Qui vive ? Le communisme !
![]()
« une question intimidante, une question que personne encore au
monde n’a pu jamais laisser sans réponse, jusqu’à son dernier souffle :
Qui vive ?… » J. Gracq
« La fin de l’histoire de l’égoïsme absolu marquera la
délivrance vers le communisme, [… cet ] idéal politico-social d’un organisme
commun à tous dans l’avenir. »
R. Wagner (1849-1871)
« Je pense toujours à l’avenir communiste. […] En un sens, je
suis communiste. » G. M. Hopkins (1871)
« L’affaire du communisme est le monde entier. […] Nous parlons
au nom de l’humanité toute entière, étant d’elle la partie qui représente non
pas ses intérêts particuliers mais ceux de l’humanité toute entière. » B. Brecht (1932)
« Il a existé des communes et des communistes de tout temps ;
il en existera toujours. » J.
Steinbeck (1936)
« Je suis communiste
par sympathie et conviction. Je suis, de toute certitude, pour un communisme
intelligent. » J. Agee (1939)
« Il m’intéresserait de voir éclore et s’épanouir la variété
africaine du communisme. Il nous proposerait sans doute des variantes utiles,
précieuses, originales de la doctrine. » A. Césaire (1956)
« Je suis d’un
village oublié dont les rues n’ont plus de noms et tous les hommes, au champ et
à la carrière, aiment bien le communisme. »
M. Darwich (1964)
« Commun, du lat. communis, adj., se dit de toute chose à laquelle chacun peut
participer : exemple : la Commune de Paris » (Paris, 1971)
« Le communisme est le contraire exact d’une utopie, il est le
vrai nom du réel comme impossible. » A. Badiou (2011)
« Si on veut être un intellectuel aujourd’hui, on ne peut pas
ne pas être communiste. » B. Sobel (2011)
« Je reprends à partir du mot “communiste”. » J.-M. Gleize (2011)
Bulletin hebdomadaire sur l’actualité politique
diffusé
le dimanche soir (pour s’inscrire, expédier “subscribe” à “2009_request@egalite68.fr”)
Rédaction :
François Nicolas [ƒNi]
Numéro 15 : 18 décembre 2011
(fichier format
pdf à télécharger : http://www.egalite68.fr/Qui-vive/15.pdf)
Sommaire :
Égypte.............................................................................................................................................. 3
Sur les murs…............................................................................................................................... 3
Maroc............................................................................................................................................... 4
L'affreux Tahar Ben Jelloun frappe encore…............................................................................. 4
Etats-Unis......................................................................................................................................... 6
Pour une fois, une très bonne nouvelle !....................................................................................... 6
Rendre justice à ce dont « Yougoslavie » a été le
nom?.................................................................. 7
Le désastre obscur de la dissolution de la
Yougoslavie…............................................................. 7
L’exposition.................................................................................................................................. 8
Le faisceau de trois interprétations possibles…................................................................................ 9
« Yougoslavie », un nom perdu ?................................................................................................... 9
De belles figures dans d’anciens films…........................................................................................ 10
Une spécificité yougoslave ?....................................................................................................... 12
Panser les blessures des sculptures mémoriales….......................................................................... 12
La voix bâillonnée des sculptures….............................................................................................. 12
Un type original de sculptures abstraites…................................................................................... 12
France............................................................................................................................................ 12
Philippe Sollers, le flagorneur..................................................................................................... 12
BHL, le fanfaron halluciné......................................................................................................... 12
Alessandro Russo sur l’École de la Cause
Freudienne................................................................ 12
Divers............................................................................................................................................. 12
Alain Badiou............................................................................................................................... 12
France-Culture............................................................................................................................. 12
La République de Platon.............................................................................................................. 12
Parutions..................................................................................................................................... 12
Volume collectif « Question de phrasé »....................................................................................... 12
CD
« Infinis… »............................................................................................................................ 12
L’armée vise les yeux des manifestants, si bien que beaucoup sont devenus borgnes, et l’un d’eux complètement aveugle. D’où l’image suivante…

