et bien pour autant qu’il s’agit de se déterminer soi-même: ce dire là ne dépend pas de l’échelon supérieur; à voir partant de là quelles sont les conséquences, quelle solution, quel possible pourrait être trouvé ou inventé.
Ainsi le répondant du 115 pourrait répondre, se libérant de la Voix d’en haut qui lui intime « qu’il n’y a pas de place ». Je vais instruire votre dossier et faire l’état des lieux, et, puisque vous disposez d’un téléphone portable, je vous rappelle, voire même, je vous rappelle dans cette cabine dans une demi-heure. Et l’assistante sociale pourrait dire, restez dans mon bureau à appeler le 115, pendant ce temps je vais voir ma supérieure pour la saisir de la situation, d’ailleurs il nous faudrait un lieu pour que les gens puissent au moins appeler le 115, un bureau peut se trouver dans notre grande institution, et même une chambre dans nos bâtiments en attendant qu’un toit puisse se trouver.
Partant il se pourrait que la question de l’inférieur au supérieur contraigne celui-ci à quelque éclaircissement qui rende moins opaque l’axiome du « manque » : lequel s’avèrerait n’être que la nuée qui couvre la face du dieu vorace: point ne faut mettre en cause le seigneur Capital, pour qui les choses l’emportent sur les hommes : tout particulièrement les biens des riches l’emportent sur les vies des pauvres. Ou comme le disait Marx, « le mort saisit le vif ». Mais de cet énoncé saisir la vérité dans le vif d’une situation peut engager les inférieurs à préciser et affermir leur dire, et notamment à le poser comme un dire collectif.: ainsi les aides-soignantes, contrairement à celle que nous citions, chuchotent ou disent entre elles qu’on ne peut pas laisser la jeune femme sortir de l’hôpital sans un lieu où aller, mais autre chose serait d’être en état de le déclarer collectivement : car si un chuchotement devient affiche la question peut se faire injonction. De là question de la durée, et donc de l’organisation, du militant. La phrase complète de Frantz Fanon était, « nous voulons marcher jour et nuit en compagnie de l’homme ».
Commutation inverse ouvrant à l’échappée possible cette fois ascendante d’une spirale. Ici contrairement à ce qu’en dit Slavoj Zizek, le souci n’est pas que nous ne puissions envisager ou imaginer d’autre horizon possible que celui du capitalisme. Pour ce que le point de vue du communisme ne demande pas d’imaginer autre horizon ou autre monde, car il procède de la libération d’un principe propre, d’une séparation à l’intérieur: commutations déplacements en un point exigeant de suivre la piste de leurs conséquences. Marcher en compagnie de l’homme, ce que cela implique dans telle et telle situation petite ou grande, la place et les moyens en conséquence, les décisions en conséquence. Prendre une telle liberté ouvre sans aucun doute à une scission. Or la grande voix du seigneur Capital ne tolère pas d’écart. Où cela mènerait-il ? C’est bien pourquoi la vigilance propagandiste des médias prend soin de ne pas laisser passer la plus petite déclaration, ponce même attentivement le moindre accent de liberté, c’est à quoi les appareils hiérarchiques jusqu’au moindre échelon toujours veillent.
Limite de la notion de résistance, valeur
insigne du souvenir des résistants
On comprend bien que la situation présente incite qui ne veut pas consentir à se tourner vers la notion de résistance. On comprend cependant tout aussi aisément la limite et le peu d’intérêt de cette notion. L’idée de « résistance » s’inclut dans le gouvernement par « manque de places, manque de moyens », qui peut très bien faire place au fait que quelques uns refusent de « se rendre à l’évidence » ou de comprendre le règne de la nécessité: par leur inclusion même augmentant son emprise.
