Salaires, prix et profits aux Antilles

(mars 2009)

Paul Gilliatt, économiste

 


La vie chère et les profits excessifs de certaines entreprises ont déclenché des grèves générales à la Guadeloupe et à la Martinique, qui ont suspendu des semaines durant la vie économique de ces régions.

 

La vie chère, les pouvoirs publics ne l’ont pas découverte à l’occasion de ces grèves. Depuis longtemps, ils savent le niveau élevé des prix dans les régions et territoires d’outre-mer. C’est pour cette raison que, depuis les années cinquante, une prime de 40% est versée aux fonctionnaires en poste. En septembre 2003, un rapport parlementaire évoquait un écart de prix avec la métropole de l’ordre de 10 à 15% [1]. En septembre 2004, une enquête de UFC-Que Choisir faisait état d’une tout autre ampleur. Menée à la Réunion sur 47 articles, elle révélait que ceux-ci étaient en moyenne 57% plus chers dans les 19 grandes surfaces de l’île. Un membre du gouvernement de l’époque, Christian Jacob, interpellé par une parlementaire, proposait alors que l’INSEE effectue « sur des bases statistiquement solides et pour des familles de produits représentatives, une étude comparant le niveau des prix dans ce département avec la moyenne des prix métropolitains » [2]. La parlementaire qui lui répondait en attendre les résultats, désireuse de rompre avec l’immobilisme qui avait prévalu jusqu’alors, attend toujours…

Quelques années plus tard, en mai 2007, le vernis de l’immobilisme a bien craquelé, un peu. Par décret, six observatoires des prix et des revenus étaient créés dans les DOM ainsi qu’à Mayotte et Saint-Pierre-et-Miquelon. Leur création était déjà mentionnée dans l’article 75 de la loi d’orientation pour l’outre-mer (LOOM) votée le 13 décembre… 2000. Il aura donc fallu plus de six ans avant que le décret d’application ne voie le jour. La mission de ces observatoires qui réunissent les représentants des principales administrations, des chambres consulaires, des collectivités locales et des syndicats sous la présidence du préfet, est d’ « analyser le niveau et la structure des prix et des revenus et de fournir aux pouvoirs publics une information régulière sur leur évolution » (article 1 du décret [3]). Mais de comparaison avec les prix de la métropole ? Il n’est pas fait mention. L’article 2 assigne pour toute obligation d’établir un rapport annuel, l’article 5 de se réunir au moins une fois par an.

Avec de telles obligations, il n’est guère étonnant qu’on n’en sache toujours pas plus sur le niveau des prix et sur la comparaison avec ceux de la métropole.

 

Force est donc de constater que jusqu’à présent ces observatoires n’ont été que des coquilles vides et que les pouvoirs publics ont fait preuve d’une très persévérante lenteur. Pourquoi ?

Parce qu’elle conduirait à réviser à la hausse les primes des fonctionnaires, ce qui n’est pas dans l’air du temps et ce qui serait difficile à mettre en œuvre sans majoration générale des salaires, ce qui l’était encore moins ? Peut-être.

Parce qu’elle pourrait mettre en lumière les intérêts de groupes commerciaux désireux de préserver leurs profits excessifs, qui, pour y parvenir, ont su activer leurs relais jusque dans les instances gouvernementales ?  Vraisemblablement.

Dans ce contexte, les administrations et les établissements publics dans ces régions, qui multiplient par ailleurs études et enquêtes, se sont bien gardés de travailler sur ces questions au cœur des préoccupations de la population, du moins des plus pauvres.

Pourtant, à supposer que les écarts de prix relevés à la Réunion soient peu ou prou les mêmes aux Antilles, on imagine aisément les conséquences sur le pouvoir d’achat des plus pauvres des Guadeloupéens et des Martiniquais. D’autant que si l’on ne connaît pas le niveau des prix, on connaît en revanche celui des salaires.

Aux Antilles, les ouvriers ont un salaire inférieur de 6% à celui de la métropole [4]. A l’inverse, le salaire des cadres y est supérieur, de 3,7% à la Martinique et de 0,8% à la Guadeloupe. Encore faudrait-il préciser que la moyenne métropolitaine est fortement influencée par les hauts niveaux de salaire en Ile-de-France qui concentre de nombreux sièges sociaux. Prenons une autre région pour référence, Rhône-Alpes par exemple. Les salaires des cadres y sont les plus élevés de la province. Pourtant, ils sont dépassés de 11,5% à la Martinique et de 8,4% à la Guadeloupe.