Et d’autres graffitis…


![]()
Il a essayé de calculer. La révolution, ce n'est pas le moment !
Voir, par exemple : " il ne suffit pas d’aller voter, encore faut-il
voter dans un esprit qui met en avant les valeurs de la modernité " !
Tahar Ben Jelloun, la
langue française et l’arabe
jeudi 8 décembre 2011, par
Alain Gresh
« Le français peut
vraiment être appelé une langue classique, un instrument de culture et de
civilisation pour tous. Cette langue améliore ; elle est une école ;
elle a le naturel, la bonhomie, elle sait rire, elle porte avec elle un aimable
scepticisme mêlé de bonté (sans bonté, le scepticisme est une mauvaise chose).
Le fanatisme est impossible en français. J’ai horreur du fanatisme, je l’avoue,
surtout du fanatisme musulman ; eh bien ! ce grand fléau cessera par
le français. Jamais un musulman qui sait le français ne sera un musulman dangereux.
C’est une langue excellente pour douter ; or le doute sera peut-être dans
l’avenir une chose fort nécessaire. ».
Ainsi parlait Ernest Renan, le
2 février 1888 (Œuvres complètes, Tome II, Calmann-Lévy, Paris, 1948, p. 109), et tous ceux qui,
comme lui, se faisaient les apôtres de la mission civilisatrice de la France.
Admirez, en particulier : « Le fanatisme est impossible en
français. » Ce n’est évidemment pas en
« fanatiques » que les troupes françaises massacraient depuis près de
soixante ans en Algérie, mais en civilisateurs de ces centaines de
milliers d’Arabes qui n’avaient pas encore compris la beauté et les subtilités
de la langue française, ni sa « bonté ».
Dans un point de vue publié
par le journal Le Monde, et intitulé « Maroc : l’islam doit
rester dans les mosquées », l’écrivain Tahar Ben Jelloun développe une argumentation qui n’est pas
sans rappeler celle de Renan. Le sous-titre de l’article publié dans la version
papier est d’ailleurs explicite : « C’est l’arabisation qui fait
le lit de l’intégrisme. »
Après la victoire du Parti de
la justice et du développement (PJD) aux élections législatives marocaines, Ben
Jelloun écrit donc :
« L’islamisme marocain
a été fabriqué depuis longtemps. On peut dater son émergence avec la politique
irresponsable d’arabisation de l’enseignement dans le sens d’un monolinguisme
où tout a été confié à la pensée islamique. Je me souviens en 1971 avoir quitté
mon poste de professeur de philosophie le jour où le ministère de l’intérieur
décida d’arabiser cet enseignement dans le but non avoué de limiter l’accès des
élèves marocains aux textes jugés subversifs de la philosophie qui s’enseignait
à l’époque en français. »
« On a remplacé les
textes de Nietzsche, de Freud, de Marx, de Weber et bien d’autres par
l’histoire de la pensée islamique, laquelle était enseignée parmi d’autres
courants. »
Peut-être le régime
dictatorial mis en place par Hassan II et la répression qui a frappé –
notamment – les étudiants et les enseignants ont-ils aussi aidé à faire
disparaître l’esprit critique, non ?
« L’arabisation ratée
de l’éducation nationale a été doublée par le recours à l’enseignement privé bilingue
et ouvert sur d’autres cultures. Tous les responsables de cette politique n’ont
pas ménagé leurs efforts pour inscrire leurs enfants dans les lycées de la
Mission française ! Les diplômés francophones (en fait bilingues)
trouvaient plus facilement du travail que ceux qui ne maîtrisaient que
l’arabe. »
Il est sûr que, au Maroc comme
d’ailleurs en Algérie, la politique d’arabisation a été un échec. Mais faut-il
rappeler que seule une petite minorité au Maroc domine vraiment le
français ? Que cette langue française a aussi été celle du colonialisme et
du mépris pour les indigènes ? Et qu’une partie des francophones (mais
aussi des arabophones) soutiennent une monarchie à la fois corrompue et
répressive ? Qu’ils le fassent en arabe ou en français n’a pas grande
importance.
Et l’auteur poursuit : « Un
fossé sociologique s’est creusé entre ces deux clans. Les islamistes vont recruter
dans le milieu arabophone, frustré et marginalisé par le pouvoir. »
D’un côté les bons francophones,
de l’autre les méchants arabophones... Et comme les islamistes se développent
dans tous les pays arabes, même là où la population, comme en Egypte, ne parle
que l’arabe, nous pouvons en conclure avec Tahar Ben Jelloun que si le français
est la langue de la civilisation, l’arabe est celle du fanatisme.
« Le Maroc a de tout
temps été musulman et n’a jamais éprouvé le besoin de mélanger la religion et
la politique. Des confréries ont toujours existé, se comportant souvent de
manière décalée par rapport au rite malékite et animant des débats critiques
entre elles. Pourquoi ce pays tombe-t-il aujourd’hui entre les mains de
politiciens ambitieux, assez bien implantés dans les milieux populaires et au
programme assez flou ? Que s’est-il passé ? Je ne crois pas à l’effet
domino, car la situation de la Tunisie n’a rien à voir avec ce que vit le
Maroc, depuis l’arrivée du roi Mohammed VI. »
Ah bon ? En quoi le Maroc
de Mohamed VI est-il si différent ? Un régime autoritaire, gangrené
par la corruption, un jeu politique fermé, une jeunesse à l’abandon, un roi qui
se définit comme « commandeur des croyants », une pauvreté sans
pareille, une presse indépendante muselée sous différents prétextes...
La situation serait quand même
meilleure que sous le règne de Hassan II, laisse entendre l’écrivain.
Pourtant, à cette époque, il ne semblait pas vraiment indigné par ce qui se
passait au Maroc. Après la publication d’un roman qu’il consacrait au bagne de
Tazmamart, où 58 officiers avaient été emmurés vivants, Florence Aubenas et
José Garçon avaient beau jeu de lui rappeler dans Libération (« Ben Jelloun s’enferre dans
Tazmamart », 15 janvier 2001), non seulement qu’il était resté silencieux
sur Tazmamart, mais que — je cite :
« Ben Jelloun n’est à
vrai dire jamais avare d’un “J’accuse” et siège volontiers au tribunal parisien
des Grandes Consciences. En avril 1995, il harangue la classe politique
sur la Tchétchénie : “Un peu de décence ! Un peu de courage !”.
Dans le quotidien espagnol El Pais, en 1997, il
s’indigne de ces intellectuels qui osent rester silencieux sur l’Algérie. Dans L’Express, en 1999, il précise sa position “d’écrivain impliqué“ :
“Je m’implique dans des combats et des valeurs la justice, la liberté, la
dignité qui sont ceux de tout intellectuel qui se respecte. Cela me paraît
même être un devoir (...) En tout cas, c’est
ma raison d’être littéraire”. »
« Au Maroc, si Ben
Jelloun est aussi un “écrivain impliqué”, ce serait plutôt à la Cour. En 1987,
lorsqu’il reçoit le prix Goncourt pour La Nuit
sacrée, Hassan II lui envoie ses “félicitations paternelles” et “sa
haute sollicitude”. Invité, décoré, fêté à Marrakech par le monarque, il
devient peu à peu ce que le Maroc appelle “un protégé”. Pendant ces années de
plomb, Ben Jelloun ne risquera jamais un murmure, alors que s’accumulent les
dénonciations dès le début des années 1980. “Nous sommes un peu plus que
des rats, beaucoup moins que des hommes”, dit notamment la première lettre
sortie du bagne, rendue publique en 1981 par Christine Daure-Serfaty. Pour
expliquer son silence, Ben Jelloun avance aujourd’hui : “J’étais comme
tous les Marocains, j’avais peur. Je ne voulais pas affronter Hassan II de
face. Je voulais pouvoir rentrer chez moi”. »
Revenons à la tribune de Ben
Jelloun :
« L’autre élément
important est que ces élections ne sont pas le résultat de la démocratie.
Certes, les votes ont eu lieu sans interventions, sans truquages. Mais le fait
que seulement 45 % des inscrits se soient déplacés pour voter veut dire
que la pédagogie du travail démocratique n’a pas avancé. Car la démocratie
n’est pas une technique mais une culture. Le Maroc n’a pas eu le temps de
cultiver la démocratie dans les esprits. »
Le Maroc « n’a pas eu le
temps » : c’est le langage de tous les dictateurs, qui expliquent que
leur peuple n’est pas mûr, qu’il faut l’éduquer... C’est ainsi que, en France,
durant une partie du XIXe siècle, on justifiait le suffrage censitaire.
C’est aussi ainsi qu’on expliquait le refus du droit de vote aux femmes.
« Il faut du temps,
car il ne suffit pas d’aller voter, encore faut-il voter dans un esprit qui
met en avant les valeurs de la modernité (Etat de droit, respect de
l’individu, etc.). Or tant que le champ religieux se mêle du politique, cette
pédagogie est en échec. »
Que faut-il en déduire ?
Que le peuple n’est pas mûr pour le droit de vote...
En conclusion, Ben Jelloun
écrit :
« Même noyés dans un
gouvernement de coalition, les islamistes marocains risquent de bloquer
l’évolution de ce pays où le fléau de la corruption, où la précarité et les
inégalités sont de plus en plus intolérables. »
N’est-ce pas plutôt la
monarchie qui a bloqué les évolutions depuis des décennies ?
« Ces gros problèmes
ne se résoudront pas par des prières, mais par une mobilisation rationnelle et
une volonté politique qui fera de la lutte contre la pauvreté et la misère une
priorité absolue. »
Mais pourquoi ni le roi, ni les partis du
centre ou de gauche, n’ont-ils jamais fait de cette lutte leur priorité
absolue ? Et pourquoi Ben Jelloun s’en préoccupe-t-il seulement quand les
islamistes arrivent au gouvernement ?
Californie :
la donation d’une synagogue en faveur d’une mosquée incendiée
publié
le mercredi 7 décembre 2011

La
portée symbolique du geste en fait toute la beauté, dans une époque où les
antagonismes belliqueux et les enjeux de pouvoir creusent des gouffres abyssaux
entre juifs et musulmans. Située dans le nord de Stockton, en Californie, la
mosquée Masjid al Emaan, relativement récente dans le paysage local, a été
victime d’un incendie criminel, dont les pyromanes courent toujours, il a y
sept mois de cela.
Consternés
par cet acte inqualifiable, les membres de la plus ancienne synagogue de l’East
Bay, datant de plus de 130 ans, et rassemblant 1 000 familles de fidèles, ont
laissé parler leur cœur en mettant la main à la poche en faveur de leurs frères
en Dieu, en l’occurrence Allah.
10 000
dollars ont été collectés et remis au vice-président et trésorier de la
mosquée, Basel Karabala, extrêmement ému par cette générosité spontanée et
emblématique, d’autant plus que c’est l’unique don, en dehors de la communauté
musulmane, reçu de l’extérieur.
"C’est
merveilleux !" s’est exclamé Basel Karabala, déplorant vivement que
"les gens ignorent l’histoire millénaire qui lie les juifs, les musulmans
et les chrétiens". "Les croyants ont tous
cohabité pendant des milliers d’années, et c’est seulement depuis ces 70 dernières
années que les relations se sont dégradées . Avant cela, nous vivions en
paix"
a-t-il ajouté bouleversé.
De son
côté, le Rabbi Andrew Straus a tenu également à insister sur les valeurs
communes qui unissent les croyants, quels qu’ils soient : "Oui, il y a des tensions et
des défis, mais comme nous, vous avez été créés à l’image de Dieu, et dans la
tragédie et la souffrance, on se doit de dépasser les conflits. Vous êtes nos
frères"
a-t-il indiqué avec émotion. La mosquée Masjid al Emaan, qui ne compte que 60
fidèles, est en quête d’un nouvel espace à louer, en attendant de pouvoir se
porter acquéreur d’un local adapté.
Conformément
aux préceptes islamiques, la contribution de la synagogue ne pourra pas être
investie dans l’achat d’un futur site, l’intérêt étant prohibé, mais pourrait
faire des heureux parmi les plus démunis de la communauté musulmane. Ce
qu’ignorait le Rabbin, qui a déclaré : "Je n’étais pas conscient
de cela, mais qu’ils en fassent le meilleur usage, c’est l’essentiel. Nous
sommes frères dans la foi. Nous avons été là. Nous nous souvenons et nous
voulons aller vers vous."
Loin des théâtres de conflits sanglants, cette fraternité lumineuse,
suffisamment rare pour être citée en exemple, mériterait d’être largement
méditée aux Etats-Unis et ailleurs, mais aussi de par chez-nous...
[ƒNi]
- Mes commentaires sont en Helvetica.
- Ceux
de l’exposition en Times
Une originale exposition bruxelloise nous invite
à y réfléchir, dans ces temps où la balkanisation des territoires semble
devenir l'horizon général : partage des pays (officiel - voir le Soudan - ou
officieux - en bien des pays d'Afrique), ségrégation des territoires (en
France, sous couvert de la décentralisation, isolement des quartiers pauvres),
retour brutal aux espaces disjoints qui faisaient dans les années 60 les pays
qu'on disait "sous-développés" (Albertini caractérisait leur économie
comme juxtaposant purement et simplement un espace "moderne"orienté
vers l'étranger et un espace traditionnel replié sur soi - une synthèse
disjonctive de dollars et de troc…).
Et la Belgique elle-même, ce cœur de l'Europe, ne
s'oriente-t-elle pas vers un partage des territoires destiné à assurer
l'homogénéité identitaire des populations?