Tout autre cependant est le souvenir réel des réels résistants. Certes les résistants se référaient presque toujours à une autorité, mais une autorité d’ailleurs et à venir - pour ceux qui n’étaient pas les combattants ou les agents d’un d’État à venir - comme les gaullistes - c’était le communisme. Mais quoiqu’il en soit, dans tous les cas, au moment de leur engagement et de leur choix, ils ont donné l’exemple même de ce qu’est une décision libre. Ils sont l’exemple même de ce que signifie ne s’autoriser que de soi-même. Et il importe de se rappeler que cela signifie aussi prendre soi-même, seul, à son niveau, la mesure de son propre possible, Et ainsi par soi-même, en son possible et en son lieu, être celui qui là où il se trouve est celui qui porte l’affaire. La leçon des résistants c’est que chacun peut décider pour lui à son niveau. Mon grand-père, me raconte une collègue, n’était pas un héros (l’héroïsme est mesure externe). Il s’est rendu au STO, s’est trouvé affecté, en tant qu’ouvrier qualifié, à une usine d’armement. Alors ce qu’il faisait, raconte-t-il aux siens, c’est qu’il donnait un coup de lime. Chaque fois qu’il le pouvait : chaque fois qu’il le pouvait, il donnait un coup de lime. Ce qui nous rappelle aussi quel est le pouvoir des étages inférieurs, les humbles chargés du nettoyage qui ont les clefs et les outils en mains, ainsi que le rappelait le fameux prisonnier Mandela. Car si vous avez froid dans la prison, écrivait-il, vous pouvez certes écrire pour vous plaindre au Ministère de la Justice; avec des chances minimes de recevoir une réponse. Il est beaucoup plus pertinent de vous entendre avec celui qui est chargé du rangement des couvertures.
–––––––––––
Les suites d’un long combat : ces vies se seront développées, d’un bout à l’autre, sous le signe du travail non reconnu et de la plus grande dignité.
http://www.yabiladi.com/articles/details/8380/chibanis-combat-continue-perpignan.html
Chibanis : Le combat
continue à Perpignan

Les retraités immigrés en
France continuent de lutter pour le rétablissement de leurs droits. Ils se sont
une fois de plus mobilisés pour une manifestation pacifique devant l’agence
Carsat de Perpignan. SOS racisme dénonce l'injustice de la Caisse de retraite
et la complicité des autorités marocaines. Toutefois, la lutte continue.
Le collectif SOS Chibanis 66
a procédé, hier, à une manifestation pacifique devant la Carsat de Perpignan.
Une cinquantaine de retraités d’origine maghrébine était présente afin de
dénoncer leurs tristes conditions de vie. En effet, la majorité d’entre eux touchent
200 à 300 €, selon L’Indépendant.
La Carsat affirmait agir
dans le respect des lois et de la réglementation en vigueur sans discrimination
aucune et sans pouvoir y apporter des aménagements.
Selon le compte-rendu de la
réunion après manifestation de l’association, le bilan est « positif
quant à la pression sur la CARSAT ». Celle-ci a d’ailleurs promis d’agir
en faveur des Chibanis dans un délai de huit jours.
Des vieillards
marginalisés
« Ils ont été exploités
par les patrons qui les déclaraient de façon périodique », relate Mme
Annie Rideau de SOS Chibanis 66. La Carsat s’appuierait sur le fait que la
plupart d’entre eux auraient passé, pendant une certaine période, beaucoup de
temps dans leur pays d’origine. Or, quand elle « a mis en place cette
circulaire, elle ne les a pas prévenus. Ces gens sont illettrés et âgés
de 70 à 90 ans. Comment pouvaient-ils savoir ? Ils sont aujourd’hui
considérés comme des fraudeurs », a-t-elle ajouté.
Les Chibanis bénéficient
actuellement des aides des associations. Celles-ci leur fournissent à manger.
Ils s’exprimeront prochainement dans un reportage réalisé par une chaine de
télévision marocaine berbère. « Ils n’ont même pas de quoi manger. Ayant perdu leurs logements, nous les retrouvons parfois dans
les coins de rue », explique Mme Rideau.
Complicité des autorités
marocaines
Les associations dénoncent
la complicité de la police nationale dans le traitement infligé aux
chibanis. « Nous reprochons aux autorités marocaines d’avoir
collaboré. La douane a envoyé les preuves de passages des chibanis aux
autorités. Ils les ont dénoncés », s’indigne Mme Nicole Mathieu de le
Cimade.