Les Antilles sont les deux régions de France où les inégalités salariales sont les plus fortes. Sans compter tous ceux qui n’ont pas de salaire, faute d’emploi. En juin 2007, le taux de chômage atteignait 22,7 % à la Guadeloupe et 21,3%  à la Martinique, le double des régions métropolitaines les plus touchées par le chômage.

 

Ainsi, les cadres aux Antilles bénéficient d’une compensation salariale contre la vie chère quand les ouvriers, eux, subissent une décote. Durant des semaines, la revendication syndicale et populaire de 200 euros pour les bas salaires a crié cette injustice.

Avec 200 euros par mois supplémentaires pour tous les ouvriers antillais [5], leur salaire net moyen devient supérieur de 6,5% environ à celui de Rhône-Alpes, non de 8,4% à 11,5% comme pour les cadres. La vie chère ne sera donc pas supportée par tous de la même façon.

 

Car les augmentations de salaires ne peuvent pas tout. Il faut mettre un terme à la « profitation », à ces profits excessifs qui rendent la vie plus chère que partout ailleurs en France.

Si l’on ne connaît pas le niveau des prix aux Antilles, on peut toutefois avoir une idée des pratiques tarifaires dans le secteur du commerce à partir des statistiques existantes et publiques. Comparons le taux de marge [6] dans ce secteur aux Antilles et en métropole.

Dans le commerce de détail, celui qui s’adresse directement aux particuliers, il n’y a pas de différence majeure. L’INSEE note bien un taux de marge de 60% dans les grands magasins aux Antilles en 2005 mais il mentionne aussi de mauvais résultats dans les supermarchés en Guadeloupe. En revanche, les intermédiaires [7] ont un taux de marge bien supérieur aux Antilles et en Guyane. Dans l’ensemble de ces trois régions, il atteignait 52,1% [8] en 2005 dans les entreprises d’au moins 10 salariés, constituées essentiellement de centrales d’achats, quand il ne dépassait pas 30% en métropole [9].

Ces marges sont bien évidemment répercutées, du moins en partie, tout au long des circuits économiques au bout desquels, dans des économies régionales peu exportatrices, l’on trouve les ménages antillais. La preuve est faite que les coûts de transport des marchandises n’expliquent pas tout des écarts de prix importants avec la métropole.

 

Ce sont ces marges assimilables à des rentes de situation qu’il faut changer aux Antilles, ces profits excessifs qu’il faut réduire. A moins que l’Etat et les collectivités locales, en dépit de leurs contraintes budgétaires, préfèrent n’en rien faire et imposer durablement aux contribuables le financement de mesures salariales par ailleurs tout à fait justes pour le maintien de profits qui le sont moins.

 

Un bel agenda en perspective pour les observatoires des prix et des revenus en outre-mer.



[1] www.assemblee-nationale.fr/12/pdf/rap-info/i1094.pdf

[2] www.senat.fr/questions/base/2005/qSEQ05030715S.html

Les régions ultramarines sont les seules où l’INSEE calcule et publie un indice des prix. Mais un indice, fixé à 100 pour l’année de base, permet de mesurer des évolutions de prix mais non de connaître leur niveau.     

[3] droit.org/jo/20070503/DOMB0752412D.html

[4] www.insee.fr/fr/themes/tableau.asp?reg_id=99&ref_id=CMRSEF04124

[5] C’est une hypothèse haute à des fins de simplicité. En fait, les accords prévoient une augmentation de 200 euros nets pour les salaires inférieurs à 1,4 fois le SMIC. Au-delà de ce seuil, les salaires seront majorés de 2 à 6% au minimum.

[6] Taux de marge = excédent brut d’exploitation / valeur ajoutée. L’excédent brut d’exploitation est la mesure du profit après production et commercialisation.

[7] Les intermédiaires n’achètent ni ne vendent de marchandises. Centrales d’achats, agents commerciaux, commissionnaires, courtiers, représentants non salariés, etc., ils mettent à disposition un service qui consiste à mettre en rapport les vendeurs et les acheteurs professionnels ou à agir pour le compte de tiers.  

[8] www.insee.fr/fr/insee_regions/Martinique/publi/PR_EAEC_2005.pdf

[9] www.insee.fr/fr/ppp/bases-de-donnees/irweb/eaec05/dd/excel/eaec05_t1g.xls

Aux Antilles et en Guyane, le champ de l’enquête de l’INSEE couvre les entreprises d’au moins 10 salariés ou réalisant plus de 800 000 euros de chiffre d’affaires. En métropole, les intermédiaires ayant un chiffre d’affaires net en moyenne supérieur à 800 000 euros sont des entreprises d’au moins 6 salariés. Leur taux de marge était de 29,2% en 2005. Celui des intermédiaires ayant au moins 10 salariés était de 24,9%.