Drapeau
yougoslave sur la forme de la Belgique et vice versa…
Pour rappel, le territoire de la Yougoslavie
était près de 10 fois plus grand que celui de la Belgique mais, étant
majoritairement composé de montagnes (d’où l’atout de la résistance aux
envahisseurs), sa partie habitable était beaucoup plus réduite. En terme de
population, la Yougoslavie représentait environ le double de la Belgique.
La perspective d'une généralisation du désastre
yougoslave invite donc à revenir sur cette expérience singulière.
Cette exposition nous rappelle qu'elle l'a été à
bien des titres.
—
Au titre de son
histoire : le pays s'est constitué dans la Résistance aux empires
(austro-hongrois, turc) puis au nazisme.
—
Au titre de sa diversité
constitutive : 5 ou 6 nationalités assemblées sur un petit territoire (voir
plus haut).
—
Au titre de son
socialisme qui a pris une double forme originale : en matière de
collectivisation des moyens de production via l'autogestion (soit l'idée que le
collectif des travailleurs d'une usine possède cette usine et décide donc de
ses orientations) et en matière de politique internationale via le
non-alignement (soit l'idée que le pays refusait de s'inscrire dans le partage
du monde en deux camps et entreprenait de développer un troisième regroupement
mondial: celui des pays non-alignés).
L'exposition nous invite à nous demander : que
penser aujourd'hui de ces orientations, fortement combattues en leur temps par
l'orthodoxie marxiste-léniniste (et en effet, qu'est devenue l'autogestion si
ce n'est une figure de la concurrence entre usines, une forme de partage
collectif d'intérêts privés dont la figure capitaliste est celle Conseil
d'administration, et qu'est devenu le non-alignement à l'époque de la guerre du
Vietnam si ce n'est la constitution d'un centre mou à échelle planétaire
inclinant à la démobilisation et au laisser-faire). Mais ceci ne suffit
sûrement plus à circonscrire les enjeux de cette expérience, puisque
d'expérience il s'agissait bien là, dans les conditions d'un pays
économiquement très arriéré, qui tentait ainsi coûte que coûte de se protéger
de la concurrence économique des autres pays, de se tenir à l'écart de la
course de vitesse du développement entre Ouest et Est, course de vitesse (vers
le rien) que le capitalisme a imposé aux pays socialistes, lesquels ont crû
nécessaire de relever le défi…
S'il s'est bien agi dans toute cette période
d'expérience - l'expérience socialiste - et si toutes ces expériences ont bien
aujourd'hui échoué à franchir le seuil du XXI° siècle (reste Cuba, bien sûr,
mais de quoi exactement s'y agit-il aujourd'hui?…), alors l'échec de
l'expérience yougoslave doit être réfléchi comme tous les autres échecs et non
plus seulement comme un échec "spécifiquement programmé".
Le fait est là: l'implosion du projet socialiste
(qu'en était-il alors dans ce pays en matière d'Idée proprement communiste?) a
conduit immédiatement à la guerre civile sur des bases identitaires les plus
réactionnaires. Là encore, on vérifie que s'il n'y a pas d'idée émancipatrice
commune, le règne de la concurrence de tous contre tous se déchaîne, pour le
plus grand malheur des peuples et gens concernés…
D'où que ceci suggère deux orientations de
recherche:
- Qu'en est-il aujourd'hui de la question d'un
éventuel socialisme (c'est-à-dire d'une forme d'État) comme question nettement
distincte de la question du communisme (comme question proprement politique)?
- Quel bilan faire sur tous ces plans de la
spécificité de l'expérience yougoslave?
Souhaitons que sur ces deux axes, des groupes de
travail puissent se constituer et des réflexions personnelles se développer.

1. la
Yougoslavie comme variante du consumérisme libéral ;
2. la
Yougoslavie comme expérience stalinienne ;
3. la
Yougoslavie comme expérience singulière.


Voir cette intéressante
méditation…
Paradoxalement, la Yougoslavie n’est pas le mot des poètes yougoslaves. Si jusqu'à présent on n’a guère retrouvé qu’un petit nombre de poètes qui, sous ce nom, ont chanté la territoire nouveau, rêvé et libéré, c’est entre autres parce qu’au départ « Yougoslavie » était le nom d’un Royaume connu pour sa brutalité.
C’est pourquoi le mot choisi par le poète populaire anonyme pour « le nouveau pays des peuples yougoslaves égaux » est peut-être le plus adéquat : le pays heureux (« Le pays où l’armée populaire passera, heureux s’appellera »), et elle a été adoptée par les masses (ce vers du poème sur le Soulèvement populaire en Serbie 1941, a été chanté au cours des années, lors d’occasions rituelles diverses du renforcement de l’esprit néo-yougoslave [1]).
Même si ce n’est pas le mot du poète, ni le nom qu’on utilise souvent quand on parle du « pays », les poètes sont à la recherche de ce « grand mot » qui remplacera beaucoup de choses dans la société post-révolutionnaire.
Le grand mot ne provient pas du cœur ni de la tête
Mais de la terre comme une plante ou une fleur
Grandit, et cela aussi c’est la défense du pays.
B. Miljkovic [2]
La Yougoslavie fut l’un de ces noms, l’un de ces « grands mots » voués à remplacer beaucoup de choses dans la société post-révolutionnaire. « Nu-pieds et dénudé tu erres du mot au mot » B. Miljković, La misère de la poésie.
La Yougoslavie serait-elle un mot de plus parmi ces mots dont le créateur de la langue étoilée, le zaum, le poète russe Velimir Khlebnikov, disait qu’ils se sont usés à cause d’un emploi excessif et de « la traction constante exercée sur leurs oreilles et leurs moustaches par de nombreux datifs », et ont commencé à signifier quelque chose seulement pour les gens qui parlent la même langue, en devenant officiellement pour tous les autres les « fringues sonores »? Et que signifie aujourd’hui le mot « Yougoslavie », après le silence qui a retentit longuement dans ses couloirs abandonnés, dans ses dictionnaires dévastés de la langue commune ? Quelles notions couvre-t-il ? À quelle porte conduit-il ? Qui répond quand on appelle son nom ?
Dis-moi quelque chose qui est le bois
Dis-moi quelque chose qui est la mer
Qui sait ce que c’est qu’il faut dire
Nu-pied et amer tu erres du mot au mot.
B. Miljkovic.
Qu’est-ce que donc on entend aujourd’hui quand on dit : « la Yougoslavie » ?

« Azra », film de Mirza Idrizovic (Sarajevo, 1988, couleur) un récit sur l’émancipation des femmes à travers la question du voile.
Je ne peux résister au rapprochement ce très beau nom de celui d’Asra que Heinrich Heine a décliné dans le poème que voici :
Der
Asra (Romanzero - 1. Erstes Buch – Historien
; 1851)
|
Chaque jour,
la merveilleuse |
Täglich ging die wunderschöne |
|
Fille du
Sultan allait se promener |
Sultanstochter auf und nieder |
|
Lorsque
tombait le soir à la fontaine |
Um die Abendzeit am Springbrunn, |
|
Où chantonnent
les blancs jets d’eau. |
Wo die weißen Wasser plätschern. |
|
Chaque jour le
jeune esclave, |
Täglich stand der junge Sklave |
|
Lorsque
tombait le soir à la fontaine |
Um die Abendzeit am Springbrunn, |
|
Où chantonnent
les blancs jets d’eau, |
Wo die weißen Wasser plätschern; |
|
Chaque jour
pâlissait et devenait plus pâle. |
Täglich ward er bleich und bleicher. |
|
|
|
|
La princesse
un soir vint à lui |
Eines Abends trat die Fürstin |
|
Et dit à mots
précipités : |
Auf ihn zu mit raschen Worten: |
|
« Je veux
savoir ton nom, |
“Deinen Namen will ich wissen, |
|
Ton pays, ton
clan ! » |
Deine Heimat, deine Sippschaft!” |
|
|
|
|
L’esclave lui
dit : « Je m’appelle |
Und der Sklave sprach: “Ich heiße |
|
Mohammed, je
suis du Yémen |
Mohamet, ich bin aus Yemmen, |
|
Et de la tribu
des Asra, |
Und mein Stamm sind jene Asra, |
|
Ceux qui
meurent quand ils aiment. » |
Welche sterben, wenn sie lieben.” |
Documentaire de Krsto Škanata (Tivat, Montenegro) : «Prvi padez-Čovek» (Première déclinaison : l'Homme, 1964, noir et blanc)

