Haïti : Job et ses faux amis…

 

18 janvier 2010

François Nicolas, compositeur

www.entretemps.asso.fr

www.egalite68.fr

fnicolas [at] ircam.fr

 

paru dans L’Humanité du 20 janvier 2010 sous le titre « Un cortège de faux amis »

 

Comme beaucoup, je crois, le traitement médiatique d’Haïti me révolte : le spectacle du malheur attire le chaland, qui spécule sur les « raisons » pouvant sous-tendre un tel malheur et mobilise pour ce faire le thème d’une « malédiction » frappant ce pays en sorte ainsi de donner sens à ce qui, sinon, demeurerait sans « bonne raison »…

 

Haïti incarne ce faisant la figure de Job que la succession de malheurs avait livré, sur un tas de fumier, au spectacle public. Et tous ses amis de venir alors lui conseiller d’examiner quelle faute inavouée il avait dû commettre pour mériter une telle malédiction divine : l’exigence pour eux de donner sens à cette série de catastrophes passait par un reniement contrit de Job, par l’aveu que la justice dont Job avait fait sa cause dissimulait quelque crime inavoué.

À ces faux amis, venant ajouter l’indignité à son malheur, Job opposait l’affirmation inébranlable qu’il n’avait rien à se reprocher, et que ce qui lui arrivait n’avait pas de sens (ce qui, pour le croyant qu’il était, se disait : « je n’ai pas failli à la justice, et l’injustice qui m’est présentement faite ne rature pas ma foi en l’existence d’une Justice transcendante »). Dans le mythe, c’est bien Job, cet étranger lointain [1], qui aura ultimement raison contre les avocats du sens puisqu’à la fin, Raison (en l’occurrence raison divine) sera publiquement donnée à son refus de se tenir coupable, et condamnation sera solennellement portée contre l’idée même de donner sens, par la culpabilité, à une catastrophe qui n’en soutient aucun.

 

Que Haïti se tienne, depuis plus de deux siècles (de Toussaint Louverture à Jean-Bertrand Aristide), du côté de la Justice, contre l’esclavage et pour l’émancipation, est avéré. Que ceci lui vaille depuis plus de deux siècles l’acharnement des puissances occidentales (de la France napoléonienne aux États-unis contemporains) pour le remettre à genoux est également attesté. Mais voilà que Haïti se trouve également frappé par une série de malheurs naturels (cyclones, tremblements de terre…), et cette accumulation proprement insensée de lui ajouter ce cortège de faux amis venant plaider la malédiction frappant un pays qui resterait trop attaché aux excès de toutes sortes…

 

Haïti, transi sur son tas de ruines comme Job l’était sur son tas de fumiers, incarne depuis la Révolution française, le labeur de la justice. Ses combats furent de justes combats, jusqu’à celui d’Aristide pour exiger réparation du tribut que la France républicaine continua d’encaisser [2] pour prix… de l’abolition d’un esclavage rémunérateur.

Contre les faux amis d’Haïti, et sans miser sur l’irruption transcendante de quelque dieu pervers venant faire la leçon à l’humanité au prix de quelques 100 000 morts, restons attentifs à ce que ce pays et ce peuple sont en état d’enseigner à une France, en voie accélérée d’abaissement et de corruption des esprits, à tout le moins à ce que conquête politique du courage veut aujourd’hui dire.

 

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[1] Job n’était pas un Hébreu : ce que Job était aux Hébreux, un Haïtien l’est aux Français…

[2] Le paiement s’échelonna jusqu’à la III° République (il s’acheva en 1888), ce qui ne fait que confirmer ce point : la France républicaine constitue le noyau même de la France coloniale.