SOS Chibanis relate le cas
d’un Marocain jugé à Perpignan sur le seul fondement d’une « fiche de
police sans cachet » qui aurait été remise par la police marocaine. Le
vieillard est contraint de rembourser à la Carsat une somme de 17 000 €
avant le 21 Janvier. Un autre, né en 1939 est condamné à verser 50 euros par
mois de « trop perçu » jusqu’à 2042. « Comment vont-ils pouvoir
payer ça quand ils sont à la rue, sans rien à manger, avec les allocations
quasi-insignifiantes qu’ils reçoivent ? C’est malheureux ! »,
s’indigne Mme Rideau.
Les actions se
multiplient
L’Association des
Travailleurs Maghrébins de France (ATMF) a renforcé son soutien aux retraités
immigrés en plantant hier les bases d’une coopération permanente avec le
collectif SOS Chibanis. Pour M. Raid, la bataille continuera jusqu’à ce que
cessent les discriminations.
SOS Chibanis envisage
« la possibilité d’un référé contre la CARSAT si elle persiste à vouloir
opérer des ponctions pour les « trop perçus » avant d’avoir repris
les versements d’Allocation de solidarité aux personnes âgées
(ASPA) ». En février prochain, tous les collectifs engagés dans ce
combat se réuniront autour d’un séminaire à Paris « pour décider
d’initiatives coordonnées pour exiger l’annulation de la dette » auprès de
la Carsat de Montpellier. « J’espère que l’année 2012 marquera la fin de
cette infamie », espère l'un des responsables de l'ATMF.
Lueur d'espoir
A la surprise générale,
L'ancien ministre de l'Ecologie s'est penché sur le cas des chibanis. En
adressant ses voeux hier soir, Jean Louis Borloo a demandé François Fillion de
publier les décrets d'application d'une loi de 2007 pour l'aide à la
réinsertion des vieux travailleurs maghrébins, rapporte 20 Minutes. « Puisque c'est la
nouvelle année, j'aimerais bien demander au gouvernement un petit cadeau. Un
cadeau qui me tient très à cœur, si François Fillon voulait me faire
plaisir », a-t-il déclaré.
Vous trouverez les notes de mon exposé mamuphi du 7 janvier 2011 (De l’hexagone logique en matière d’œuvre musicale composite) à l’adresse
http://www.entretemps.asso.fr/Nicolas/2012/hexagone.htm
Les
interlocuteurs =
(al-muXâTabât)
Mon article Les secrets de la langue arabe
qu’une musique pourrait entreprendre d’avouer est paru
dans le premier numéro de la revue Al-Mukhatabat
http://mukhatabat.unblog.fr/2011/12/12/al-mukhatabat-journal/
Il est téléchargeable à l’adresse
http://mukhatabat.unblog.fr/files/2011/12/Fran%C3%A7ois-Nicolas.pdf

Un tournant majeur dans l’histoire de la pensée (Bagdad, autour de 820) :
l’invention
de l’algèbre par Al-Khwârizmî dans son Livre de la réduction et de la
comparaison
Kitâb
al-Jabr wa-al-muqâbala - اَلْـخَـوَارِزْمِي : كِـتَابُ ٱلْـجَبْـرِ وَٱلْـمُـقَابَـلَـةِ
François Nicolas (Ens)
Samedi 21 janvier 2012 - 14h
Grande Mosquée de Paris (salle de conférences)
Place du puits de l’Ermite (Paris)
Avec Al-Khwârizmî [1], la naissance d’une discipline mathématique se trouve pour la première fois associée au nom propre de son inventeur (ainsi sa technique de « réduction » - al-jabr [2] – donnera le mot algèbre et son nom propre, latinisé, donnera algorithme [3]). Pour leur part, les naissances de l’arithmétique comme de la géométrie se perdent dans la nuit des temps, bien avant Pythagore [4] et Euclide, et il faudra ensuite attendre près d’un millénaire – avec l’analyse (XVII°) puis la topologie (XIX°) - pour retrouver une semblable émergence.