« Prvi padez-Čovek» est un rare exemple d’autogestion en acte : une assemblée de mineurs découvre que les bureaucrates estiment qu’un ouvrier qui perdu sa main n'aura pas de prothèse.
Licem u lice

« Licem u lice » (Face à face), film de Branko Bauer (Zagreb, 1963, noir et blanc) : les problèmes de l’autogestion dans une assemblée ouvrière. Le film montre comment se libère la parole de ceux qui ne s’expriment jamais.
Trois rapports très
originaux à l’art de la sculpture…
Siniša Labrović - « Zavijanje ranjenika » (Le pansement du blessé) - procède à la restauration d'un monument situé dans le parc Djardin, au centre de Sinj en Croatie (statue du sculpteur Mirkovic, figurant une partisane en Mater Dolorosa, bronze attaqué à l'explosif, nettoyé et pansé à l’occasion d'une 'Journée de l’Antifascisme' le 22 juillet 2000). Il évoque une devise de l'époque: "Smrt fašizmu, sloboda narodu!" (Mort au fascisme, liberté au peuple!).

http://www.labrovic.com/projects/bandaging-wounded
Igor Grubić
En plaçant des foulards rouges et des plaques aux citations révolutionnaires sur des monuments et des sculptures publics, Grubić veut faire revivre ces monuments et les proclamer participants et combattants actifs.



Une
sculpture prométhéenne qui cette fois ne prend plus l’homme comme modèle mais
se rapporte directement et abstraitement à la Nature…
Pour
Rodin, il n’y avait de sculpture tenable que celle qui se mesure au corps de
l’homme (d’où pour lui le modèle indépassable de la sculpture grecque). On sait
que Giacometti, après une période cubiste abstraite, en est venu à une
conclusion apparentée sur l’essence de la sculpture comme art.
On est
ici confronté, dans ces photos de l’exposition, à un tout autre paradigme dont
une conséquence immédiate tient au format des sculptures : se mesurer aux
choses de la Nature oriente ici « naturellement » vers la
monumentalité. Il s’agit alors de défier la grandeur de la Nature par d’énormes
blocs de pierre ou de métal venant commenter et scander la splendeur sauvage
des paysages…

Depuis septembre, l’École
de la Cause Freudienne (ÉCF) est engagée par Jacques-Alain Miller dans une
campagne ouverte de propagande pour « la démocratie occidentale » et
pour les conséquences rigoureuses d’une telle prise de parti : la guerre
« juste » faite par cette « démocratie » aux États et
peuples du monde qui refusent de se ranger sous sa bannière. Bien sûr, il
s’agit pour eux de trier précautionneusement parmi ceux qui s’y refusent, et
c’est là que le masque tombe : on laisse tranquille l’Arabie Saoudite, le
Qatar et autre Bahrein (comme on laissait tranquille Ben Ali, Moubarak et autre
Hassan II) pour mieux bombarder Kaboul, Bagdad, Abidjan, Tripoli et bientôt Damas.
Ces points, tout le monde – disons : tout lecteur du Qui-vive
- le sait bien.
Mais le point vraiment
nouveau, sur lequel il s’agit d’attirer l’attention du même lecteur, est la
portée du tournant engagé cet automne par l’ÉCF. D’où les trois documents ci-joints :
deux rapportent la campagne ouverte par Sollers, Miller and C° pour la juste
guerre colonialo-démocratique des nouveaux temps, la troisième est la réponse
d’un vieil ami italien à cette nouvelle « cause »…
À suivre de près depuis
son début l’entreprise particulièrement atterrante du « Lacan
quotidien » [3], deux points me semblent à relever.
1. Si
Jacques-Alain Miller lance l’ÉCF dans cette aventure, c’est par fuite en avant
d’un propos psychanalytique qui tourne en rond, répétant indéfiniment Lacan
sans trouver les moyens d’une intellectualité psychanalytique apte à entretenir
avec Lacan le même type de rapports que celui-ci a entretenu avec Freud. C’est
donc du point d’une position de faiblesse quant au discours proprement
psychanalytique que Milner en vient à poser que la psychanalyse devrait se
mêler directement et tant que tel de politique (!).
2. Ceci
posé, il s’agit là de quelque chose qui ne concerne non seulement l’histoire
propre de l’intellectualité lacanienne mais qui constitue, me semble-t-il, un tournant
majeur de l’histoire idéologico-politique de la France dans la décennie
actuelle : rien moins que la décision concertée de quelques figures
intellectuelles médiatiques (l’alliance déclarée de trois Déroulède :
BHL-Sollers-Miller) pour signifier que les temps sont désormais aux guerres, à
« la guerre juste » de la France contre les ennemis de la démocratie
(accessoirement donc les ennemis d’Israël, « la seule démocratie de la
région »). Qu’on le veuille ou non : qu’un Sarkozy trouve là trois
trompettes de cet acabit –commedia dell’arte mâtinée de Caractères de
La Bruyère… - n’est pas chose anodine et uniquement comique.
Il nous faut en prendre
acte : le temps est désormais en France à la préparation ouverte de
l’opinion aux guerres qui, inéluctablement, sont une issue possible du
capitalisme occidental face à la décomposition de sa dynamique endogène. Le
tournant est pris. On va en voir progressivement les conséquences, qui ne
peuvent être que graves.
Raison de plus pour
développer le réseau idéologico-politique de ceux qui se dressent contre cette
course à l’abîme, au nom par exemple d’une affirmation : « Qui
vive ? Le communisme ! »
Je ne vais pas verser une larme sur le sort
tragique de Kadhafi, mais je m’inquiète quand même de ces écoeurantes images de
chambre froide avec exposition du cadavre, avidement photographié par des
voyeurs à portable. J’aimerais bien qu’on me parle des contrats en cours,
d’argent, quoi, comme d’habitude. J’applaudis aux 90% de votants tunisiens, et
je ne demande pas mieux que de croire à une évolution démocratique d’un islam
modéré, genre turc. Il n’en reste pas moins que le grand vainqueur de la
séquence guerrière en Libye est Bernard-Henri Lévy, comme le prouve son
passionnant dernier livre, La Guerre sans l’aimer. Lévy est un virtuose de la
communication mais il a inventé une guérilla personnelle nouvelle. Qu’il soit
dans un hôtel de luxe à Paris ou à New York, ou bien dans le désert ou à
Benghazi, il voit tout, entend tout, se glisse partout, et téléphone par
satellite. Le récit de ses entretiens téléphoniques avec Sarkozy pour le
convaincre d’arrêter militairement un massacre inéluctable en recevant les
responsables de la rébellion est ahurissant. La ligne grésille, Sarkozy est
d’accord, BHL va le voir à Paris, ils se tutoient comme au bon vieux temps,
portraits précis et drôles, dialogues réussis, l’Histoire est un roman en train
de s’écrire. Au passage, notre aventurier, qu’on devrait appeler maintenant
Lévy d’Arabie (en référence à Lawrence, le super-as de la guérilla), livre des
secrets personnels, notamment sur son père. Si on lui demande pourquoi, après
tout, il mène cette vie épuisante (voyages incessants, téléphonages à toute
heure), la réponse est là.
Malraux
a perdu la guerre d’Espagne, il gagne, lui, la guerre de Libye. Ça n’a pas de
prix.
(Extrait de l’article paru
dans le Journal du dimanche du 30
octobre 2011)
Après « la cause du
peuple » et « la cause freudienne », « la cause de la
guerre juste »…
Les photos sont de moi…
Bernard-Henri Lévy, Védrine, Milner, Adler et Miller mercredi soir à Paris
Anne-Lise Heimburger
Si la foule se pressait aux portes du Cinéma
Saint-Germain-des-Prés, ce mercredi 23 novembre, ce n’était pas pour se payer
une toile. Ce qui a déclenché le véritable événement que pressentait la foule,
c’est le nouveau livre de Bernard-Henri Levy. La généalogie de ce dernier (dont
le grand-père, Shalom, était un berger algérien) nous éclaire sur sa capacité à
engager tant de transhumances politiques, à former de telles agrégations
stratégiques, et à capter, par la puissance de son souffle, un tel auditoire.
Cette soirée, menée par Jacques-Alain Miller,
conviait, Jean-Claude Milner, Hubert Védrine, Anaëlle Lebovits-Quenehen,
Alexandre Adler et Éric Laurent autour du dernier ouvrage de Bernard-Henri Lévy,
“La Guerre sans l’aimer”, publié aux éditions Grasset. Tous connaissent BHL
pour l’avoir rencontré par le passé : Alexandre Adler, son “petit camarade” à
l’École Normale Supérieure ; ENS où Jacques-Alain Miller et Jean-Claude Milner
faisaient déjà figure « de princes du savoir, de légendes vivantes, de
génies précoces dont la juvénilité reste inentamée, et l’esprit de révolte
intacte » ; Hubert Védrine rencontré en maintes occasions ; Anaëlle
Lebovits-Quenehen, directrice de la revue Le Diable probablement, qui a eu
l’occasion de rencontrer le philosophe autour de combats communs, et de
conceptions partagées ; Éric Laurent, enfin, que Bernard-Henri Lévy avait
rencontré, entre autre, lors des forums des psys, organisés déjà, par
Jacques-Alain Miller. Ces brillants esprits ont ensemble concouru à un concert
de réflexions sur le thème « Guerres du XXIème siècle, Souveraineté et ingérence,
Les Empires et les nationalités ».

Jacques-Alain Miller a ouvert le débat en
notant que BHL était avant tout un « provocateur de désir » qui
« ne s’autorise que de lui-même » comme le disait Lacan du
psychanalyste. Il a rappelé que « la politique, comme objet de pensée,
importe aussi aux psychanalystes, non pas seulement en qualité de citoyens,
mais parce qu’ils suivent les variations des signifiants-maîtres ». Selon
Freud, en effet, le ressort de la politique, est l’identification, dans la
mesure où le sujet est déterminé par un certain nombre de choses vues, et
dites, qui le capturent, le mènent et lui dictent leurs lois. Ces mots,
discours, slogans qui parcourent la trajectoire qui va de l’individuel au
collectif, font le ressort du rapport entre l’inconscient et la politique. D’où
d’ailleurs la thèse de Lacan : “L’inconscient, c’est la politique”. La
politique, comme l’inconscient, est en effet attachée à des signifiants-maîtres
qui produisent des identifications dans le discours du maître. Avec les
révolutions arabes – dont JAM précise qu’il n’est pas sûr, d’ailleurs, que ce
soit des « révolutions » à proprement parler – un certain nombre
de signifiants-maîtres sont soudain frappés d’obsolescence : « Ben
Ali », « Moubarak », « Bachar el-Assad », « Kadhafi »,
ces noms, ces mots, perdent leur valeur. Mais, là où il semble qu’il y ait une
alternative entre la démocratie (signifiant-maître d’importation) et un
signifiant antique comme la charia, BHL affirme justement qu’il ne croit pas à
la compacité du signifiant-maître. C’est en cela qu’il éclaire, toujours selon
JAM, l’écriture lacanienne du signifiant-maître (noté S1) comme “essaim d’S1². À suivre les propos de BHL, JAM considère en
effet que les signifiants-maîtres formeraient un ensemble coexistant
logiquement, et non un bloc fermé.