Il s’agira, dans cet exposé en direction d’un public de non-spécialistes, d’introduire aux grandes opérations de pensée qui composent ce saut, au cœur même des antiques disciplines mathématiques.
Pour ce faire, on dégagera, texte arabe en main, les points suivants :
ñ D’emblée, Al-Khwârizmî fonde théoriquement l’algèbre en rassemblant et architecturant des éléments jusque-là épars : loin de remonter inductivement de problèmes empiriques et d’algorithmes bricolés vers une généralisation, il part d’objets mathématiques d’un type nouveau – nommés plus tard « équations algébriques » - qu’il organise en système ; il dégage ainsi un système de six équations canoniques [5] auquel toute équation pourra se ramener.
ñ Le type nouveau d’objet mathématique (équation [6]) dont il part vise à traiter un calcul lui-même d’un type nouveau : un calcul sur l’inconnu (et non plus sur le connu comme celui que l’arithmétique prend traditionnellement en charge) – d’où que l’algèbre ait pu être caractérisée comme une « arithmétique de l’inconnu ».
ñ Pour calculer sur cet inconnu (Al-Khwârizmî appelle « chose » [7] la quantité inconnue [8]), il faut calculer sur les relations connues que cette chose inconnue entretient soit avec elle-même, soit avec d’autres choses cette fois connues. À ce titre, l’équation algébrique ici inventée va fixer une relation d’égalité entre deux ensembles de relations connues. [9]
ñ Al-Khwârizmî étend alors les antiques opérations du calcul arithmétique (addition, soustraction, multiplication…) à ces nouveaux objets (équations et premiers éléments des polynômes [10]), établissant ainsi les linéaments d’un nouveau calcul proprement algébrique.
ñ Last but not least : Al-Khwârizmî entreprend de « démontrer » [11] ses résultats algébriques, procédant pour ce faire à d’étonnantes démonstrations géométriques [12].
Ainsi, dès sa naissance, l’algèbre se trouve théoriquement établie comme nouvelle discipline mathématique, dotée d’un nom propre et travaillant des objets mathématiques d’un type propre (polynômes et équations algébriques) venant sommer les relations connues qui caractérisent une inconnue donnée. Cette discipline, qui élargit le spectre des disciplines mathématiques, se voit dès le départ entrelacée avec les anciennes disciplines (particulièrement sous la forme d’une géométrisation des nouvelles procédures algébriques) en sorte que l’unité – non l’éclatement - des mathématiques en soit confortée [13].
Le caractère proprement inouï d’un tel geste de pensée incite à examiner ses conditions de possibilité. On en explorera brièvement quatre :
— les travaux mathématiques antérieurs (indiens, chinois, grecs, babyloniens…) qui s’avèrent, tous, relever d’une simple « proto-algèbre » ;
— la langue arabe classique, en cours de stabilisation (en termes d’écriture et de grammaire) et en voie de classification [14], qui joue ici un rôle non négligeable : tout ce traité d’algèbre est rédigé dans la langue ordinaire, à l’écart du symbolisme mathématique (lettre « x »…) qui ne sera inventé qu’au XVI°;
— la nouvelle foi musulmane [15], qui encourage la quête des savoirs, « s’il le faut jusqu’en Chine… » [16];
—
la figure d’un nouvel État (abbasside), organisateur d’une « maison de la
sagesse » [17]
(qui, par bien des traits, ressemble à notre Académie mâtinée de CNRS) et est
explicitement demandeur [18]
de nouvelles formules de calcul en matière d’impôts, de testaments [19],
d’arpentage, etc.
Au total, cet environnement – condition nécessaire mais non suffisante - rehausse l’audace et le courage de pensée qu’il fallut à Al-Khwârizmî, il y a 1300 ans, pour retourner le sens convenu du progrès scientifique (du connu vers l’inconnu) : sa manière de partir de l’inconnu pour aller au connu constitue un don (et quel don : rien moins que l’algèbre!) à l’humanité toute entière.