BHL répond à ces propos en rappelant qu’à
« l’âge de la disparition des noms au profit de la foule, ce qu’il y a de
plus précieux, c’est l’insistance d’un nom ». Or un nom, c’est un désir.
Le dernier mot dans la bataille des noms ne saurait revenir au nihilisme, à l’anonymat
du rien. À cet égard, s’il ne pense pas écrire d’autobiographie, La guerre sans
l’aimer est celui de ses livres qui s’en rapprocherait le plus, puisque son
grand-père et son père y font irruption, faisant ipso facto passer le récit de
l’évènement politique du côté du récit d’une rencontre avec l’intime.
La ligne fondamentale de démarcation entre les
hommes, a-t-il ajouté à propos, se définit ainsi : il y a ceux qui croient
à l’Histoire et ceux qui n’y croient pas, ceux qui croient à la littérature et
ceux qui n’y croient pas, ceux, enfin, qui croient à la grandeur et ceux qui
n’y croient pas. C’est que si la vérité compte, le lacanien qu’il est (entre
autre) sait qu’elle « ne se dit pas toute ». Cela forme un noeud à
travers lequel le travail de la vérité peut procéder. Voilà ce qui l’a conduit
avec Gilles Hertzog, au risque du découragement, à aller fabriquer des
« éléments de langage » pour aider Abeljalil et le CNT.
Jean-Claude Milner commente quant à lui La
guerre sans l’aimer en se confrontant à la question de la guerre, telle que BHL
la saisit. La notion de “guerre juste” s’oppose selon lui à la notion de
“guerre oubliée”. En effet, la justice change de camp une fois la guerre
remportée. Le fait est, qu’après une victoire, la cause juste disparait.
« Mais, ajoute-t-il, la justice n’est pas une fugitive, car elle n’est pas
captive ». Si le droit qui fonde la justice de la guerre survit à la
guerre, la justice demeure. À ce moment-là, ce n’est plus seulement la cause de
la guerre qui est juste mais la victoire. Selon BHL lu par JCM, il n’y a qu’un
cas où la justice ne change pas de camp : celui des opprimés. Pour que la
justice perdure, une guerre devrait avoir « assez de moyens pour être
remportée, mais pas suffisamment pour accroître sa puissance ». En ce
sens, la seule guerre que puisse mener une puissance moyenne et qui soit une
guerre juste, à pour objectif d’abattre un tyran.
Jean-Claude Milner distingue ainsi deux types
de “guerre juste” : 1) La guerre d’un droit contre le non-droit du tyran, 2) La
guerre d’un droit contre un autre droit, comme par exemple le droit des
Israéliens contre ceux des peuples musulmans. L’espoir c’est que chaque peuple
qui gagne son droit dans une guerre juste, constitue une possibilité de combler
le gouffre qui sépare la guerre d’un droit contre un non-droit, et d’un droit
contre un autre droit.
Hubert Védrine lui emboîte le pas en
reconnaissant, pour commencer, les dissensions qui l’opposent à BHL ainsi que
l’amitié qui les lie. Il avoue d’emblée le malaise suscité chez lui par la
notion de « droit d’ingérence » qui a fait d’ailleurs l’objet d’une
« ancienne dispute avec Kouchner ». Néanmoins, il n’est pas opposé à
toutes formes d’intervention. Il est ainsi d’accord sur le fait que le
régime libyen s’est comporté de telle façon qu’il fallait aller jusqu’au bout.
Il trouve par ailleurs irrecevables les reproches adressés aux acteurs du
printemps libyen, depuis les premières prises de parole du CNT suite à la mort
de Kadhafi. La démocratie chrétienne, rappelle-t-il, ne peut sortir toute armée
de la tête de je ne sais quel insurgé ou islamiste ! Hubert Védrine
insiste sur le trait singulier de notre époque, marquée par le fait que
l’Occident a perdu le monopole qu’il possédait au long de ces trois derniers Siècles
– deux siècles de suprématie européenne et un siècle de primauté des
États-Unis. Les questions qu’Hubert Védrine se pose sont donc les suivantes :
“La zone euro va-t-elle être dirigée par le Bundestag ? Dans le rapport entre
l’Occident et les pays émergents, quel sera notre poids, notre rôle ?” Il
achève son propos en considérant que si l’action de BHL, du Conseil National de
Transition et des insurgés libyens doit être saluée, on ne peut pourtant rien
fonder sur cet évènement.
Afin de préciser de quelle type de guerre il
s’est agit en Libye, BHL, répondant d’abord à Jean-Claude Milner, expose entre
autre une typologie des guerres. Il en voit de trois sortes : 1) Les
guerres oubliées (celles pour lesquelles on n’a même pas la possibilité du
vacillement entre le juste et l’injuste), 2) la guerre tragique du type
(d’ailleurs unique) du conflit israélo-palestinien, où l’indécidabilité du
droit reste entière, puisque tout individu qui passe dans cette région du monde
et traverse ces frontières ne peut pas ne pas se sentir comme une girouette
ballottée entre le droit et le non-droit, et enfin 3) les guerres justes, en
effet, que JCM a mentionnées.
Pour convaincre
Nicolas Sarkozy, que la guerre libyenne était juste, BHL avoue (non sans
sourire et faire rire l’assistance) avoir fait vibrer les orgues, en lui
lançant, sans même y penser une phrase mélodramatique : « Si le sang coule
à Benghazi, il éclaboussera le drapeau français » ! Il s’agit en effet de
« chercher dans le cerveau d’un ministre ou d’un président le point où la
décision peut être remportée ». L’affaire libyenne est ainsi due à la
conjonction de deux désirs qu’il a su animer : celui de Moustafa Abdeljalil,
musulman pieux sous un régime jumeau de celui de la Corée du Nord, et celui de
Nicolas Sarkozy. « Peut-être que l’islamisme radical se développera,
ajoute BHL, mais il va tomber sur un os. Cet os, c’est la Libye, avec cette
évidence qui a déboussolé les radars et sidéré les Libyens en premier lieu : le
juif Sarkozy (comme on l’appelle là-bas) et le juif Levy, ont emmené le désir
d’une coalition internationale s’employant à leur libération sans qu’ils n’y
puissent déceler aucun complot. »
Répondant
ensuite à Hubert Védrine, Bernard-Henri Lévy rappelle que le droit d’ingérence,
tient sa légitimité du fait que « les frontières ne définissent pas le
droit, que droit et souveraineté peuvent se rencontrer, mais ne sont pas
nécessairement superposables, qu’on ne peut se laver les mains du massacre à
Benghazi, et que celui qui en est convaincu a le devoir de manifester son souci
de l’autre. » Toute sa vie, BHL dit avoir trouvé face à lui « les
hommes obscures du quai d’Orsay, si bien croqués par Albert Cohen à travers sa
description de la SDN dans Belle du Seigneur.
C’est au tour d’Anaëlle Lebovits-Quenehen de
saluer l’acte réussi de BHL, intellectuel engagé au service des vies
infimes sans destin ni ampleur. Elle propose pour ce faire de dégager les cinq
conditions de l’acte tel que La guerre sans l’aimer permet de le
concevoir : 1) Cet acte naît d’un pari : « n’être certain de
rien et pour cela s’engager ». L’action n’a donc pas pour principe la
moindre analyse indubitable, 2) l’acte procède d’une logique de choix forcé, il
est requis par la circonstance et relève d’une alternative tranchée :
la vie de part en part mortifiée ou la vie au risque de la mort. Le choix est
ici dicté par un insupportable à supporter, 3) l’acte a encore pour
particularité de se situer sur un fil entre deux positions : l’optimisme
et le pessimisme qui, poussés à l’extrême, inhibent concrètement l’acte, 4)
dans l’acte « n’est sauvé que ce qui est risqué », mais on ne peut
risquer que ce que l’on n’a pas, dans l’exacte mesure où la mise n’appartient
pas tant au registre des biens, qu’à celui de l’être. » 5) pour poser un
acte, il faut en endosser la responsabilité dans cette solitude radicale propre
à l’intellectuel et homme de combat qui ne s’autorise que de lui-même, et
sait ne représenter que lui-même, conclut Anaëlle Lebovits-Quenehen.
Alexandre Adler, ami de longue date de BHL,
prend ensuite la parole. Il salue l’ouvrage de son ami en rappelant qu’il y a
longtemps déjà qu’il voit la nécessité d’un continuum entre pensée et action.
Son premier livre déjà, (Bangla-Desh, Nationalisme dans la révolution), rédigé
suite à son expérience au Bangladesh durant la guerre de libération du pays
contre le Pakistan, en attestait. Alexandre Adler évoque aussi l’engagement
commun de leurs pères respectifs dans la guerre d’Espagne. Ces pères, qui ont
pourtant tant aimé cette guerre pour les valeurs qu’elle défendait, ont appris
à leurs fils à ne pas aimer la guerre, rappelle-t-il encore. Alexandre Adler,
armé de la puissante érudition qu’on lui connaît, apporte nombre de précisions
essentielles sur la situation géopolitique de la Libye. Il affirme ainsi la
possibilité d’invoquer le droit d’ingérence à certaines conditions qu’il
définit. Selon lui, l’action commune menée par BHL, Gilles Hertzog et le CNT,
peut être qualifiée du terme d’”historiale” – terme employé dans certaines
traductions des textes de Heidegger pour distinguer un événement majeur dans le
cours de l’Histoire – affirmant par conséquent que la défaite ou la
victoire à venir, ne change rien à la justesse de cette cause.
Eric Laurent intervient, pour finir, en mettant
en avant ceci que la politique se définit davantage comme la confrontation
entre une part d’aléatoire et d’un engagement personnel que comme de lourds
enchaînements sociologiques. Ainsi Kadhafi a-t-il cédé comme “un fœtus de
paille”, alors que la corruption et la répression étaient, dans son royaume de
morts, aussi fortes qu’arbitraires. La pratique personnelle et engagée de la
politique « cherche en l’autre ce qui fait auteur, ce qui est susceptible
de répondre ». Il faut ainsi apprendre à déceler le style, puisque
« le style, c’est l’homme à qui on s’adresse ». D’autant que
confronté à la bureaucratie, qu’Éric Laurent décrit comme “le régime de la citation,
un régime sans auteur, un régime sans énonciation”, il est impossible d’établir
“un acte de langage”. Or, “passer dans le régime du dire”, explique-t-il,
“c’est faire au nom de la conscience collective”. Face au « malaise dans
le désir de politique », face à « la destruction du désir à laquelle
œuvre la bureaucratie », écrasés que sont ses mandatés par « l’atonie
de leurs propres désirs », il faut, selon lui, donner toute sa valeur à
“l’efficacité du UN non mandaté”. Dire c’est faire et faire c’est dire :
voilà qui produit tout autre chose que le régime de discours du “oui” et du
“non” et dont rend compte avec justesse le livre de BHL.
Pour clore brièvement cette soirée au sommet,
après que BHL a répondu aux trois derniers intervenants de la soirée (dont il
salue la finesse des propos) et à une question d’Alexis Lacroix, Jacques-Alain
Miller conclura sur « l’x » que BHL a incarné pour Moustafa
Abdeljalil, faisant valoir que, de la même façon qu’il avait occupé cette
fonction face au Commandant Massoud, il répète cette fois l’expérience en
Libye : il surgit comme un inconnu devant un combattant de la liberté,
incarne l’x qui charme ce combattant en le persuadant que le monde le regarde,
que le désir de l’autre est sur lui. Il est un levier des désirs de liberté
et parvient ainsi à faire exister la fiction du genre humain unifié.
Il est minuit et demi quand l’assistance lève
le camp, avec la certitude qu’un événement a bel et bien eu lieu sous ses yeux.
Rien que ça !
Une excellente réponse de
notre vieil ami italien.
Texte aimablement traduit
de l’italien par Isabelle Vodoz qui tient à préciser que, n'étant
absolument pas spécialiste d'italien, elle s'est efforcée de
traduire ce texte aussi fidèlement que possible. Elle n'exclut donc pas qu'elle
ait pu commettre des erreurs, voire des contresens et tient donc l'original
italien à la disposition de ceux qui souhaiteraient le consulter.
Pourquoi l’École de la Cause
Freudienne acclame-t-elle la guerre ?
Alexandre Russo
En novembre l’ECF a
organisé une grande campagne de propagande à l’occasion de la publication d’un
livre dans le quel BHL se glorifie d’avoir eu une influence décisive dans la
chute de Kadhafi et l’instauration d’un nouveau gouvernement à Tripoli. Dans de
nombreux articles publiés dans son quotidien en ligne « Lacan
Quotidien » et dans un meeting public organisé pour les besoins de la
cause, les dirigeants de l’ECF ont salué avec enthousiasme ce livre comme un
exemple éclatant d’engagement politique et intellectuel en tant qu’ idéal
suprême de comportement dans la vie publique.
On pourrait
adjoindre à ce miles gloriosus [4], celui qui raconte comment il a abattu un
éléphant d’un seul coup de poing (mais chez Plaute c’est aussi un parasite rusé
qui l’a amené à croire qu’il avait accompli de telles prouesses) les vers où La
Fontaine décrit la célèbre mouche du coche qui s’agite sur le nez du
cocher : « Va, vient, fait l’empressée ; il semble que ce
soit / Un Sergent de bataille allant en chaque endroit / Faire avancer ses gens
et hâter la victoire. » C’est tout à fait lui !
Mais comment ont
fait ces psychanalystes, ces gens habitués à l’écoute la plus fine, aux réflexions
les plus minutieuses, pour donner crédit à un tel « sergent de
bataille » ? A quelqu’un qui prétend faire passer comme résultat d’un
acte personnel héroïque ce qui s’est révélé comme une agression typique par le
moyen de laquelle les grandes puissances militaires qui dominent la
Méditerranée ont éliminé un gouvernement qui ne répondait pas assez à leurs
règles. Serait-ce possible que, à l’ECF, on ignore que les États-Unis cherchent
à atteindre ce résultat depuis des décennies ? Cette année, profitant au
vol de l’instabilité en Afrique du Nord — les révoltes en Tunisie et en Égypte
— ils se sont saisis d’une occasion éminemment favorable, et ont réussi à
renverser militairement Kadhafi grâce aux services de Sarkozy. Ce dernier
recueillant déjà les dividendes de cette opération.
La guerre de Libye
sert non seulement à exercer un contrôle direct sur les ressources pétrolifères
qui servent les intérêts des grandes puissances, mais surtout à militariser une
région que les émeutes populaires de cette année ont amenée à sortir du système
de domination précédent. Sarkozy et Obama ont répondu aux révoltes populaires
de Tunisie et d’Égypte par la guerre de Libye. La situation en Libye a peu de
chose à voir avec ce qui s’est passé en Tunisie ou en Égypte, où de grandes
émeutes populaires ont suscité des tentatives d’auto-organisation de masse. En
Libye c’est essentiellement la mutinerie d’une faction interne au gouvernement
qui réglait ses comptes avec le chef, ce qui arrive fréquemment quand un seul
homme concentre le pouvoir pendant trop longtemps. Les « rebelles
anti-Kadhafi », parmi lesquels ont été depuis des années engraissés par
les services secrets américains et français, se sont agités en permanence et
exclusivement sous leur protection et leurs directives, et ne se seraient pas manifestés
sans être directement soutenus par une intervention militaire étrangère. Et peu
après le début de cette guerre ils ont constitué le noyau d’un gouvernement
fantoche.
Et le miles
gloriosus dans l’histoire ? La vantardise de BHL a eu
pour objet de faire propagande auprès de l’opinion publique française pour une
guerre contre la Libye, et plus encore à préparer le terrain pour d’autres
aventures militaires ultérieures de Sarkozy. La mouche qui se pavane sur le nez
du cocher va racontant que ce qui s’est produit dans la guerre de Libye est le
triomphe de sa « personne ». Non pas l’automatisme mortifère qui
détermine ordinairement l’action des puissances militaires, encore moins la
réaction militaire aux émeutes populaires de la région, mais l’effet d’une
seule et unique décision « personnelle », d’adopter sur-le-champ une
posture « éthique », par le moyen de laquelle il a réussi à imposer
aux puissants de se plier au respect des grandes « valeurs ». En
s’adressant à un Sarkozy encore hésitant à prendre une décision définitive il
lui a intimé de choisir entre la guerre et la honte nationale. « Si
le sang coule à Benghazi c’est le drapeau français qui sera
souillé ! » Quelle grandeur morale chez ce BHL ! Serait-ce
l’habituel agent provocateur ordinairement à l’œuvre dans les situations de
guerre ? Ou le petit espion qui travaille au service des potentats
militaires et qui engrange argent et profits dans les carnages les plus
brutaux ? Que non pas, BHL est un homme des grands
« idéaux » ! Comme il le dit lui-même quand il abandonne le
masque plautien pour se lancer dans des déclarations solennelles : « Je
l’ai fait en tant que juif ! Je n’aurais pas participé à l’aventure de la
guerre de Libye si je n’avais pas été juif. Je brandis bien haut l’étendard du
sionisme et de l’Etat d’Israël ! » Ses propos sont sans ambiguïté : faire
propagande non pas seulement pour la guerre en Libye, mais pour toutes les
nouvelles aventures militaires qui se dessinent au Moyen-Orient, dans lesquels
nous verrons flotter « l’étendard du sionisme et de l’État
d’Israël ». Ces propos rappellent les virulentes accusations
d’antisémitisme que certains personnages très proches de l’ECF ont lancé il y a
de çà quelques années contre quiconque refusait de concéder une transcendance
communautaire au destin du nom « juif » et à la sacralisation de ses
prétentions à être synonyme de « sionisme « et de « État
d’Israël ».
Quoi qu’il en soit,
même si BHL parle clairement, les motifs pour lesquels l’ECF s’est lancée avec
tant de zèle dans cette campagne de propagande restent très obscures. Dans le Lacan
Quotidien on écrit avec enthousiasme : « Pour la
première fois le droit d’ingérence n’est plus une utopie mais une réalisation
concrète. Cela a commencé à Benghazi. » De quoi devrions-nous nous en
féliciter ? De cette fable sur le rôle joué par BHL en Libye ? Du
fait qu’un certain nombre de puissances militaires, mobilisées par les USA et
dirigées sur le champ de bataille par le gouvernement de Sarkozy, ont renversé
un gouvernement légitime en créant la mutinerie d’une fraction dudit
gouvernement, dont ils ont décidé la victoire à travers une intervention
militaire directe ? Le gouvernement italien, comme toujours incapable de
mener une politique indépendante, a subi passivement cette guerre. Il lui a été
imposé (par les USA dont les intérêts — point culminant de cette tragicomédie —
en sont arrivés à être représentés en Italie par les « partis de
gauche » et par-dessus tout par le président Napolitano) de participer à
l’attaque militaire, en trahissant un accord de coopération et de non-agression
conclu depuis peu avec le gouvernement libyen. Cet accord reconnaissait les
torts entraînés par l’expédition coloniale italienne en Libye. N’avait-elle pas
agi au nom d’un « droit d’ingérence » accrédité par l’Italie et
colonisé la Libye en 1911. Et voilà qu’aujourd’hui le Lacan Quotidien parle d’une
« utopie réalisée ». BHL, peut-on lire, a démontré « qu’il était
possible de réinventer une politique a condition de mettre le désir au poste de
commande ». BHL serait « l’homme du désir », « un
intellectuel qui décide de devenir l’ami du réel », qui « nous donne
une leçon de responsabilité » laquelle « mérite d’être élevée au rang
de paradigme et transmise au plus grand nombre possible de gens ».
Devrions-nous oublier ce que Freud a montré à propos du « désir de
mort » ? Ou à propos de la nature des grands idéaux
« civils » ? Les choses auraient complètement changé parce que
BHL aurait « montré qu’il pouvait exister dans le monde le désir de
Un-tout-seul privé de tout mandat représentatif ? Lacan avait placé en
exergue à l’entière expérience analytique la maxime de La Rochefoucauld :
« Je ne supporterai pas d’être libéré par un autre que moi-même. »
Maintenant au contraire les lacaniens sont ceux qui célèbrent le « droit
d’ingérence ». Lacan Quotidien salue avec enthousiasme les
fanfaronnades de quelqu’un qui raconte comment il a conduit l’armée française à
« libérer » la Libye.
L’acquiescement de
l’ECF à ce que je viens d’exposer est manifestement un engagement
« politique » qui s’est rapidement intensifié au cours des dernières
semaines. Le point de non retour est représenté par la campagne de propagande
menée en novembre à propos de BHL et de sa guerre, mais le premier signe
annonciateur remonte à la mi-septembre. Jacques-Alain Miller publie alors une
« communication importante » — dans le style qui était pendant un
temps celui des partis révolutionnaires ayant un chef reconnu — dans lequel il
proclame que « la psychanalyse est devenue une question sociale » et
qu’elle devrait maintenant devenir « une force matérielle, une force
politique ». L’occasion de cette proclamation a été l’appel pour la
libération d’une psychanalyste syrienne, Rafah Nached, qui avait été arrêtée
arbitrairement à Damas. Mais Miller va bien au-delà: « Il s’agit d’un enjeu
capital», écrit-il. Il trace ensuite son programme politique, que nous devons
comprendre comme le programme politique de toute l’ECF (contraignant entre
autres ceux qui souscrivent à l’appel a avaliser indirectement ce qu’il écrit).
« La démocratie libérale est une aspiration des peuples arabes — ici il copie
BHL — « soumis depuis trop longtemps au jeu mené par les dictateurs en
collusion avec la classe des compradores » — là on voit qu’il a étudié le
maoïsme dans sa jeunesse – « qui trahissent les intérêts véritables des
classes populaires comme ceux de la bourgeoisie nationale », autre trace
de ses années maoïstes. Et finalement il prend la parole en tant que chef de
l’ECF et défend « le droit à la jouissance : les peuples veulent
goûter aux plaisirs vénéneux de l’Un comptable et de l’Un-tout-seul, ceux dont
on jouit avec l’Oncle Sam ». Longue vie à l’Oncle Sam ! Enfin, le
malheureux Lacan (« peu importe ce que nous pouvons penser des oiseaux de
mauvais augure de Lacan », écrit sournoisement Miller) en arrive à
représenter une force dans le cadre d’une « philosophie de
l’histoire », qui devrait guider la psychanalyse en tant que « force
politique ». « Les peuples veulent que la boussole du temps logique
indique que nous devons passer par le moment du consumérisme libéral de
l’histoire du monde, ou bien de la production intensive du ‘manque à jouir’,
pour en arriver un jour à la sainteté, disait Lacan ». Et
quel serait le rôle du psychanalyste dans cette histoire ? C’est d’être
les « auxiliaires du temps logique » déclare Miller. En d’autres
termes, la jouissance est le seul « réel » du sujet et la
psychanalyse a atteint son objectif quand elle fait que le sujet est
suffisamment satisfait de sa jouissance. Le refrain des Rolling Stones « I
can get no satisfaction » valait quand même bien mieux ! A tout le
moins il s’agit d’être quelqu’un qui peut travailler avec cette insatisfaction
et, s’il plaît au Ciel, en retirer quelque chose d’intéressant.
Zizek a raison de
critiquer l’ « hédonisme et le cynisme libéral » de Miller.
Quand cela prend la forme d’une directive politique, la psychanalyse comme
théorie du « droit à jouir » se révèle « l’auxiliaire » de
quelque chose d’autre, qui n’est rien qu’un automatisme mortifère. On reproche
beaucoup au marxisme d’avoir produit une téléologie dans laquelle la politique
devait passer à travers des époques déterminées d’une « histoire du
monde ». Nous ne discuterons pas ici de cette vision historique de la
politique ; dans tous les cas elle a produit des formes de politique
auto-organisée, même si elles sont aujourd’hui complètement dépassées et
doivent être réinventées. Quoi qu’il en soit, dans le mode ainsi décrit
« de production du manque à jouir » quelles seraient les possibilités
d’auto-organiser une politique ? Les psychanalystes ne peuvent pas revêtir
le rôle d’auxiliaires de quelque chose au nom de quoi on pourrait finalement
étayer le « droit d’ingérence » et faire l’éloge d’une guerre
d’agression. Peuples du monde, ayez confiance, si vos gouvernements font
obstacle à votre pleine participation au « moment consumériste-libéral de
l’histoire du monde », nous vous annonçons l’Un-tout-seul et, invoquant
notre étendard immaculé, nous convaincrons notre armée de mener une
« guerre juste » contre les tyrans qui vous oppriment.
Il est difficile
que Miller revienne sur ces propos. Tous les discours courants — le
disque-courcourant comme l’écrivait Lacan — semblent apporter de l’eau à son
moulin. Rappelons seulement, comme terme de confrontation avec ses
proclamations tonitruantes, combien réservés étaient en matière politique Freud
et Lacan. D’ailleurs, le peu de fois où ils sont intervenus ils l’ont fait avec
une précision exemplaire et surtout ils étaient mesurés sur les questions
politiques (et aussi sur les questions de la guerre) quand il s’agissait
d’illustrer les points clés de la théorie et de la pratique psychanalytiques.
Ils ne se disaient pas « auxiliaires » mais inventeurs persévérants.
Aujourd’hui, au contraire, le déraillement d’une organisation psychanalytique
sur le terrain d’une propagande néocolonialiste ne peut que faire de ces psychanalystes
des auxiliaires d’une agressivité militariste qui, si l’on en parle selon leurs
catégories, est la fille et la meilleure représentante de la pulsion de mort.
Toute la
mobilisation en faveur de la libération de Rafah Nached commence à produire de
sinistre contrecoups. Dans le texte que Martine Aubry a adressé à Miller pour
se féliciter de la libération de Rafah Nached, la dirigeante du PS (qui entre
autres fait l’éloge de la fermeté de BHL en faveur de la guerre de Libye) se réjouit
du fait que « les pressions exercées sur le régime syrien portent leurs
fruits » et cela montre bien que des pressions de ce genre doivent
« se poursuivre pour dénoncer sans relâche la barbarie d’un régime qui
fait de son peuple son véritable ennemi ». Ce sont les arguments mêmes que
BHL a utilisé pour prôner la guerre de Libye, et avec lesquels, comme il se
doit, il tente actuellement d’inciter à une intervention française contre la
Syrie. Aujourd’hui encore celui qui « brandit l’étendard du sionisme »
n’hésite pas à déclarer probable et désirable un bombardement de l’Iran. Si les
scénarios de guerre se développent dans cette direction, que feront alors les
« auxiliaires du temps logique du consumérisme-libéral » ?
*
Le tête à tête de dimanche dernier avec