Ouvrage de référence : Al-Khwârizmî. Le commencement de l’algèbre (texte établi, traduit et commenté par R. Rashed) Albert Blanchard, 2007
[1] 781-847 / H.164-232. Il tire son nom de son lieu d’origine : Khawârizm, la moderne Khiva, ville située au sud de la mer d’Aral, aujourd’hui en Ouzbékistan.
[2] اَلْـجَبْـرُ
[3] Au Moyen Âge, algorithme désignait essentiellement le calcul arithmétique avec les chiffres dits arabes…
[4] Platon (République, 522d) évoque l’invention – mythologique - du nombre par Palamède (héros de la Guerre de Troie), ce que Alain Badiou « surtraduit » en « invention de l’arithmétique » (La République de Platon, p. 385).
[5] Al-Khwârizmî s’en tient ce faisant aux équations d’un degré inférieur ou égal à 2, les seules pour lesquelles on disposait alors d’un algorithme de résolution.
[6] Al-Khwârizmî
désigne déjà ces équations du terme muεâdala مُـعَادَلَـةٌ (maSdar – nom d'action -
de la forme III pour la racine ع د ل signifiant ainsi l'action d'égaliser)
[7] chay’
: شَيْءٌ
- Al-Khwârizmî
parle aussi de « racine » : jizr جِذْرٌ
[8] quantité qui peut être numérique aussi bien que géométrique
[9] Al-Khwârizmî résout ses équations par un algorithme, procédé qu’il désigne comme la « porte » [bâb : بَابٌ ] ou « entrée vers la chose cherchée »
[10] binômes et trinômes…
[11] La démonstration est avancée comme donnant la « cause-raison-motif » [εilla : عِلَّـةٌ ] des algorithmes : elle explicite, par une « figure » géométrique [Sûra : صُورَةٌ ], le motif du procédé (« porte ») algorithmique.
[12] S’ébauche également une démonstration d’un type cette fois nouveau : démonstration proprement algébrique, travaillant directement sur « l’expression » [lafZ – لَفْـظٌ ] algébrique et non plus sur la « figure » géométrique, qui délivre cette fois la « nécessité » [iDTirâr : اِضْـطِـرَارٌ ] du calcul algébrique proprement dit et non plus le simple « motif » de l’algorithme.
[13] En un certain sens, la nouvelle algèbre
vient également nouer les anciennes arithmétique et géométrie.
[14] Il semble bien que la manière de classer les formes a priori des équations (conduisant aux six formes canoniques) a été suggérée à Al-Khwârizmî par le développement au VII° siècle - sous l’impulsion d’un autre génie, al-Khalîl (718-786) [اَلْـخَـلِيـل] - d’une lexicographie arabe entreprenant de classer a priori et systématiquement toutes les racines (essentiellement trilitères) de la langue là où les précédents lexiques se contentaient de listes partielles, ordonnées à tel ou tel champ sémantique.
[15] Sa variante « rationaliste » muεtaziliste اَلْـمُعْـتَـزِلَـةُ - promulguée au même moment (827) comme croyance officielle par le Calife al-Ma’mûn (813-833 / H.198-218) اَلْـخَـلَافَة اَلْـمَأْمُون - a-t-elle contribué à cet élan pour la recherche scientifique ? Le choix du mot « chose » pour désigner l’inconnue renvoie-t-il également à la désignation théologique d’une existence certaine dont la connaissance reste encore indéterminée ?
[16] Voir
le hadith : « Recherchez le
savoir jusqu’en Chine ! » أُطْـلُـبُواْ ٱلْـعِلْـمَ وَلَوْ فِي ٱلصِّيـنِ
[17] baytu/l-Hikma
: بَيْـتُ
ٱلْـحِكْـمَـةِ
[18] Comme Al-Khwârizmî le rappelle dans le prologue de son livre, son ouvrage est le résultat d’une « exhortation » d’al-Ma’mûn.
[19] Al-Khwârizmî
était instruit du calcul juridique que l’école hanafite avait inventé ; il
cite ainsi à six reprises son fondateur Abû Hanîfa, 699-767 /
H.80-150 : أَبُو
حَـنِيـفَـة