http://www.franceculture.fr/player/reecouter?play=4354803
Ce long dialogue platonico-badiousien sur ce que justice veut dire
prend un singulier relief à l’époque – voir plus haut – où les nouvelles
guerres coloniales s’avancent comme guerres « justes » !

Amour Art
Philosophie
Science
Politique
Extraits :
— « Il
se souvient des histoires qu’on raconte à propos de l’Enfer, notamment que
justice est faite là-bas de toutes les injustices d’ici. » (330d)
— « Nous
affirmons que la vertu propre de l’espèce humaine, c’est la
justice ! » (335c)
— « La
vérité – elle nous est apparue dans tout son éclat au fil du dialogue -, c’est
qu’il n’est jamais juste de nuire. » (335d)
— « Si
la justice n’est pas ce que les poètes et les tyrans prétendent qu’elle est,
que peut-elle bien être ? » (336a)
Question de phrasé
sous la direction de Antoine Bonnet, François
Nicolas et Thierry Paul

Actes du
colloque des 23-25 septembre 2010 (ENS-Ulm, Paris)
Comment un discours se
phrase-t-il ?
Cette question, venue
de la musique – elle opère au cœur du jeu musical, en particulier dans toute
lecture interprétative d’une écriture arrêtée –, semble adressable à bien des
disciplines. La musique l’adresse traditionnellement aux autres arts avec
lesquels elle s’allie : à la poésie dans le lied, au théâtre dans l’opéra, à la
danse dans la chorégraphie, au discours de l’image dans le cinéma. Dans chacune
de ces occurrences, il s’agit de faire résonner deux logiques discursives
hétérogènes, et donc deux manières de phraser en sorte qu’elles s’entrelacent
et se rehaussent.
Mais plus généralement, la
musique ne pourrait-elle adresser le même type de question aux disciplines
scientifiques ? Si, en première approche, on appelle phraser une manière de
nouer momentanément un corps à un discours, nouage qui oriente le découpage linéaire
du discours en unités régionales de sens (selon une dynamique des profils, des
attaques et des chutes), de telles opérations – une telle logique du phraser,
donc – ne sont-elles pas également à l’œuvre dans la compréhension d’une
démonstration, dans la transmission d’une expérience, dans la lecture d’une
équation ou d’une formule, dans l’appréhension d’un graphe ou d’un diagramme,
que chacune de ces pratiques relève alors de la mathématique, de la physique,
de la chimie, de la biologie ou d’autres sciences encore ?
Avec les contributions
de : A. Bonnet, É. Brunier, J.-P. Chaigne, G. Drouin, P. Laszlo, G. Longo, F.
Marteau, A. Masson, Y. Meyer, M. Montevil, A.-M. Paillet,T. Paul, I. Podoroga,
F. Regnault, M. Schmidt, G. et S. Vivance
300 pages - 15 x 23 –
2011
Sortie du CD (éd. Triton: www.disques-triton.com)
"Florence Millet joue François Nicolas"
en compagnie de Jeanne-Marie Conquer (violon) et Alain
Damiens (clarinette)

Nous buvons la hantise des causes
dans le pétillement vénéneux de nos coupes
et nous frôlons de nos crochets
des infinis subtils comme une mort légère.
Mais où les jonchets s’entremêlent
l’enfant reste sans mots :
l’univers dort dans le berceau
d’une petite éternité.
Ossip Mandelstam
Au sommaire du disque Infinis… :
1.
Toccata (2002) pour piano - 6’39’’
2.
Trio Transfiguration (1997) pour violon, clarinette et piano - 22’53’’
3.
Sonate (2003) pour piano - 28’19’’
4.
Des infinis subtils (1995) pour piano - 16’35’’
Le disque est
commandable (promotion : 16,50€) à l'adresse
http://www.disquestriton.com/commun/main_desc.asp?c=13&n=1133
Il sera disponible
dans les bacs des disquaires fin janvier (18€).
[1] Tels sont les vers enregistrés sur les chantiers où les brigades volontaires ouvrières qui ont bâti la nouvelle Yougoslavie construisaient l’autoroute de 1949. Ces mots, chantés par une certaine Milica Rakić du village de Mrovska en Mačva, furent transcrits par le Dr Dušan Nedeljković, ethnologue, philosophe, et participant à la lutte pour la libération populaire.
[2] Branko Miljković Branko Miljkovic (Nis, Serbie) , poète, traducteur de Mandelstam, poète sous l'influence de la mouvance de Stéphane Mallarmé et de Paul Valéry, traducteur d'Osip Mandelstam, tragiquement décédé en 1961 à Zagreb.
[3] [Note de
ƒNi] http://www.lacanquotidien.fr/blog/
[4] [Note de
ƒNi] Le Soldat fanfaron (Miles
gloriosus en latin) est le titre d’une
comédie de Plaute. Voir http://fr.wikipedia.org/wiki/Le_Soldat_fanfaron